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Full text of "Les Canadiens en Flandre"

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BIBUOTHECA 



LES CANADIENS EN FLANDRE 

Par le COLONEL SIE MAX AITKEN, Baii;., 
Membre de la Chambre des Communes 



RELATION OFFICIELLE DES OPERATIONS 
DU CORPS EXPÉDITIONNAIRE CANADIEN 

VOL. I. 




UNE ENTREVUE HISTORIQUE 

Quel retour sur le passé cette entrevue n'éveille-t-elle point! Le 
commandant en chef de la Grande Armée de France, aux prises 
avec une guerre gigantesque, est là en conférence avec le premier 
ministre du Canada. Tout autour et k l'arri ère-plan, Jacques 
Cartier, Frontenac, De Lévis, De Salaberry, Wolfe, Montcalm, 
puis les Hauteurs des Plaines d'Abraham, évoquent l'antagonisme 
des deux grands peuples anglais et français pour la possession 
du monde. Autant de souvenirs glorieux qui durent tout aussitôt 
se grouper en foule autour des deux participants de cette histo- 
rique et mémorable entrevue. 



LES 



CANADIENS 



EN 



FLANDRE 



PAR 



le Colonel SIR MAX AITKEN, Bart 

Membre de la Chambre des Communes 




MONTREAL 
Librairie Beauchemin Limitée 

Libraires-Editeurs, Imprimeurs et Relieurs 



Droits réservés, Canada, 1916, 
par IviBRAiRiË Beauchkmin Limitée, Montréal. 






AUX OFFICIERS ET AUX SOLDATS 

DU CORPS EXPÉDITIONNAIRE CANADIEN 

EN FLANDRE, ET A LA MÉMOIRE DE 

CEUX QUI SONT TOMBÉS, 

JE DÉDIE CE PETIT LIVRE. 



INTRODUCTION 



Il y a déjà plus d'un an, les clairons de TEm- 
pire sonnèrent, d'un bout à l'autre du monde, 
l'appel du devoir. Par tous les Dominions du Roi, 
et nulle part plus complètement qu'au Canada, 
la justice de la cause à défendre fut reconnue, et 
elle a été depuis lors confirmée par le jugement de 
l'univers civilisé. Dès le première semaine, le Ca- 
nada bondit sur ses armes et moins de trois se- 
maines après, 35,000 hommes étaient répartis dans 
la Plaine de Valcartier, transformée, comme par 
un sortilège, en un grand camp militaire. Six se- 
maines après l'ouverture des hostilités, une divi- 
sion canadienne, organisée et équipée, avec les ser- 
vices accessoires et un surplus d'artillerie et de 
munitions pretsque suffisant pour une autre divi- 
sion, et des renforts s'élevant à 10,000 hommes, 
étaient prêts à s'embarquer. 

Deux fois, en septembre 1914, j'ai vu ces forces 
défiler devant le Duc de Connaught. Plus tard, je 
visitai chaque unité du contingent, adressai une 
allocution aux officiers et leur dis adieu à tous. 
L'Armada qui quitta les rives de Gaspé, le 3 oc- 
tobre 1914, portait la plus grande armée qui ait 
jamais franchi l'Atlantique d'un seul voyage. 

Vers le milieu de l'hiver suivant, les troupes 

vil 



VIII LES CANADIENS EN FLANDKE 

partirent pour le front. Un très petit nombre 
seulement avait eu déjà rexpérience de la guerre. 
Ces hommes avaient vécu dans un pays ami de la 
paix. Ils appartenaient à tous les métiers et pro- 
fessions de notre vie nationale; ils venaient des 
collines, des vallées et des rivages battus par le 
ressac de nos Provinces Maritimes; ils venaient 
des rives du St-Laurent et de ses cent affluents qui 
arrosent les deux grandes provinces centrales ; des 
mines et des chantiers dans les forêts du Nord; 
des immenses prairies de l'Ouest et des territoires 
septentrionaux; des montagnes majestueuses dont 
les sommets contemplent vers Fest retendue des 
Prairies et vers Touest les horizons infinis du Pa- 
cifique ; ils venaient des rivages extrêmies du grand 
océan occidental; de toutes les collectivités épar- 
ses de notre Dominion, ils étaient accourus pour 
répondre à Pappel. 

Pour leur début au front, ils furent soumis à 
une épreuve comme en connurent rarement les vé- 
térans les plus aguerris. Un engin inconnu et 
terrible, qui ébranla un moment les vaillantes 
troupes qui tenaient les lignes à leur flanc gauche, 
fit pleuvoir sur eux la torture et la mort. Les 
troupes les plus braves et les plus aguerries pou- 
vaient bien reculer devant la furie de cette agres- 
sion et devant les méthodes horribles que l'ennemi 
employait. Assaillis de front et de flanc, les Ca- 
nadiens tinrent bon dans un conflit qui fit rage 
pendant plusieurs jours ; ils barrèrent la route à 
la poussée allemande et contribuèrent au salut de 
l'Empire, des Alliés et du monde. 

Le récit de leur ténacité, de leur vaillance, de 
leur héroïsme, a été dignement relaté dans les 
pages qui suivent, mais on ne pourra jamais le re- 
later complètement. Ceux dans le souvenir de qui 



INTKODUCTION ix 

des épisodes magnifiques étaient ineffaçablement 
gravés reposent maintenant côte à côte sous les 
gazons du nord de la France et de la Belgique. 

Sur plus d'un champ de dévastation, la première 
division canadienne a inscrit des pages de gloire. 
Des lèvres de ceux qui ont combattu à Festubert 
et à Givencby, des indomptables survivants du 
Eégiment Princess Patricia, j'ai entendu conter 
dans plus d'un hôpital de la mère-patrie, les ex- 
ploits de leurs camarades. 

Jamais aucun Canadien ne pourra sans une émo- 
tion profonde, contempler cette vallée où les ruines 
d'Ypres se dressent encore dans la distance ; du 
flanc des pentes onduleuses, le regard domine les 
tombes de plus de 100,000 hommies qui tombèrent 
parce qu'une autocratie militariste sans remords 
a voulu cette guerre. 

Ce sera dans l'avenir, le devoir et l'orgueil du 
Canada d'élever, dans le Dominion et par delà 
l'Océan, des monuments pour commémorer digne- 
ment les glorieux exploits de ceux de ses fils qui 
s'offrirent en sacrifice suprême pour la liberté et 
la civilisation. 

R. L. BORDEN. 

Ottawa, 6 décembre 1915. 



" Apportez l'épée à mes sœurs, 
Aux reines de l'Est et aux reines du Midi, 

Par plus que de vaines paroles 
J'ai prouvé ma confiance en notre héritage. 

Que ceux qui sont sages me suivent [monde. 
Avant que ne sonne la trompette guerrière du 

Mais je serai la première à la bataille, 
A dit Notre-Dame des Neiges." 

Kipling. 



PREAMBULE DE L^AUTEUR 



Conscient des imperfections des chapitres qui 
suivent, j'ai longtemi)s hésité à les publier en vo- 
lume. Ils ont été rédigés dans des circonstances 
souvent difficiles et dans des états d'esprits diffé- 
rents, et je n'ignore pas que l'excuse de les ras- 
sembler en un recueil est des plus faibles. Cepen- 
dant, des personnes fort autorisées m'ont persuadé 
que le sujet soulevait un intérêt si vif au Canada 
qu'on n'en remarquerait pas les imperfections. 

Je publie donc mes impressions de l'œuvre ac- 
complie par la 1ère division canadienne et par 
le Régiment Princess Patricia. Plusieurs des 
scènes que je décris se sont, dans leur ensemble ou 
en partie, déroulées sous mes yeux. Pour traiter 
les autres, j'ai eu accès, dans l'accomplissement de 
mes devoirs à un grand nombre de documents mi- 
litaires et officiels. 

En outre, le gouvernement canadien s'efforce 
avec le plus grand soin de rassembler et de con- 
server tous les documents et pièces qui pourront 
par la suite projeter leur lumière sur l'histoire 
militaire du corps expéditionnaire canadien. Sans 
aucun doute, le futur historien du Canada, quel 
qu'il puisse être, disposera de matériaux abon- 
dants pour une œuvre digne de la gravité de son 
sujet. Peut-être, trouvera-t-il, dans ces pages hà- 



XII LES CANADIENS EN FLANDRE 

tivement rédigées, un éclio contemporain, bien 
qu'affaibli et fugitif, du tumulte et de la furie de 
la guerre que Fauteur a essayé de décrire. 

Je serai satisfait si quelque épouse canadienne 
trouve, grâce à cette humble relation, une conso- 
lation à sa perte dans la bravoure du mari qu'elle 
n'a plus, — si même le lecteur reconnaît pour 
la première fois aux Canadiens l'égalité dans le 
Temple de la Valeur avec leurs frères australiens 
qui ont combattu et sont morts à Anzac, — si la 
tâche de consolider l'Empire, qui sera la consé- 
quence (le cette orgie de destruction, compte un 
adhérent de plus parmi ceux qui me feront l'hon- 
neur de me lire. 

Aux Anglais, je demanderai seulement de con- 
sidérer désormais mes concitoyens comme des 
u Frères sur qui l'on peut compter quand les 
grandes querelles surviennent." 



SOMMAIRES DES CHAPITRES. 

CHAPITRE I. 

MOBILISATION. 

La surprise de la guerre. — La loyauté du Canada. — L'Impro- 
visation d"une armée. — Les efforts du Ministre de la Mi- 
lice. — Le canip de Valcartier. — L'Armada canadienne. — 
L'arrivée à Plymauth. — Lord Roberts. — Le Roi visite le 
camp des Canadiens- — L'instruction des troupes s'achève. 
— Départ pour la France i 



CHAPITRE IL 

EN CAMPAGNKl 

" Plug Street." — L'armée anglaise. — Au Grand Quartier Gé- 
néral. — Cantonnements. — La boue ou la mort. — Les 
tranchées. — Le sifflement des balles. — Sir Douglas Haig. 
— Le front. — Réserves dans le récit. — La revue du Com- 
mandant en Chef. — Les Canadiens dans les tranchées- — 
Les parties de football. — Les " Jack Johnsons." — Un défi 
allemand. — Le Général Alderson. — Ses méthodes. — Son 
allocution aux Canadiens. — Des troupes superbes.. .. 15 



CHAPITRE IH. 

NEUVE CHAPELLE. 

Aide précieuse des Canadiens. — Randonnée dans la nuit. — 
Scènes au bord de la route. — Vers l'ennemi. — A la croi- 
sée des chemins. — " Neuve Chapelle à six kilomètres." — 
Terrible bombardement. — Les bons gros obusiers. — Aéro- 
planes anglais. — Combat avec un taube. — Sang-froid 



XIV LES CANADIENS EN FLANDRE 

d'un aviateur. — L'attaque du village. — Prisonniers alle- 
mands. — Le Banquier de Francfort. — La fierté des In- 
diens. — L'arrêt de nos espoirs. — L'objectif de l'attaque. 

— Ce qui fut obtenu. — La force inattendue des défenses 
allemandes. — Fortins à mitrailleuses. — Iniportante atta- 
que d'infanterie. — Retards malheureux. — Les commen- 
taires de Sir John French. — L'attaque britannique enrayée. 

— La crête d'Aubers n'est pas prise. — Le baptême du feu 
de la Division Canadienne. — Morts et blessés. — Les tran- 
chées du saillant d'Ypres 32 

CHAPITRE IV. 

YPRES. 

La gloire des Canadiens. — Une armée de volontaires. — Le 
saillant d'Ypres. — La route de Poelcappelle. — Disposi- 
tion des troupes. — Les gaz asphyxiants contre les Fran- 
çais. — Situation critique de la 3e Brigade. — Le brèche. 

— Le mouvement du général Turner. — Perte de canons 
anglais. — La bravoure canadienne. — St-Julien. — L'atta- 
que du bois. — Fusillade terrible. — Hécatombe d'officiers. 

— Renforts. — Le détachement Geddes. — La 2e Brigade. 

— Situation désespérée. — Pertes énormes. — Mort du Co- 
lonel Birchall. — Travail magnifique de l'artillerie. — La 
gauche canadienne sauvée. — Les Canadiens relevés. ■ — La 
3e Brigade. — Les gaz asphyxiants employés contre les Ca- 
nadiens. — Ralliement des Canadiens. — Le Commandant 
Norsworthy est tué. — Résistance du Commandant Mc- 
Cuaig. — Désastre évité. — Le Colonel Hart-McHarg est 
mortellement atteint. — Le commandant Odlum. — Les ef- 
forts du général Alderson. — Les troupes anglaises renfor- 
cent les Canadiens. — La 3e Brigade se replie. — Le Général 
Currie tient bon. — Les tranchées nettoyées. — Les Anglais 
acclament les Canadiens. — Les Canadiens relevés. — Hé- 
roïsme des hommes. — La dangereuse mission du Colonel 
Watson. — Les pertes des Gourkhas. — La part glorieuse 
de chaque unité. — Nos tombes dans les Flandres.. .. 46 

CHAPITRE V. 

LES REMOUS DU COMBAT. 

Héroïsme individuel. — Ténacité canadienne. — Avant la ba- 
taille. — L'élément civil. — Le flot montant. — Nouveau 
sens du mot Canada. — " Aurores boréales." — L'officier- 
payeur combattant. — Un commandant sert comme lieute- 
nant. — Les infortunes d'Hercule Barré. — En liaison. — 



SOMMAIRE XV 

Les excuses du messager. — Un fossé à la nage. — La dé- 
livrance des blessés. — La bravoure du colonel Watson, — 
Un chef héroïque. — L'intrépidité du commandant Dyer et 
du capitaine Hilliam. — Le Commandant Dyer atteint. — 
"Je suis revenu à quatre balles." — L'endurance du capi- 
taine Whitehead. — Le commandant King sauve ses canons. 
— Le caporal Fisher. — Le véritable officier canadien. — 
Quelques ilUusions de l'Angleterre. — Les ruses alleman- 
des. — Le bon sens du sergent Richardson. — " On ne se 
rend pas !" — L'héroïsme du caporal Baker. — Les bombes 
des morts. — Une position tenue par un seul. — Les frères 
Mcivor. — L'audace du sergent-major Hall. — Le sergent 
Ferris , cantonnier. — L'héroïsme des sapeurs. — Le ser- 
gent Ferrie, découvreur de pistes. — Un sergent qui com- 
mande. — Actes de bravoure du soldat Irving. — Il dispa- 
raît — Absurdités tragiques. — Les Allemands massa- 
crent les blessés. — Les médecins-majors sous le feu. — L'at- 
titude professionnelle. — Heures rouges. — Triste situa- 
tion des réfugiés. — Une colonie canadienne à Londres. — 
La destinée du Canada 79 



CHAPITRE VL 

FESTUBERT. 

L'objectif des attaques contre Aubers et Festubert. — La coopé- 
ration des Alliés. — La grande offensive française. — 
Effroyable bombardement. — L'appui britannique. — L'in- 
terminable forteresse allemande. — L'épuisement des mu- 
nitions. — L'explication probable. — Effet des révélations 
du " Times." — L'indignation en Angleterre. — Le Minis- 
tère de coalition. — Après Ypres. — L'avance canadienne. — 
Position des Canadiens. — L'attaque du verger. — Les " Ca- 
nadian Scottish." — Les exploits du sapeur Harmon. — Les 
inconvénients de la tactique de manuel. ^— Une ruse de Ca- 
nadien. — " Sam Alick." — Le verger conquis. — Arrivée 
de la 2e Brigade. — La tentative contre " Bexhill." — 
Dans les tranchées allemandes. — La cavalerie combat à 
pied'. — Nouvelle attaque contre " Bexhill." — Prise de la 
redoute. — '* Bexhill " capturé. — Creuser profond et tenir 
bon. — L'attaque du puits. — Efforts héroïques repoussés. 
— Le général Seely prend le commandement. — Un moment 
critique. — Lourdes pertes en officiers. — Le courage de la 
cavalerie. — Le bon travail du commandant Murray. • — 
L'intrépidité du sergent Morris et du caporal Pym. — La 
mort du sergent Hickey. — La Division Canadienne se re- 
tire. — Lutte de tranchées jusqu'en juin 105 



XVI LES CANADIENS EN FLANDEE 

CHAPITRE VII. 

GIVÊNCHY. 

Menus engagements. — Bataille sanglante. — Attaques contre 
la " montagne pierreuse " et contre " Dorchester." — Po- 
sition des troupes canadiennes. — Un bombardement en- 
nemi. — Le " bec de canard." — Une mésaventure. — Prise 
de " Dorchester." — Les bom;bardiers. — La bravoure du 
sergent^major Owen. — Le lieutenant Campbell monte une 
mitrailleuse sur le dos du soldat Vincent. — Comment le 
soldat Smith ravitailla les bombardiers. — L'ennemi reçu à 
coups de briques. — La Division Britannique incapable 
d'avancer. — Les Canadiens tiennent bon. — " J'irai à plat 
ventre !" — Le général Mercer. — La bravoure du soldat 
Clark. — Fête nationale 130 

CHAPITRE VIII. 

I^'lNFANTËRlE LÉGÈRE DE LA PRINCESSE PATRICIA. 

La revue à Lansdowne Park. — Remise du drapeau par la 
Princesse Patricia. — Les vétérans et les réservistes sud- 
africains. — Le régiment dans la tranchée. — St-Eloi. — 
Le commandant Hamilton Gault. — Une dangereuse recon- 
naissance. — Attaque d'une sape. — Un assaut allemand. — 
Leçons apprises de l'ennemi. — La marche au combat. — 
Voormezeele. — La mort du colonel Farquhar. — Le bois 
du Polygone. — L'admirable besogne du régiment. — Un 
mouvement vers Ypres. — Violent bombardement. — Une 
nouvelle ligne. — Arrivée du commandant Gault- — Les 
pertes du régiment. — Les obus asphyxiants. — La poussée 
allemande. — Le commandant Gault blessé. — Le lieutenant 
Niven prend le commandement. — Une position critique. — 
L'héroïsme du caporal Dover. — Une journée terrible. — 
Insuffisance de petites m'uinitions. — La troisième attaque 
allemande. — • L' ennemi repoussé. — Le régiment réduit à 
150 fusils. — Relevé. — Le service pour les morts. ■ — Au 
bivouac. — Une ligne de tranchées à Armentières. • — Le ré- 
giment à effectif plein. — Dirigé vers le sud. — De retour 
au cantonnement. — Chargé de l'instruction des nouvelles 
troupes. — Le régiment rejoint les Canadiens. — Pages 
glorieuses 145 

CHAPITRE IX. 

LE PREMIER MINISTRE. 

La visite du Premier Ministre. — L'éclipsé politique. — Fin des 
dissensions intérieures. — L'idée impériale. — La prévoy- 



SOMMAIRE XVII 

ance de Sir Robert. — Arrivée en Angleterre. — A Shorn- 
cliffe. — Rencontre avec le Général Hughes. — Revue des 
troupes canadiennes. — La tournée en France. — Un hô- 
pital canadiea — Un hôpital anglais. — Les tombes cana- 
diennes. — Les blessés sous la tente. — Le Prince Arthur 
de Connaught. — Visite aux champs de bataille. — Reçu 
par le Général Alderson. — Allocution aux hommes. — La 
1ère et la 2e Brigades. — Sir Robert dans les tranchées. — 
Acclamé par les " Princess Patricia." — Aéroplanes enne- 
mis. — Rencontre avec Sir John French. — Le Prince de 
Galles. — Avec l'armée française. — Le Général Jofïre. — 
Une conférence en français. — Les tranchées françaises. — 
La cité d'Albert en ruines. — A Paris. — Le Président de 
la République. — Conférence avec le Ministre de la guerre 
français. — Encore Shorncliffe. — La maison des convales- 
cents. — Mille convalescents. — L'émotion de Sir Robert. — 
Son admirable discours. — Fin du voyage 163 



CHAPITRE X. 

LE CORPS CANADIEN. 

Les lignes canadiennes sont calmes, — Une reconnaissance alle- 
mande. — Incident à " Plug Street." — Le soldat Bruno 
sauve le Capitaine Tidy. — Le mois du tireur isolé. — Le 
pacte des bons tireurs. — Le sergent Ballendine. — Le fusil 
Ross. — Le " Pays de Personne." — Nos bombardiers. — 
Le sergent William Tabernacle. — Sa nouvelle profession. — 
La visite du Général Hughes. — Patriotisme canadien. — 
" Armée de civils." — Le " dernier mot " des Rois. — L'art 
de parler au soldat. — L'inspiration de Lord Kitchener. — 
Lord Roberts et les Indiens. — Le Général Hughes arrive 
en France. — Au grand quartier général britannique. — 
Consultation avec le roi Albert. — Rencontre avec le Prince 
Alexandre de Teck. — Conférence avec le Général Alder- 
son. — Le second contingent canadien. — Dans la 'ligne du 
feu. — Nombreux amis. — L'artillerie du Général Burstall. 
— L'inspection de la cavalerie, — Rencontre avec le Prince 
de Galles. — Les " Princess Patricia." — Conférence avec 
Sir Douglas Haig. — Les indications du Général Hughes. — 
Rencontre avec le Général Foch, — Profonde impression 
produite par le Général Jofïre. — Les ruines de Reims. — 
Message du Général Hughes à son départ — Un mois 
d'aoijt tranquille. — Le corps canadien. — Le nouveau com- 
mandement du Général Alderson. — Appréciation d'un chef 
valeureux. — Conclusion 177 



xviii LES CANADIENS EN FLANDEE ; 

CHAPITRE XI 

LES CANADIENS-FRANÇAIS. 

Retour au sol des ancêtres français et anglais aux bords oppo- 
sés de l'Atlantique. — I<a puissance maritime anglaise et 
les fils de la France. — La compagnie française du 14e ba- 
taillon. — De Saint-Nazaire à Rouen. — Les vieilles chan- 
sons. — Le vieuix parler. — Voyage romanesque dans les 
wagons à bestiaux. — Le 14e dans les tranchées. — Expé- 
ditions nocturnes, — Le poste d'écoute. — Attente anxieuse. 

— La bataille d'Ypres- — Le commandant Hercule Barré. — 
Le torpillage de VHesperian. — L'Eglise catholique romaine 
au Canada. — La lettre ipastorale des évêques. — L'obliga- 
tion sacrée de combattre. — Le colonel Gaudet et le 22e 
bataillon. — Le P. Doyon bénit le drapeau. — Le général 
Watson. — L'épreuve des officiers. — Le commandant Roy. 

— La noble mort d'un brave. — Le capitaine G. Vanier. — 
Le soldat E. Léger. — Les soldats Deblois et Lebrun. — 
Le capitaine Papineau. — L'expédition défendue du soldat 
Brunel. — Le matelas de la vieille avare. — Le colonel 
Tremblay. — Trois nouveaux régiments français. — Le 
total des Canadiens-Français enrôlés. — Le retour à Mont 
réal des blessés réformés- — L'allocution du colonel Dan- 
sereau. — Les hommes politiques. — Le commandant Olivar 
Asselin et le 163e bataillon. — L'hon. T. C. Casgrain et Sir 
Wilfrid Laurier. — La Gazette de Montréal, — Les diver- 
gences de races dans l'empire britannique. — L'alliance 
anglo-française et l'union des races dans le Dominion. — 
Les raisons d'u poète. — Les liens historiques. — Les ra- 
cines de la France a*u Canada 194 

APPENDICE I 

Messages du roi aux Canadiens 216 

APPENDICE II 

Extraits du compte-rendu oeficieiv des débats de la Cha"mbre 
DES Communes CANADIENNE 219 

APPENDICE m 

Mention des Canadiens dans lES dépêches 231 

APPENDICE TV 

Le PREMIER ministre ET LA GUERRE 242 



CHAPITRE I 

MOBILISATION 

La surprise de la guerre. — La loyauté du Canada. — L'impro- 
visation d'une armée. — Les efforts du Ministre de la Mi- 
lice. — Le camp de Valcartier, — L'Armada Canadienne. • — 
L'arrivée à Plymouth. — Lord Roberts. — Le Roi visite le 
camp des Canadiens. — L'instruction des troupes s'achève. 
— Départ pour la France. 

Donacona ramène au pays des ancêtres 
Domagaya lassé de servir d'autres maîtres, 

Aussi Taiguragny. 
Les vieux chefs, tout parés, laissent leur sépulture. 
On entend cliqueter partout, comme une armure, 

Les colliers d'ésurgni. 

Puis ce sont dans les airs mille clameurs joyeuses, 
Des voix chantent en chœur sur nos rives heureuses, 

Comme un long hosanna, 
Et l'on voit voltiger des spectres diaphanes. 
Et l'écho sur les monts, dans les bois, les savanes. 
Répète : Agouhanna ! 

P. J. O. Chauve AU. 

.... Puisse Albion sur l'océan du monde, 
Bénissant un accord si fécond en bienfaits. 
Aux splendides couleurs de la reine de l'onde 
Allier pour toujours le pavillon français ; 
Et puissent dans nos champs qu'un même flenive arrose. 
L'érable et le chardon, et le trèfle et la rose. 
Croître unis et fleurir en paix ! 

Louis J. C. FisET. 
La Voix du Passé. 

Vous partez, et bientôt, voguant vers la patrie, 

Vos voiles salueront cette mère chérie ! 

On vous demandera, là-bas, si les Français 

Parmi les Canadiens ont retrouvé des frères. 

Dites-leur (jue, suivant les traces de nos pères, 

Nous n'oublierons jamais leur gloire et leurs bienfaits. 

Octave Crémazie. 

La guerre nous surprit comme un coup de ton- 
nerre dans un ciel clair. Notre population était 



2 LES CANADIENS EN FLANDEE 

essentiellement non-militaire, elle ne redoutait au- 
cune attaque de la part d'un voisin attaché à la 
paix et elle ignorait Pimminence de l'agression 
germanique. Néanmoins, en sept semaines, le Ca- 
nada créa son premier instrument de guerre; en 
sept semaines, nous rassemblâmes une armée qui, 
quelques mois plus tard, devait sauver Calais sur le 
champ de bataille de Langemarck. Comme témoi- 
gnage de loyauté, les efforts du Canada n'ont été 
égalés que par l'Australie et la Nouvelle-Zélande. 
Comme exemple d'une administration s'élevant à 
la hauteur des circonstances, l'effort n'a jamais 
été surpassé dans l'histoire militaire. 

Lorsque le délai accordé à l'Allemagne par l'ul- 
timatum britannique pour reconnaître la neutra- 
lité de la Belgique eut expiré, le gouvernement 
canadien décida de lever un corps expéditionnaire. 
Quand cette nouvelle retentit à travers le Domi- 
nion, le patriotisme somnolent s'enflamma dans 
toutes les provinces. Le Parlement était en va- 
cances, mais le premier ministre revint de l'ouest 
et réunit le Cabinet. Le ministre de la Milice était 
déjà à l'œuvre; la proposition du gouvernement 
canadien de lever 20,000 hommes avait été accep- 
tée par le gouvernement britannique. 

Dans les deux mois qui suivirent la déclaration 
de guerre entre la Grande Bretagne et l'Allemagne, 
le Dominion du Canada avait rassemblé, armé et 
envoyé en Europe une force expéditionnaire de 
33,000 hommes. Cette armée de volontaires, la pre- 
mière division canadienne complète qui ait jamais 
été formée avec plus d'une demi-division de ré- 
serve, constituait la plus grande masse de soldats 
qui ait traversé l'Atlantique d'un seul voyage. Elle 
se composait d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie, 
de génie, de télégraphistes, de train des équipages. 



MOBILISATION 3 

d'ambulances et de service sanitaire munis de tout 
le matériel requis pour le soin des blessés, elle em- 
portait, avec elle, son complément de fusils, de mi- 
trailleuses, d'artillerie légère et lourde et ses ré- 
serves de munitions. 

Ce n'était pas la première fois que les Canadiens 
prenaient les armes pour défendre les intérêts de 
l'Empire. Pendant la guerre de Crimée, des Cana- 
diens avaient combattu dans les rangs de l'armée 
britannique; lors de la révolte des Indes, l'ancien 
" régiment royal canadien du Prince ée Galles " 
avait servi à Gibraltar et à Malte; dans la guerre 
sud-africaine, plus de 7,000 Canadiens avaient lut- 
té pour l'Angleterre. Mais cette fois, l'Empire était 
soumis à l'épreuve jusque dans ses fondations. 
L'honorable Sir Sam Hughes, K. C. B., Major- 
Général et Ministre de la Milice, agit avec la 
promptitude et l'énergie qui l'avaient déjà rendu 
fameux au Canada: en moins d'un mois, le gou- 
vernement qui avait demandé 20,000 hommes, en 
trouvait 40,000 à sa disposition, et le ministre ju- 
geait nécessaire de donner l'ordre qu'aucune re- 
crue nouvelle ne fut enrôlée pour le premier con- 
tingent. 

C'est ainsi que le Canada répondit à l'appel. 
Des ateliers et des bureaux de ses villes, des cam- 
pements forestiers, des vastes champs de céréales 
de l'Ouest, des fermes et des vergers de l'Est, des 
pentes des Montagnes Rocheuses, des rivages de la 
baie d'Hudson, des vallées minières de la Colombie 
Britannique, des bords du Yukon et des rives du 
St-Laurent, hommes mûrs et jeunes gens du Ca- 
nada accoururent aux armes. 

Aucun panache militariste ne les inspirait; ils 
ne cherchaient ni la gloire des conquêtes, ni l'as- 
servissement de pays libres, ni le pillage de cités 



4 LES CANADIENS EN FLANDRE 

ravagées. Aucun idéal égoïste ne les poussait à 
quitter leurs foyers et à échanger le bien-être de 
la vie civile pour les souffrances de la guerre et le 
risque de la mort. Ils se présentaient sans con- 
trainte, en hommes libres, avec la simple résolu- 
tion de donner leur vie, s'il le fallait, pour la dé- 
fense de l'Empire — leur Empire — dont l'exis- 
tence, comme ils le perçurent promptem'ent, était 
menacée par la plus formidable combinaison mili- 
taire qui eut jamais recours aux armes. Le pre- 
mier contingent se recruta en partie sous l'impul- 
sion de l'esprit d'aventure, mais encore plus par un 
esprit de sacrifice, qui, à son tour, s'inspirait des 
sentiments les plus profonds du peuple , canadien : 
l'amour de la patrie, de la liberté et du droit. 

En décidant de lever un contingent qui servirait 
en Europe, le gouvernement se conformait à la 
volonté nationale, et lorsque, quelques jours après 
la déclaration de guerre, le Parlement entra en 
session extraordinaire, l'unanimité prévalut. Le 
premier ministre exprima le sentiment de tous les 
partis lorsqu'il déclara que "dans cette querelle, 
le Canada se tiendrait coude à coude avec la 
Grande Bretagne et les autres Dominions britan- 
niques." Sir Wilfrid Laurier parla du " double 
honneur " que les Canadiens-français trouvaient à 
'^prendre aujourd'hui leur place dans les rangs 
de l'armée canadienne et à combattre pour la cause 
des nations alliées." En même temps, le Gouver- 
nement annonçait son intention de consacrer une 
somme de cinquante millions de dollars aux dé- 
penses de la guerre. 

Aussitôt que les décisions du Gouvernement eu- 
rent été approuvées, le Général Hughes procéda à 
l'établissement du camp le plus vaste qui ait ja- 
mais été vu sur le sol canadien. Le site de Val- 



MOBILISATION 5 

Cartier était bien choisi, à 25 kilomètres environ 
à l'ouest de Québec, à moins d'une journée de 
marche pour le service des transports qui se créait. 
Le sol y était en général sablonneux et léger, et 
une rivière voisine offrait ses eaux très pures. 
Néanmoins, la tâche d'adapter ce sol vierge à des 
usages militaires restait énorme, et cette transfor- 
mation, effectuée en une quinzaine par une armée 
d'ingénieurs et d'ouvriers, constitue un triomphe 
de la science appliquée. Des routes furent cons- 
truites, le sol fut drainé, une canalisation d'eau, 
longue de plusieurs kilomètres, fut installée, l'éclai- 
rage électrique fut amené de Québec, et des inci- 
nérateurs furent établis pour la destruction des 
détritus et ordures. Une organisation sanitaire 
incomparable fut instituée : chaque compagnie eut 
ses bains et ses douches et chaque cuisine ses con- 
duites d'eau. Les abreuvoirs pour les chevaux se 
remplissaient automatiquement, évitant ainsi l'in- 
suffisance et le surplus. Les moissons avaient été 
rentrées, les arbres abattus et leurs souches déra- 
cinées. On dressa une ligne de cibles pour le tir, 
longue de 5 kilomètres, — la plus étendue au 
monde. Cinq kilomètres de voies de garage furent 
embranchés sur la ligne de chemin de fer, et toute 
une installation téléphonique fut bientôt en état 
de fonctionner. 

Le camp et l'armée venaient simultanément à 
l'existence. Dans les quatre jours qui suivirent 
l'ouverture du camp, près de six mille hommes y 
arrivèrent; une semaine plus tard leur nombre 
était porté à 25,000. Pendant ces journées d'août, 
toutes les routes menèrent à Valcartier, et les che- 
mins de fer furent à la hauteur des circonstances, 
amenant la première division au rendez-vous, de 
tous les coins de l'immense contrée, dans de longs 



G LES CANADIENS EN FLANDRE 

trains qui portaient et nourrissaient 600 hommes 
chacun. 

Cette force se composait d'éléments provenant 
de toute les classes de la population. On y trou- 
vait des noms connus d'un bout à l'autre du pays: 
des hommes qui avaient combattu à Paardeberg, 
au Transvaal, et dont quelques-uns étaient " à 
deux doigts " de la limite d'âge de 45 ans. L'un, 
qui s'était retiré avec le grade de colonel, offrait 
ses services comme simple soldat, tant il était dé- 
sireux de partir, et aussi fut-il plus satisfait lors- 
qu'on l'admit avec le grade de commandant. Un 
autre, qui avait passé son quinzième anniversaire 
comme clairon au Sud-Afrique, a célébré depuis 
lors deux autres anniversaires de guerre dans les 
tranchées des Flandres. 

Les autorités s'étaient tout d'abord proposé d'ex- 
pédier en Angleterre une division composée régu- 
lièrement de trois brigades d'infanterie; mais, le 
1er septembre, le G^énéral Hughes annonça qu'une 
quatrième brigade allait être formée pour combler 
les rangs dans les trois autres. Vers la fin du mois, 
le gouvernement décida d'expédier ensemble les 
quatre brigades. " Les renforts nécessaires au cours 
de la première année d'une grande guerre, " dé- 
clara Sir Robert Borden en annonçant sa déci- 
sion," sont estimées à 60 et 70%. Si les dépôts des- 
tinés à fournir ces réserves étaient établis au Ca- 
nada, huit ou dix semaines s'écouleraient avant 
qu'elles fussent parvenues au front. Pour ces rai- 
sons, entr'autres, nous jugeons préférable d'avoir 
ces réserves en Grande Bretagne à portée des for- 
ces au front qui devront maintenir continuellement 
leur plein effectif en évitant tous les délais." 

Pendant que la nouvelle armée recevait son 
instruction à Valcartier, des préparatifs de toute 



MOBILISATION 7 

sorte s'imposaient. Les manufactures de Montréal 
bourdonnèrent du bruit des métiers qui tissaient 
l'étoffe khaki que les aiguilles d'une immense ar- 
mée de tailleurs convertissaient en uniformes, en 
capotes, en manteaux. Le service spécial de l'ar- 
tillerie armait les troupes avec le fusil Ross, arme 
de fabrication canadienne. Les régiments étaient 
divisés et disposés par bataillons, et les bataillons 
répartis dans les brigades. Les hommes furent 
tous vaccinés contre la typhoïde. Il fallait fabri- 
quer et accumuler les approvisionnements, rassem- 
bler une flotte de transports, ajuster mille rouages 
de ce mécanisme. 

Au début de septembre, la première division fut 
passée en revue par le Gouverneur Général, sous 
une pluie torrentielle ; et de nouveau, vers la fin du 
mois, quelques jours avant l'embarquement, le Duc 
de Connaught, accompagné par la Duchesse et par 
la Princesse Patricia, reçurent à Valcartier le 
salut de la première armée du Canada. A cette 
revue, le contingent défila sous la conduite de 
l'homme dont le nom, plus qu'aucun autre, restera 
dans l'histoire attaché à la première division ca- 
nadienne. Le Général Hughes pouvait, à juste 
titre, être fier des 33,000 hommes qui défilèrent ce 
jour-là, complètement armés et équipés moins de 
deux mois après la déclaration de guerre en Eu- 
rope. 

Le fait d'avoir levé un pareil nombre d'hommes 
est d'autant plus remarquable qu'il faut considé- 
rer qu'à l'exception du régiment d'Infanterie Lé- 
gère Princess Patricia, l'énorme majorité des hom- 
mes qui s'étaient volontairement enrôlés pour la 
grande guerre, étaient des civils, sans aucune ex- 
périence ni instruction militaires. Les " Princess 
Pats ", ainsi qu'on désigne maintenant ce régiment 



8 LES CAKADIÊNS EN FLANDRE 

déjà fameux, est le seul qui se composait presque 
entièrement d'anciens soldats. 

Après la revue passée par le Gouverneur-Géné- 
ral, les nouvelles concernant le camp furent inter- 
mittentes: le censeur était à l'œuvre et le public 
supposa que la division était sur le point de se 
mettre en route. Sous la pluie et dans la boue, 
en pleines ténèbres, dans la nuit du 23 au 24 sep- 
tembre, l'artillerie franchit les 20 kilomètres de 
route qui menaient à Québec où elle arriva au 
point du jour, les hommes trempées, mais heureux 
de savoir qu'ils partaient pour le théâtre des hos- 
tilités. Le temps était si épouvantable que l'infan- 
terie, qui n'aurait pu avancer sur les routes, fut 
amenée dans une longue suite de trains lourdement 
chargés. L'embarquement des chevaux, des hom- 
mes, des canons, des équipages fut terminé en 
moins de trois jo/urs. Puis, la première division 
canadienne, avec fses réserves, diescandit le St- 
Laurent dans une flotte de transatlantiques telle 
que jamais jusqu'alors le vaste estuaire n'en avait 
porté sur son sein. 

Cette flotte se rassembla au Bassin de Gaspé, sur 
la côte extrême de Québec, où l'attendaient les na- 
vires de guerre qui devaient la convoyer à travers 
l'Atlantique. Le 3 octobre, les transports quittè- 
rent la baie de Gaspé, sur trois lignes parallèles, 
précédés par le Charyhdis, la Diana et VEcUpse 
de la marine royale, avec la Glory^ et le Sujfolk 
sur les flancs et le Talhot à l'arrière. Plus tard le 
Suffolk fut remplacé par le croiseur-cuirassé Queen 
Mary. Le Florizel, avec le régiment de Terreneuve 
à bord, rejoignit la flotte après qu'elle eût quitté 
'la baie de Gaspé. 

Le voyage se passa sans incident, mais il fut 
long; la flotte n'entra dans la Kivière de Plymouth 



MOBILISATION 9 

que dans la soirée du 14 octobre. La censure avait 
été si sévère que Parrivée de PArmada Canadienne 
était tout à fait imprévue pour les habitants de 
Plymouth et de Devonport, mais quand la rumeur 
se répandit que les transports canadiens étaient 
arrivés, la population se précipita vers les rives 
où les acclamations et les chants su succédèrent 
sans interruption. 

Nul ne fut admis à bord des transports, mais 
lorsque les jours suivants les troupes furent dé- 
barquées et défilèrent par les rues, elles reçurent 
un accueil qu'elles n'oublieront pas. Des centaines 
de soldats avaient là des parents et des amis fort 
anxieux de les voir, mais l'accès des docks était 
vigoureusement interdit. Une unique exception fut 
faite en faveur du Maréchal Lord Koberts. 

Le Lieutenant-Général Alderson ^ avait été nom- 
mé au commandement du contingent et il rendit 

1 Le Lieutenant-Général Edwin Alfred Hervey Alderson. C.B., 
a fourni une carrière distinguée. Né en 1859, à Ipswich, il dé- 
buta dans la Milice, d'où il passa dans l'Armée régulière en dé- 
cembre 1878. Entré comme soius-lieutenant au Régiment Royal 
West Kent, il fut promu lieutenant en juillet 1881. Cette même 
année, il prit part avec les troupes du Natal (Natal Field Force) 
à la campagne du Transvaal. L'année suivante, il fut envoyé 
en Egypte dans l'infanterie montée, et prit part au combat de 
Kassassin et à la bataille de Tel-el-Kebir, le 13 septembre, ce qui 
lui valut la médaille avec agrafe et l'étoile de bronze du Khédive. 
En 1884-85, le lieutenant Alderson prit part à l'expédition du 
Nil. Promu capitaine en juin 1886 et commandant en mai 1896, 
il reçut le brevet de lieutenant-colonel en 1897. Il servit au Sud- 
Africain, sous les ordres de Sir Frederick Carrington en 1896 
et 1897. En octobre 1899 il reçut le commandement de l'infan- 
terie montée de la 1ère Brigade de Cavalerie, et il se distingua 
constamment au cours de la campagne sud-africaine. En 1903, 
il fut promu au rang de Colonel et nommé au commandement 
de la 2ème brigade d'infanterie du ler Corps d'armée. Il de- 
vint major-général en 1906 et en 1908 il commandait la 6e divi- 
sion de l'armée du sud aux Indes. Son grade de Lieutenant- 
Général date du 14 octobre 1914. 



10 LES CANADIENS EN FLANDEE 

visite aux officiers supérieurs avant que le débar- 
quement ne fut commencé. 

La division canadienne, l'infanterie légère Prin- 
cess Patricia et le régiment de Terreneuve occu- 
pèrent, dans la plaine de Salisbury, les camps 
de Bustard, West I>own South, West Down North, 
Pond Farm, Lark Hill et Sling Plantation, et ils 
y restèrent jusqu'à leur départ pour la France. 
Subissant la pluie, la boue et le froid de ces quatre 
sinistres mois, ils travaillèrent et vécurent en dé- 
ployant cet esprit d'endurance, de courage et de 
bonne volonté qui par la suite les révéla au monde 
comme des troupes d'élite. Sur les plaines détrem- 
pées, dans le brouillard et la boue, sous les tentes 
ruisselantes et les huttes enfumées, les bataillons 
de Canadiens témoignaient déjà de l'esprit qui les 
inspirait ; leurs officiers le constataient et en étaient 
fiers. 

Lord Koberts visita la division peu après qu'elle 
fut arrivée en Europe. Ce fut la dernière fois que 
le glorieux soldat parut en public en Angleterre, 
et voici les principaux points du discours qu'il 
adressa aux troupes canadiennes : 

" Nous sommes arrivés au moment le plus 
critique de notre histoire et vous êtes généreu- 
sement venus nous apporter votre aide à 
l'heure du danger. 



" Il y a trois mois, nous nous sommes trou- 
vés engagés dans une guerre que nous n'avons 
pas cherchée, mais que ceux qui ont étudié la 
production intellectuelle et les aspirations de 



MOBILISATION 11 

l'Allemagne savaient être une guerre à la- 
quelle nous aurions à faire face, un jour ou 
l'autre. La prompte résolution du Canada de 
nous donner une assistance aussi précieuse 
nous a touché profondément. Cette résolution 
a été mise à exécution en un espace de temps 
merveilleusement court, grâce à l'activité sti- 
mulante et aux qualités d'organisation de 
votre Ministre de la Milice, mon ami le Major- 
Général Hughes. 

* « * 

" Nous combattons une nation qui considère 
l'Empire Britannique comme une entrave à 
son développement, aussi envisageait-elle de- 
puis longtemps notre défaite et notre humilia- 
tion. Pour atteindre ce but, elle a créé une ma- 
gnifique machine de guerre et elle fait effort 
de tous ses muscles pour obtenir la victoire. 

* * * 

" Ce ne sera que par les efforts les plus ré- 
solus que nous pourrons la vaincre. ^ 
Au début de novembre, le roi fit sa première 
visite à nos troupes, accompagné des Field-Mar- 
shals Lord Roberts et Lord Kitchener, de Sir 
George Perley, membre du cabinet canadien, char- 
gé des fonctions de Haut Commissaire à Londres ^ 

ï Extrait du Canada, numéro du 31 octobre 1914. 

2 Lorsque la guerre fut déclarée, Sir George Perley, K. C 
M. G., M. P., se trouvait de passage à Londres, en route pour, 
Stockholm où il devait assister au Congrès de l'Union Parle- 
mentaire Internationale de la Paix. Il demeura en Angleterre 
pour y remplir les fonctions de Haut Commissaire du Canada, 
succédant ainsi à Lord Strathcona qui n'avait pas été remplacé- 
Sir George est le premier Commissaire d'un Dominion britan- 
nique qui ait rang de ministre, et l'avantage pour le Canada en 
apparaît immédiatement évident. Sir George possède une expé- 
rience très étendue des affaires et ij serait difficile d'exagérer la 
valeur des services qu'il a déjà rendus au Gouvernement Impé- 
rial et au Gouvernement du Canada. 



12 LES CANADIENS EN FLANDEE 

et de Sir Eichard McBride, premier ministre de 
la Colombie Britannique. 

L'infanterie légère Prineess Patricia quitta la 
plaine de Salisbury au début de décembre et fut 
jointe à la 27e Division Britannique. Le régiment 
fit partie d'une brigade qui comprenait les 3e et 4e 
Kihg's Royal Rifles, la 4e Rifle Brigade et la 2e 
King's Shropshire Ligbt Infantry. 

Le roi fit une seconde visite aux troupes cana- 
diennes le 4 février 1915, et le lendemain, une 
division composée de trois brigades d'infanterie, 
de trois brigades d'artillerie, d'un train de muni- 
tions, et de détachements divisionnaires du génie, 
des troupes montées et du train des équipages, 
quittèrent la Plaine de Salisbury et gagnèrent, 
par voie ferrée, leur port d'embarquement sous le 
commandement du Lieutenant-Général Alderson. 

Le lieutenant-colonel M. S. Mercer (promu de- 
puis Major-Général) commandait la première bri- 
gade d'infanterie qui se composait du 1er Bataillon 
(Régiment d'Ontario) commandé par le lieute- 
nant-colonel F. W. Hill, le 2e Bataillon commandé 
par le lieutenant-colonel David Watson (promu de- 
puis Brigadier Général), du 3e Bataillon (Régi- 
ment de Toronto) que commandait le lieutenant- 
colonel R. Rennie (promu lui aussi Brigadier Gé- 
néral) et le 4e Bataillon sous les ordres du lieute- 
nant-colonel A. P. Birchall, tombé glorieusement 
sur le champ de bataille. 

La Deuxième Brigade d'Infanterie était com- 
mandée par le lieutenant-colonel A. W. Currie (à 
présent Major Général) et ses quatre bataillons, 



MOBILISATION 13 

les 5e, 7e, 8e et 10e, étaient commandés respective- 
ment par les lieutenant-colonels G. S. Tuxford, 
W. F. H. Hart-McHarg, L. J. Lipsett (maintenant 
Brigadier Général) et K. D. Boyle. Les Colonels 
Hart-McHarg et Boyle sont tous deux tombés à 

Ypres. 

, Le colonel R. E. W. Turner, V. C, D. S. O., qui 
a été depuis promu au rang de Major Général, 
comimandait la 3e Brigade d'Infanterie avec les 
lieutenant-colonels F. O. W. Loomis, F. S. Meighen 
(à présent Brigadier Général), J. A. Currie et 
R. G. E. Leckie (promu depuis Brigadier Général) 
qui commandaient respectivement le 13e Bataillon 
(Royal Highlanders du Canada), le 14e Bataillon 
(Royal Montréal Régiment), le 15e Bataillon (48e 
Highlanders du Canada) et le 16e Bataillon (Ca- 
nadian Scottish). 

Le lieutenant-colonel H. E. Burstall (mainte- 
nant Brigadier Général) commandait l'artillerie 
canadienne, dont les brigades étaient placées sous 
les ordres des lieutenant-colonels E. W. B. Morri- 
son (à présent Brigadier Général), J. J. Creelman 
et J. II. Mitchell. Le commandement des troupes 
du génie attachées à la Division était confié au 
lieutenant-colonel C. J. Armstrong (à présent Bri- 
gadier Général). Le lieutenant-colonel F. C. Ja- 
meson commandait les troupes divisionnaires mon- 
tées et le commandant F. A. Lister était à la tête 
de la Compagnie de télégraphie divisionnaire. 

La division s'embarqua à Avonmouth et le der- 
nier transport parvint à St-Nazaire pendant la se- 
conde semaine de février. 

Les Ge, 9e, lie, 12e et 17e bataillons restaient en 
Angleterre comme brigade de base de la division; 
ils furent transformés plus tard en dépôt d'instruc- 
tion, et finalement, avec les renforts envoyés du 
2 



14 LES CANADIENS EN FLANDRE 

Canada, ils formèrent la division canadienne 
d'Instruction sous le commandement du Brigadier 
Général J. C. MacDougall. 

Telle était, avec ses principaux cliefs, l'armée qui 
partit du Canada pour la grande aventure. Elle 
emportait de hauts espoirs autant qu'elle en lais- 
sait derrière elle. A coup sûr, sur aucun des théâ- 
tres où se déroule l'immense. lutte, on n'aurait pu 
trouver des hommes d'une physique plus superbe 
et d'un courage plus ferme. Mais beaucoup de gens 
aussi, — sans manquer de vaillance ni de pa- 
triotisme — songeaient avec anxiété à l'organisa- 
tion scientifique et à l'inlassable patience avec les- 
quelles r.Allemagne s'était attachée à créer l'ins- 
trument militaire le plus prodigieux que le monde 
ait jamais vu. Et qu'il leur soit pardonné, s'ils se 
sont posé cette question : " Des civils, si braves et 
si intelligents soient-ils, peuvent-ils en quelques 
mois égaler ces soldats exaltés qui fourtmillent 
triomphants sur les champs de bataille de l'Eu- 
rope ? " Est-il possible d'improviser des généraux, 
des états-majors, des chefs de troupes capables de 
rivaliser avec l'Etat-Major le plus scientifique qui 
ait jamais conçu et réalisé des opérations mili- 
taires ? 

C'étaient là des questions formidables, et les 
plus hardis n'osaient y faire de réponses affirma- 
tives. 

L'iiistoire des Canadiens dans les Flandres, si 
insuffisamment contée qu'elle soit, rend h tout ja- 
mais inutile de les poser encore. 



CHAPITRE II 

EN CAMPAGNE. . 

" Plug Street." — L'armée anglaise. — Au grand quartier gé- 
néral, — Cantonnements. — La boue ou la mort — Les 
tranchées. — Le sifflement des balles. — Sir Douglas Haig. 
— Le Front. — Réserves dans le récit. — La Revue du com- 
mandant en Chef. — Les Canadiens dans les tranchées. 
Les parties de football. — Les " Jack Johnsons." • — Un défi 
allemand. — Le Général Alderson. — Ses méthodes. — Son 
allocution aux Canadiens. — Des troupes superbes. 

Et que la brise solennelle 
Porte à l'ancien monde étonné 
L'hymne d'un peuple nouveau-né 
Qui chante en déployant son aile. 
Peuple, déroulons nos drapeaux ! 
Nous avons notre vieille histoire ; 
Il est encor des jours de gloire 
Nous pouvons être des héros ! 

Eréchette. 

" Things 'ave transpired which made me learn 
The size and meanin' of the game. 
I did no more than others did, 

I don't know wherc the change began ; 
r started as an average kid, 
I finished as a thinking man." 

— Kipling. 
" Les dures nécessités d'aujourd'hui exigent 
nos services pour quelque temps." 

Antoine et Cleo pâtre — Shakespeare. 

Après un lent trajet de près de 600 kilomètres 
en chemin de fer, depuis le port de débarquement, 
les Canadiens arrivèrent à une petite gare située à 
20 kilomètres à Touest du bois de Ploegsteert -^ 

n 



16 LES CANADIENS EN FLANDRE 

historiquement désigné sous le nom de " Plug 
Street " — où des régiments anglais s'étaient déjà 
rendus fameux. Là, les Canadiens se trouvèrent 
dans le triangle compris entre St-Omer à Fouest, 
les ruines d'Yprès à l'est et Béthune au sud dans 
lequel tenait alors toute l'armée britannique en 
France. 

C'était un fragment de territoire aussi remar- 
quablement intéressant qu'on pût l'imaginer, plein 
de mouvement, de romanesque, et d'une infinie 
complication dans le détail de son organisation ; 
il renfermait les rudiments déjà merveilleux de la 
grande armée britannique que nous voyons aujour- 
d'iiui, et la tâche qui m'incombe est de montrer, 
aussi clairement que je le pourrai, comment, dans 
ce triangle, vivait, évoluait et combattait la pre- 
mière armée britannique. 

Cette armée en campagne s'étendait comme un 
éventail ouvert dont le bord onduleux serait re- 
présenté par les tranchées de première ligne, par 
le f l'ont même de combat, souvent à portée de 
voix de la ligne adverse. A quelques centaines de 
mètres de cette ligne de feu, s'étendaient les tran- 
chées de support. Les troupes qui les occupaient 
changeaient de poste entre elles tous les 48 heures, 
et tous les quatre jours, elles se retiraient à l'ar- 
mée d'où venaient les remplacer des troupes fraî- 
ches. Tous ces mouvements s'exécutaient de nuit 
pour éviter la fusillade de l'ennemi. 

Au long des branches de l'éventail, s'échelon- 
naient les états-majors de brigade, de division, de 
corps d'armée et d'armée, dont les groupes deve- 
naient de moins en moins nombreux vers le centre, 
siège du grand quartier général, où le Comman- 
dant en Chef a la main sur la dynamo dont les 



SERVICE MILITAIRE 17 

impulsions se répercutent dans les moindres par- 
ties du mécanisme. 

C'est du grand quartier généi^al que sont diri- 
gés et vérifiés les mouvements de toute Tarmée bri- 
tannique, ou plutôt des diverses armées britan- 
niques. C'est un ministère de Ja guerre en cam- 
pagne, avec ses diverses branches minutieusement 
coordonnées et fonctionnant comme une machine 
unique. C'est le centre des opérations où s'élabo- 
rèrent les plans d'attaque sous la direction du 
Commandant en Chef et de son chef d'état major. 

Non loin se trouve le bâtiment occupé par le ser- 
vice des " signaux " avec son réseau de télégra- 
phes, d'estafettes à motocyclettes, qui est le moyen 
par lequel les diverses parties de l'organisme com- 
muniquent entre elles et avec les bases d'approvi- 
sionnement et le War Office à Londres. Les " si- 
gnaux " poussent leurs fils jusqu'à portée de fusil 
des tranchées et chaque subdivision de l'armée dis- 
pose de ses téléphones depuis l'état-major de ba- 
taillon jusqu'aux lignes de feu. • 

Tous proches aussi sont les bureaux du service 
des renseignements qui recueille de toutes les 
sources imaginables les informations concernant 
l'ennemi. Il reçoit et compare les interrogatoires 
des prisonniers et il en questionne quelques-uns 
lui-même. Il compulse les documents, lettres, car- 
nets, papiers officiels ramassés sur le champ de ba- 
taille. Il rassemble les rapports de ses agents 
(que l'ennemi désigne sous le nom d'espions) sur 
ce qui se passe ou se prépare derrière les lignes de 
l'ennemi. 

Au quartier général, se trouve l'Adjudant-Gé- 
néral dont l'administration a la charge d'assurer 
le ravitaillement de l'armée en hommes et en mu- 
nitions, le transport de tous les prisonniers à la 



18 LES CANADIENS EN FLANDRE 

base, la répression des infractions à la discipline 
et le bien-être spirituel des troupes. 

De ses bureaux voisins le quartier-maître ^- 
néral dirige les transports de vivres pour les hom- 
mes et de fourrage pour les chevaux et de tous 
approvisionnements, autres que les munitions. 

De là aussi, le Directeur Général du service mé- 
dical qui veille au traitement des blessés depuis les 
postes de pr'etoière i ligne jusqu'aux ambulances 
d'évacuation, d'où, par des trains sanitaires ils 
sont transportés aux hôpitaux de base en France 
ou en Grande Bretagne. 

Le service géographique est l'un des endroits les 
plus curieux du quartier général. Depuis le dé- 
but de la guerre, des milliers de cartes de tous 
genres et de toutes dimensions y ont été dressées 
et imprimées, depuis les vastes cartes pour fixer 
aux murs ou étaler sur les tables jusqu'aux me- 
nues feuilles portant les contouTS exacts de quel- 
ques lignes de tranchées allemandes et fort utiles 
pour les commandants de batteries ou de batail- 
lons. On y fixe aussi des vues panoramiques et 
étonnantes photographies des positions allemandes, 
prises à de très courtes distances, souvent sous la 
fusillade, par des officiers qui se spécialisent dans 
ce i^port périlleux et utile. 

En se dirigeant du grand quartier général vers 
les bords de l'éventail, on se trouve en contact avec 
un nombre d'hommes de plus en plus grand, et 
on se rend compte très vite qu'en dépit des ri- 
gueurs de la guerre de tranchées, nos troupes sont 
sui)erbes et prêtes à toutes les tâches que les ha- 
sards de la campagne leur imposeront. Leur état 
physique demeure étonnamment robuste. 

Par exemple, le soir où j'arrivai dans la région 
des cantonnements je vis rplusieurs bataillons qui 



SERVICE MILITAIRE 19 

se rendaient aux tranchées; bien qu'ils fussent au 
front depuis des mois, ils marchaient d'une allure 
aussi allègre que s'ils venaient de débarquer ou 
faisaient une promenade sur les routes d'Angle- 
terre. Les visages rayonnant de santé, les yeux 
brillants comme ceux d'une troupe d'écoliers, ils 
avançaient en sifflant, entre les peupliers d'une 
longue route droite des Flandres. 

La vigueur des homnies est due en grande par- 
tie à l'excellence de leur nourriture. L'état sani- 
taire est meilleur que dans toute autre armée qui 
ait jamais fait campagne. Les cas de typhoïde y 
sont extrêmement rares et ce résultat est dû aux 
Diesures qui sont prescrites et observées; l'une des 
plus remarquables est le système des bains chauds 
et la stérilisation des équipements. 

Des établissements de bains ont été installés en 
maints endroits. Le plus vaste se trouve dans une 
manufacture de jute transformée. A toute heure 
du jour, les compagnies se succèdent et les hommes 
y prennent leur bain chaud. Ils se dévêtissent en- 
tièrement et tandis qu'ils barbottent dans d'im- 
menses cuves d'eau chaude, leurs uniformes et leur 
linge sont soumis à une température de 200° qui 
détruit toute vermine. 

Au début, les petites villes, les villages, les mai- 
sons isolées et les fermes à faible distance de la 
ligne de feu servaient de cantonnements, et un 
grand nombre d'hommes y cantonnent encore. J'ai 
trouvé ainsi une compagnie de territoriaux qui 
prenaient confortablement leur repos dana une 
vaste ferme dont les officiers occupaient le coips 
d'habitation. Mais récemment un grand nombre de 
huttes en bois ont été édifiées en divers endroits à 
travers la contrée, et c'est là que se reposent les 
hommes au retour des tranchées. Ils sont fatigués, 



20 LES CANADIENS EN FLANDRE 

quand ils rentrent " au logis '', mais un bain, une 
bonne nuit de sommeil, un solide " breakfast " et 
une promenade au grand air, loin de la portée des 
balles obstinées produisent un effet magique. Dans 
l'après-midi, ils entament une partie de football 
avec autant d'entrain que des collégiens, et ceux 
qui ne jouent pas assistent à la partie en plaisan- 
tant et en applaudissant. En un seul jour, au cours 
d'une randonnée en automobile, j'ai vu autant de 
parties de football qu'on en verrait un samedi 
après-midi en Angleterre. 

Tous les jours arrivent les lettres et les jour- 
naux. Chaque gare possède son wagon postal, re- 
misé sur une voie de garage, où se fait le tri des 
lettres de la division. On compte en moyenne plus 
d'une lettre par jour par homme en campagne, et 
cette correspondance contribue au bon état moral 
des troupes. Jamais encore, aucune armée n'avait 
reçu aussi régulièrement et rapidement des nou- 
velles de ses foyers. En outre, les hommes sont 
constamment envoyés par série, en permission de 
5 ou 7 jours par delà la Manche. 

La ligne de feu n'est guère plus éloignée de la 
base que Londres ne l'est de la mer, et on y par- 
vient en traversant les cantonnements et les états- 
majors d'unités. Lorsque les Canadiens arrivè- 
rent, les forces britanniques tenaient un front de 
40 à 50 kilomètres qui s'étendait depuis Yprès au 
Nord, où la 7e division opposa une héroïque résis- 
tance à la Garde Prussienne, jusqu'à Givenchy au 
Sud, non loin du champ de bataille de Neuve Cha- 
pelle. 

L'armée britannique se maintient là depuis le 
moment où elle tenta sa rapide poussée de l'Aisne 
vers les Flandres, dans l'espoir — bien étrange à 
présent — de tourner le flanc des Allemands, et en 



SERVICE MILITAIRE 21 

fait, réussissant à empêclier un mouvement tour- 
nant beaucoui) plus formidable de la part de l'en- 
nemi. Elle a tenu bon, vivant et combattant dans 
un océan de boue pendant tout l'hiver. Des pom- 
pes à bras vidaient Teau des tranchées remplies 
sans cesse par les infiltrations du sol détrempé. 
On y installait des planchers, on y empilait de la 
paille, mais la boue submergeait tout. On mar- 
chait, on s'asseyait, on se couchait dans la boue. 
C'est à peine si les hommes parvenaient à défendre 
leur fusil contre la boue. Il fallait ramper dans la 
boue pour la relève de la tranchée, s'accroupir dans 
la boue pour échapper aux balles allemandes; il 
fallait choisir entre la boue ou la mort. Au prin- 
temj)s, il y eut quelque amélioration. Les pluies 
furent moins fréquentes et le vent commença à sé- 
cher le sol. Par les beaux jours, il y eut même de 
la poussière sur les routes, bien que le cloaque de 
boue i)ersistât de chaque côté de la chaussée pavée. 
Dans les tranchées, la boue prit plus de consis- 
tance. 

♦ La première ligne des tranchées court presque 
dans un sol en contre-bas entrecoupé de ruisseaux 
et de petits cours d'eau. Le pays est si plat et l'at- 
mosphère si alourdie de vapeurs ou de brumes 
qu'en général le regard s'étend rarement au delà 
d'une portée de fusil. Plus les lignes de feu sont 
proches et plus difficile il est d'apercevoir un être 
vivant. Des milliers d'hommes sont là, à portée de 
voix, sans qu'on n'en voit aucun. Amis et ennemis 
se dissimulent avec autant de soin. 

Certaines des plus fameuses tranchées sont dans 
un bois connu de toute l'armée sous le nom de 
'^ Plug Street ", encore que l'endroit soit différem- 
ment orthographié sur les cartes (Ploegsteert). 
Pour y atteindre, il faut passer à portée des balles 



22 LES CANADIENS EN FLANDRE 

ennemies, car la plupart du temps les tranchées 
no sont guère à plus de 250 mètres les unes des 
autres et ça et là même une distance de 40 à 50 
mètres seulement les sépare. On rampe et on se 
glisse dans Fombre par des sentiers dont des longs 
mois d'expérience ont révélé la relative sécurité 
et Ton finit par tomber dans un boyau de commu- 
nication qui, par d'incessants zigzags, vous amène 
à la tranchée de première ligne où les hommes sont 
aux aguets, le fusil en main, prêts à riposter à 
toute attaque, ou tirant un coup de feu contre une 
meurtrière découverte dans le parapet de la tran- 
chée ennemie. 

Les tranchées de " Plug Street " ressemblent à 
toutes les autres: on se les imagine fort dramati- 
ques avant d'y être, mais, à moins d'y arriver pen- 
dant un arrosage d'obus, on les trouve relative- 
ment d'une tranquillité morne et banale. Le risque 
de la mort leur donne seul un intérêt particulier 
entre les autres trous creusés par les hommes, dans 
la terré gluante. Le bourdonnement de guêpe d'une 
balle passant au-dessus de votre tête vous rappelle 
de temps en temps que la mort cherche une proie. 
*' Plug Street " s'est acquis une célébrité durable. 
Pendant le premier hiver, les hommes s'embour- 
bèrent dans cette horrible cloaque où ils tracèrent 
I)armi les arbres tout un réseau de sentiers vaseux 
où l'on enfonçait seulement jusqu'à la cheville ou 
parfois jusqu'au genou, et bientôt chacune de ces 
allées sous bois fut baptisée de quelque surnom 
comique. 

Tels étaient l'aspect et l'atmosphère des lignes 
du front lorsque les Canadiens y arrivèrent, Après 
quelques jours d'instruction spéciale, ils furent 
cantonnés dans la région de la 1ère armée que com- 
mandait Sir Douglas Haig. Le quartier général de 



SERVICE MILITAIRE 23 

la division fut installé près d'Estaires, le quartier 
général de la brigade près des positions avancées 
et le front occupait la ligne indiquée sur la carte 
de la page 37. 

J'ai décrit, autant qu'il m'est permis de le faire, 
les dispositions et l'organisation générales de l'ar- 
mée britannique telles qu'elles étaient lorsque les 
Canadiens débarquèrent en France. Il est mainte- 
nant nécessaire de nous occuper en détail du 
'^ fi*ont ", cette succession interminable de terriers 
où des dizaines de milliers d'hommes restent nuit 
et jour les armes à la main et où les troupes cana- 
diennes ont déjà combattu avec une bravoure et 
un élan, en même temps qu'une ténacité, qui ont 
rarement, et peut-être jamais, été égalées dans 
l'histoire des guerres. 

Nul ne peut examiner ce que, faute d'un meilleur 
terme, on appelle le " Front " dans cette guerre 
déconcertante, sans percevoir la vérité de ce qu'on 
a souvent répété que c'est une guerre sans front. 

A mesure qu'on approche du point du contact 
des armées adverses, on est frappé par le nombre 
immense des forces en présence, convergeant l'une 
vers l'autre, semble-t-il, en vue de quelque grand 
dessein militaire. Mais plus on avoisine le front et 
I)lus complètement disparaît le spectacle jusqu'à 
ce que finalement, la fleur de la jeunesse europé- 
enne s'engloutit dans des lignes de fortifications 
immenses mais à peine visibles. 

Maintenant donc, la division canadienne, elle 
aussi, est au front. Les longues incommodités d'un 
hiver maussade, dans la plaine de Salisbury ne 
sont plus qu'un souvenir lointain et sans rancune. 
La division canadienne accepta sans grief que 
l'honneur fût accordé à l'Infanterie Légère Prin- 
cess Patricia d'être la première à porter sur les 



24 LES CANADIENS EN FLANDRE 

champs de bataille des Flandres les insignes du 
Canada. Il était reconnu que ce régiment possé- 
dait des connaissances techniques plus grandes et 
était parvenu à un degré de perfection que les au- 
tres unités ne pouvaient atteindre sans une plus 
longue préparation. La fortune de ce régiment 
sera narrée dans un chapitre subséquent, mais 
d'ores et déjà on peut dire qu'il s'est montré digne 
de combattre côte à côte et sur un pied égal avec 
l'armée de vétérans et de héros qui ont tenu les 
tranchées pendant ce premier et horrible hiver 
dans les Flandres. 

Ce récit exige une rédaction des plus minutieu- 
ses ; en tout cas, il faut omettre beaucoup de choses 
qui offriraient le plus vif intérêt, parce que, étant 
donné la surprenante organisation du service alle- 
mand des renseignements, il pourrait être préju- 
diciable de publier des détails relatifs aux unités 
et à leur action, aussi longtemps que les forma- 
tions générales dans lesquelles ces unités jouent 
un rôle n'auront pas été modifiées. C'est par res- 
pect pour cette considération que le moment de 
rendre pleinement honneur aux unités en les iden- 
tifiant exactement a été si souvent remis, de sorte 
que l'héroïsme et les actions d'éclat de nos soldats 
ne sont connus que lorsqu'ils sont déjà à demi ou- 
bliés dans le tourbillon des exploits nouveaux. 

En lisant cç volume, et ceux qui suivront, il fau- 
dra tenir compte de ces restrictions nécessaires. 
Néanmoins malgré la stricte observation des règles 
qui nous guident, il sera possible de donner un as- 
pect général de la division canadienne, des milieux 
et des contrées dans lesquels elle a vécu, de ses 
faits et gestes. Même s'ils n'intéressent pas les in- 
différents, ces détails ne seront pas lus sans émo- 
tion par ceux qui ont envoyé leurs fils et leurs 



SERVICE MILITAIRE 25 

frères prendre leur part de la plus formidable ba- 
taille de l'histoire, pour maintenir les principes 
qui, dans leur application générale, sont aussi né- 
cessaires aux libertés du Canada qu'aux libertés 
de l'Europe. 

Avant d'aller occuper la partie des tranchées 
qui leur était réservée, les Canadiens défilèrent de- 
vant le Commandant en Chef et son Etat-Mjijor. 
Ceux qui assistèrent à ce défilé sur la place du 
marché d'une ville grise des Flandres étaient des 
juges compétents du physique et de la valeur des 
soldats. Il convient de n'employer ici aucun terme 
exagéré et il suffira de dire que ceux qui inspec-. 
tèrent d'un œil si attentivement critique cette ar- 
mée, exprimèrent l'avis que, à les juger par leur 
physique et leur allure martiale, on pouvait fonder 
sur ces troupes des espoirs comme n'en avait pro- 
mis aucun autre des contingents qui étaient venus 
grossir les rangs du corps expéditionnaire. 

Quand les troupes canadiennes prirent leur tour 
dans les tranchées, rien de sensationnel ne leur 
arriva. Ce ne fut pas leur destin d'être, dès le dé- 
but, lan<îées dans une attaque désespérée ni de se 
cramponner tenacement à des tranchées dont les 
Allemands auraient résolu de s'emparer, Certes, 
elles subirent quelques pertes. On n'entre pas dans 
les tranchées, non plus qu'on n'en sort sans perdre 
quelques hommes, car le tireur dissimulé ne man- 
que pas de prélever son tribu quotidien ; pourtant, 
les premières expériences des Canadiens furent des 
plus calmes, et l'on compte les incidents à la me- 
sure qu'on leur donne dan-s cette guerre. Cette pé- 
riode d'immunité eut d'excellents effets. Entre 
autres caractéristiques, le Canadien est adaptable 
et les expériences de ces quelques semaines lui en- 
seignèrent plus de sagesse qu'à beaucoup d'autres. 



26 LES CANADIENS EN FLANDRE j 

L'activité des tranchées ne comporte plus, au 
point de vue de la durée, Teffort épuisant imposé 
à tous pendant les jours d'anxiété de l'automne 
1914, où une mince ligne de troupes en khaki avait 
à tenir, parfois sans le secours d'aucune réserve, 
une ligne immense contre les troupes supérieures. 
A présent, le travail des tranchées, par rapport à 
la période que les hommes y passent, est tout à 
fait dans les forces de troupes solides et résolues. 
Dans une même ligne, les hommes prennent tour à 
tour la garde, jusqu'au moment où leurs camara- 
des des positions de l'arrière viennent les relever. 

Malgré son occasionnelle monotonie, la vie des 
tranchées est stimulante, mais pas au point d'em- 
pêcher les Canadiens d'examiner avec un intérêt 
profond et étrange les petites localités où les trou- 
pes au repos sont cantonnées, d'étudier l'activité 
un peu fébrile et les mœurs sur lesquelles ils ont 
déjà laissé beaucoup de leur individualité. Qu'on 
se représente une rue étroite dont le centre est 
pavé et dont les côtés sont encombrés de boue 
opinante; bordez-la de maisons souvent sordides et 
de quelques menues boutiques ; ajoutez un château, 
de dimensions modestes, pour le quartier général, 
des bureaux sommaires pour l'état-major et vous 
aure^ une idée assez exacte du cantonnement qui 
abrite la partie de la division qui est au repos ; et 
cette ville est semblable à maintes autres dans ce 
pays peu attrayant. L'intérêt qu'elle présente pour 
nous réside dans ses habitants du moment. Par- 
courez la rue et, si vous êtes canadien, vous vou« 
sentirez immédiatement dans une atmosphère sym- 
pathique et familière. Partout, on entend des voix 
dont on sait à qui elles appartiennent sans avoir 
besoin de voir sur les épaules l'insigne de bronze: 
Canada. Ce peut être le parler de la Nouvelle- 



SERVICE MILITAIRE 27 

Ecosse ou l'accent de la Colombie Britannique, ce 
peut être l'intonation par laquelle le Canadien- 
Français cherclie à adapter au français des Flan- 
dres la langue que ses ancêtres emportèrent, il y a 
plusieurs siècles, sur un continent nouveau, mais 
quoi qu'il en soit, tout cela est canadien. 

Bientôt, vous croisez une compagnie qui, à pas 
cadencés, se rend au bain, à cette opération expé- 
ditive qui, en une demi-heure, nettoie les baigneurs 
et passe à l'étuve le moindre lambeau de leur accou- 
trement. Ils marchent à la cadence d'un chant au 
refrain entraînant, un chant qui, si vous venez de 
Toronto, éveillera peut-être en vous des réminis- 
cences. Ces jeunes gens, ou la plupart d'entre eux, 
sont des élèves du Collège, et ils ont entonné le 
chant de leur université qui a pour refrain " To- 
ronto.'^ 

Si vous avancez plus loin dans la direction du 
front, vous parviendrez bientôt, très tôt, à une ré- 
gion où l'artillerie lourde cherche jour et nuit à 
imposer sa prépondérance, et où les Canadiens 
fourmillent. Voilà leurs batteries habilement mas- 
quées, voilà des vivres et des munitions pour les 
tranchées. Sans cesse, on rencontre des détache- 
ments dé relève et des réserves si bien qu'il semble 
étrange de rencontrer des gens qui ne sont pas en 
khaki et n'ont pas l'insigne canadien. La passion 
du football, que le Canadien commence à partager 
avec son camarade anglais, ne diminue en rien 
l'empressement avec lequel il se rend au front. Une 
partie fort animée était une fois en train près de 
nos lignes quand une inquiétante succession de 
" marmites " vint parsemer les environs du terrain 
de jeu. Les seuls qui n'y prirent aucune attention 
furent les joueurs et il ne fallait rien moins qu'un 
ordre péremptoire du Prévôt-Maréchal pour mettre 



28 LES CANADIENS EN FLANDRE 

un terme à une partie qui devenait inutilement 
dangereuse. Naturellement, aussi, nos soldats ont 
fait la connaissance de " Jack Johnson " et sans 
Paimer — car il n'a rien d'aimable — ils le suppor- 
tent avec toute la constance dont un homme brave 
est capable. Notre artillerie réussit à faire mieux 
que de simplement tenir tête. De la division qui 
les précéda dans les tranchées, nos canonniers re- 
cevaient un legs désagréable sous les espèces d'un 
poste d'observation allemand qui avait longtemps 
fait harceler nos lignes grâce aux renseignements 
qu'il plaçait à la disposition de l'ennemi. Nous 
fûmes assez heureux pour le mettre hors d'action 
à la troisième salve que nos batteries tirèrent — 
succès accueilli à la fois comme un encouragement 
et comme une délivrance. 

Notre infanterie ne fut pas spécialement engagée 
dans le combat de Neuve-Chapelle, mais nos batte- 
ries jouèrent leur rôle dans cette canonnade scien- 
tifique qui précéda l'attaque britannique, et pen- 
dant toute la durée de l'action nos hommes se tin- 
rent prêts à recevoir l'ordre qui, si la tournure de 
la situation l'avait permis, les aurait envoyés eux 
aussi tenter leur premier assaut sur les tranchées 
allemandes ; nombreux étaient ceux qui attendaient 
impatiemment cet ordre, pour prouver aux Alle- 
mands qu'ils s'étaient permis des libertés exces- 
sives. Dès la première nuit où nos troupes occu- 
pèrent les tranchées, les Allemands se mirent à 
les interpeller : " Sortez, vous autres, les Cana- 
diens ! Venez donc vous battre ! " Or, en temps nor- 
mal, les tranchées ont un code qui régit l'aménité 
des relations, et un défi de €e genre est jugé imper- 
tinent. 

Le Canadien applique son langage aux incidents 
de sa vie quotidienne. Quand une fusée éclairante 



SERVICE MILITAIRE 29 

illumine soudain l'espace entre les deux tranchées : 
" Tiens ! l'aurore boréale ! " s'écrie le Canadien, et 
le terme est resté. 

Il serait évidemment déplacé de dire du Général 
Alderson autre chose sinon qu'il s'est acquis la con- 
iiance absolue des belles troupes qu'il commande, 
et il serait étrange que leur confiance réciproque 
ne fût pas féconde. L'observateur est immédiate- 
ment frappé par la précision extraordinaire avec 
laquelle le Général connaît le corps entier des offi- 
ciers qu'il a sous ses ordres. Il semble les connaître 
de nom et de vue aussi bien que s'il les comman- 
dait depuis six ans au lieu de six mois. Et dans 
les moments critiques, c'est là une circonstance 
qui peut compter pour beaucoup. 

Les méthodes du Général Alderson — à la fois 
pratiques et militaires — ne sauraient mieux ap- 
paraître que dans les quelques extraits suivants 
de l'allocution qu'il adressa aux troupes avant leur 
premier départ pour les tranchées: 

" Officiers, sous-officiers, caporaux et soldats, 

" Nous allons occuper et maintenir une ligne de 
tranchées. A cette occasion, j'ai à soumettre diver- 
ses choses à vos réflexions. Vous allez prendre pos- 
session de tranchées en bon état et, en général, 
sèches. Je les ai visitées moi-même. Elles sont in- 
tactes et les parapets en sont solides. Laissez-moi 
vous dire d'abord que nous avons eu déjà diverses 
pertes, pendant que vous étiez attaches à d'autres 
divisions. Certaines de ces pertes étaient inévita- 
bles, et c'est la guerre. Mais je soupçone que quel- 
ques-unes, très peu sans doute, auraient pu être 
évitées. J'ai appris qu'en certains cas, les hommes 
se sont exposés sans aucune utilité militaire et 
peut-être simplement pour satisfaire leur curiosité. 
Nous ne pouvons pas perdre des hommes de votre 



30 LES CANADIENS EN FLANDRE 

qualité. Nous aurons besoin de vous tous si nous 
avançons ou si les Allemands avancent. Ne vous 
exposez en aucune manière, à moins que ce ne soit 
absolument nécessaire au moment où vous le faites. 
Vous êtes pourvus des moyens d'observer l'ennemi 
sans exposer vos têtes. Se faire tuer sans utilité 
luilitaire, c'est priver l'Etat de bons soldats. Les 
hommes jeunes et braves aiment les risques, mais 
un soldat qui risque sa vie par insouciance ne joue 
pas le bon jeu. Il fait preuve de stupidité, car si 
mauvais que puisse être le tir des Allemands, ils 
ont des tireurs isolés, qui, abrités derrière les li- 
gnes et toujours aux aguets, ne manquent pas leur 
coup. Si vous passez sans ordre votre tête au-<des- 
sus du parapet, ils la viseront. 

" Autre chose encore. Les troupes nouvelles dans 
les tranchées tirent à tort et à travers la première 
nuit. Vous éviterez cela. C'est gaspiller les muni- 
tions sans faire de mal à personne, et l'ennemi se 
dit : " Ce sont des troupes nouvelles qui manifes- 
tent leur nervosité." Vous serez canonnés dans les 
tranchées. Dans ce cas, accroupissez-vous et restez 
à l'abri. Le conseil est facile, car il n'y a pas autre 
chose à faire. Si vous sortez ce sera pire, et en 
outre les Allemands entreront. S'ils entrent, nous 
serons obligés de contre-attaquer pour les déloger, 
ce qui nous coûtera des centaines d'hommes au 
lieu de quelques-uns que des éclats d'obus pour- 
raient atteindre. Les Allemands n'aiment pas la 
baïonnette et ils ne tiennent pas devant des atta- 
ques à l'arme blanche. S'ils viennent sur vous, ou 
si vous marchez contre eux, allez-y à la baïonnette. 
Vous avez le physique pour la pousser à fond. Vous 
n'y manquerez pas, j'en suis sûr, et je n'envie pas 
le sort des Allemands sur qui vous tomberez à 
coups de baïonnette» 



SERVICE MILITAIRE 31 

" Il y a encore une autre chose. Mon ancien régi- 
ment, le Royal West Kent, a été ici depuis le com- 
mencement de la guerre et il n'a jamais perdu une 
tranchée. L'armée dit d'eux : " Le West Kent ja- 
mais ne recule ! " je suis fier de cette gloire de mon 
vieux régiment, et j'y vois un heureux présage. Je 
suis des vôtres, maintenant, et vous êtes des miens, 
et avant peu l'armée dira : " Les Canadiens jamais 
ne reculent!" Mes enfants, c'est sur ce vœu que 
je termine. Les Allemands ne vous feront jamais- 
reculer." 

Avant de conclure le présent chapitre, il sera 
permis d'indiquer que les critiques militaires les 
plus sévères, aussi bien en France qu'en Angle- 
terre, ont exprimé leur vive admiration pour la 
p,uissance organisatrice qui, dans un pays non mi- 
litaire, a su produire en si peu de temps, d'aussi 
belles troupes. Dans l'équipement, dans les innom- 
brables détails dont la coordination assure l'effica- 
cité, la division canadienne soutient la comparai- 
son avec toutes les autres divisions en campagne. 
Ce résultat n'a été possible que grâce au labeur, 
au zèle et à l'immense énergie que dès le début de 
la guerre, manifestèrent tous ceux qui eurent pour 
devoir de collaborer à cette improvisation. 



CHAPITRE III 

NEUVE CHAPELLE. 

Aide précieuse des Canadiens. — Randonnée dans la nuit. — 
Scènes au bord de la route. — Vers l'ennemi. — A la croisée 
des chemins. — " Neuve Chapelle à six kilomètres ! " • — 
Terrible bombardement. — Les bons gros obusiers. • — Aéro- 
planes anglais. — Combat avec un taube. — Sang-froid 
d'un aviateur. — L'attaque du village. — Prisonniers alle- 
mands. — Le banquier de Francfort. — La fierté des In- 
diens. — L'arrêt de nos espoirs. — L'objectif de l'attaque. 
Ce qui fut obtenu. — La force inattendue des défenses alle- 
mandes. — Fortins à mitrailleuses. — La grande attaque 
d'infanterie. — • Retards malheureux. — Les commentaires 
de^ Sir Tohn French. — L'attaque britannique enrayée. — L« 
crête d'Aubers n'est pas prise. — Retranchements. — Le 
baptême du feu de la division canadienne. — Morte et 
blessée. — Les tranchées du saillant d'Y près- 

" La gloire est immortelle et le chagrin s'oublie." — Brydgës. 

" Pendant la bataille de Neuve Chapelle, les Canadiens ont 
tenu une partie de la ligne défendue par la Première Armée, et 
bien qu'ils n'aient pas été engagés dans l'attaque principale, ils 
ont été d'une aide précieuse en gardant l'ennemi activement em- 
ployé sur le front de leurs tranchées." — Dépêche de Sir John 
French sur la bataille de Neuve Chapelle commencée le lo mars 
1915. 

" Voyez sur les remparts cette forme indécise, 
Agitée et tremblante au souffle de la brise : 
C'est le vieux Canadien à son poste rendu ! 
Le canon de la France a réveillé cette ombre, 
Qui vient, sortant soudain de sa demeure sombre. 
Saluer le drapeau si longtemps attendu." 

Octave Crémaziê- 

Ces naïfs paysans de nos jeunes campagnes 
Où vc^us avez trouvé vos antiques Bretagnes, 
Au village de vous parleront bien longtemps, 
Et quand viendra l'hiver et ses longues soirées 
Des souvenirs français ces âmes altérées 
Bien souvent rediront le retour de nos gens! 

Octave Crémazië. 

Je quittai à la nuit le Quartier Général de la 
division canadienne, et partis m automobile, vers 

32 



NEUVE CHAPELLE 33 

le sud-est, dans la direction de Neuve Chapelle. 
C'était la veille de la grande attaque, et dans la 
clarté projetée par les phares de la voiture, un ta- 
bleau kaléidoscopique d'hommes en marche se dé- 
roulait. 

Au front, aucun arrêté de police ne restreint l'é- 
clairage comme à Londres ou à Paris ou sur les 
routes de l'arrière; la jportée des canons ennemis 
fait seule la loi ; cette limite franchie le danger est 
passé et vous ouvrez les phares en grand. Mais dès 
que vous êtes à la portée des obus ou des balles, 
vous ne gardez vos lumières qu'au péril de votre 
vie. Aussi préfére-t-on voyager dans les ténèbres. 

Pendant que nous roulions avec nos phares allu- 
més, des milliers d'hommes en khaki avançaient 
sur la route dans la direction de Neuve Chapelle. 
Comme un flot interminable, leurs visages apparais- 
saient un instant, et chaque forme sombre dans les 
rangs surgissait une seconde en un clair contour 
qui se silhouettait contre l'arrière plan d'obscurité, 
et se noyait aussitôt dans la légion des ombres en 
route vers l'aurore et vers Neuve Chapelle. Cepen- 
dant, le bruit de pas des bataillons que nous dé- 
passions n'était pas celui d'une armée fantôme, 
mais le pas ferme, intrépide, indomptable d'hom- 
mes armés et bien entraînés. 

De temps en temps, les commandements : 
" Halte ! " s'entendaient et les colonnes s'arrêtaient 
immédiatement; au bout de quelques minutes, l'or- 
dre de marcher retentissait et les colonnes repar- 
taient. Et cela dura ainsi: halte, — en avant, — 
halte, — en avant, — heure après heure, pendant 
toute la nuit le long de cette route encombrée, — 
un fleuve d'hommes et de canons. 

D'une autre direction, arrivaient des batteries 
qui par une route différente devaient gagner leurs 



34 LES CANADIENS EN FLANDRE 

positions devant Neuve Chapelle, se rattrapaient, 
se dépassaient, des légions d'hommes et des files 
de canons cahotants et bruyants, qui s'appro- 
chaient, sous le manteau de la nuit, de la ligne de 
tranchées où l'ennemi était tapi. 

Ce n'était pas le moment de causer un encombre- 
ment, et, pour se garer, mon automobile dérapant 
sur le pavé s'enfonça jusqu'à l'essieu dans la boue 
épaisse et gluante des bas-côtés. L'artillerie passa, 
et quand nous voulûmes regagner le pavé, nos 
roues tournèrent en fouettant la boue sur place. 
Impossible de se dépêtrer de la boue pâteuse de 
la Flandre, et il nous fallut le secours d'une voi- 
ture d'ambulance dont les chevaux attelés à l'auto 
le décollèrent du fossé gluant. 

A Taube j'arrivai à un carrefour; le poteau indi- 
cateur, montrant la route du sud-est portait cette 
iuscription : " Neuve Chapelle à 6 kilomètres." 

Cette route, que les légions avaient suivie me- 
nait en droite ligne aux tranchées qui allaient être 
attaquées, au village situé en arrière et qu'il fal- 
lait prendre, et, à quelques kilomètres plus loin, 
jusqu'à La Bassée, fortement défendue par les Al- 
lemands. 

" Neuve Chapelle à six kilomètres ", — à peine 
une heure de marche par cette fraîche et claire ma- 
tinée — cinq minutes en temps de paix avec un 
bon auto. Mais combien faudrait-il d'heures de 
lutte acharnée pour franchir cette courte distance 
en palier : '-' Neuve Chapelle à six kilomètres ! " 
Entre ce poteau et le village qu'il indiquait, des 
milliers d'hommes en armes — fils de l'Empire — 
étaient venus de Grande Bretagne, des Indes, de 
toutes les parties des Dominions d'Outremer pour 
enfoncer le coin jusqu'au bout de ces six kilomètres 
de route, jusqu'au cœur des lignes allemandes. A 



NEUVE CHAPELLE 35 

cette croisée des chemins, ils avaient fait halte. 
Quels espoirs et quelles craintes, quelles joies et 
quelles douleurs, quels triomphes et quelles tragé- 
dies évoquait ce sévère poteau, qui, comme l'index 
osseux de la mort, désignait ce tronçon de route : 
*• Neuve Chapelle à six kilomètres ! "' 

Je fis à pied une partie du chemin, car les batail- 
lons massés là étaient si denses que le passage 
d'un auto eut été impossible. Ces troupes étaient 
tenues en réserve. Celles qui avaient été choisies 
pour l'attaque étaient déjà dans les tranchées à 
droite et à gauche de la route, attendant l'ordre 
d'avancer. 

A peine avais-je dépassé le poteau indicateur que 
la tranquillité relative du matin fut horriblement 
déchirée par le rugissement et le fracas de cen- 
taines de canons. Il était exactement 7 heures et 
demie. Ce moment précis avait été fixé d'avance 
pour le commencement d'une canonnade plus con- 
centrée et plus furieuse qu'aucune autre jusqu'a- 
lors dans l'histoire des guerres. Elle continua avec 
une extraordinaire violence pendant une demi- 
heure, et des pièces de tout calibre y prirent part. 
Plusieurs bons gros obusiers anglais lancèrent 
leurs énormes projectiles dans les lignes alleman- 
des sur lesquelles s'abattait un ouragan de schrap- 
nels vomis par une multitude de pièces plus pe- 
tites. Les canons et les tranchées adverses ripos- 
tèrent à peine, car l'ennemi cherchait à s'abriter 
contre ces rafales. 

Je tournai vers la gauche et j'observai pendant 
un temps la part que l'artillerie canadienne pre- 
nait à cette attaque. La division canadienne, un 
peu au nord de Neuve Chapelle, attendait dans ses 
tranchées, espérant toujours recevoir l'oiMire d'a- 
vancer. 



36 LES CANADIENS EN FLANDRE 

Descendant la route, j'arrivai à un petit carre- 
four où un général fameux se trouvait entouré de 
son Etat-Major. Les estafettes arrivaient à tout 
moment sur leurs motocyclettes, et lui apportaient 
des rapports sur le bombardement. Les nouvelles 
étaient bonnes. Le Général attendait le moment où 
la canonnade cesserait aussi brusquement qu'elle 
avait commencé, et ailors, il lâcherait ses troupes. 

L'infanterie indienne défila sur la route en sa- 
luant le général, qui rendit le salut et cria : "Bonne 
chance ! " à l'officier qui commandait la colonne. 
L'officier, un Indien, souriant, répondit à la mode 
orientale : " Notre Division a doublé de force de- 
puis qu'elle vous a vu. Général Sahib ! " 

Pendant le bombardement, les aéroplanes an- 
glais évoluaient au-dessus de nos têtes et jusqu'au 
dessus des lignes ennemies. Les Allemands dirigè- 
rent promptement vers eux quelques-uns de leurs 
canons. Nous voyions les petits nuages de fumée 
s'étaler quand les projectiles éclataient devant, 
derrière, au-dessus, au-dessous et partout autour 
des machines sans les atteindre. Elles évoluaient 
comme des aigles, par dessus le fracas de la ba- 
taille, observant et évaluant le dommage que nos 
batteries infligeaient et notifiant les résultats ob- 
tenus. 

Soudain un taube s'éleva et poussa une pointe 
vers les lignes britanniques. Alors commença la 
lutte où l'emporte la machine qui peut atteindre 
l'altitude la plus élevée et tirer de haut sur l'enne- 
mi. Le taube montait en spirales poursuivi par 
deux aéroplanes anglais, qui le gagnèrent de hau- 
teur et nous vîmes bientôt que le compte de la ma- 
chine ennemie était réglé. Le pilote fut probable- 
ment atteint. L'engin eut quelques mouvements dé- 



LIGNE OCCUPEE PAR L'ARMEE BRlTAN 

NIQUE EN MARS 1915 

NOUVELLE LIGNE APRES L'AVANCE A \ 
NEUVE-CHA PELLE 10 ET l3 MARS »9l5 f 
TERRAIN DANS LEQUEL EUT LIEU LE 
COMBAT PROLONGÉ ET DONT LA"^ 
PRISE AU CAS OU NOS TROUPES 
AURAIENT REU5S» DANS LEURS 
ATTAQUES AURAIT AMENÉ 
LADIVISION CANADIENNE DAN5 LE 
COMBAT 



CHEMI 

Rou 




38 LES CANADIENS EN FLANDRE 

sordonnés, piqua du nez, et, comme un oiseau bles- 
sé, alla choir fort loin, dans la distance. 

Je me dirigeai vers un endroit où un aéroplane 
britannique était sur le point de prendre son vol. 
Le jeune officier aviateur était aussi calme que s'il 
montait en auto pour rentrer chez lui. 

" En vérité,'' fit-il, " j'avais grandement besoin 
d'un peu de changement et de repos. Après cinq 
mois dans les tranchées j'étais fatigué et excédé 
par la sempiternelle monotonie et les pénibles cor- 
vées de cette vie-là. Aussi, j'ai fait une demande 
pour l'aviation. Ça calme les nerfs de se trouver 
un peu en l'air après avoir vécu si longtemps en- 
terré dans la boue." 

Je le regardai prendre son essor dans le ciel ma- 
tinal. De nombreux projectiles éclataient autour 
de sa machine pendant qu'il franchissait les lignes 
allemandes. Quel repos et quel changement, en 
effet, de s'en aller s'offrir comme une cible mou- 
vante aux batteries de l'ennemi. Mais à vrai dire, 
machines et pilotes sont rarement touchés. L'avia- 
tion en temps de guerre n'est pas si périlleuse 
qu'elle le paraît, mais il y faut néanmoins beau- 
coup d'adresse et un esprit calme et maître de soi. 

Enfin le vacarme de l'artillerie cessa, et nous 
vîmes que les troupes britanniques se précipitaient 
hors de leurs tranchées contre les Allemands dont 
les nerfs étaient ébranlés par la canonnade. Si 
ahuris qu'ils aient été par le bombardement, les 
Allemands furent plus désorientés encore par la 
rapidité de l'attaque d'infanterie. Les soldats an- 
glais et les Indiens tombèrent sur eux avec une 
telle soudaineté que la plupart jetèrent leurs ar- 
mes, se hissèrent sur les parapets et s'agenouillè- 
rent les bras en l'air pour indiquer qu'ils se ren- 
daient. Le combat se poursuivit bien au delà des 
tranchées, à travers le village et plus loin encore. 



NEUVE CHAPELLE 39 

L'artillerie de gros calibre y prit part de temps à 
autre, et le jappement des mitrailleuses s'élevait 
par intermittences. Par la route où le poteau indi- 
quait la distance jusqu'à Neuve Chapelle, les am- 
bulances automobiles commencèrent à revenir, par 
groupes, ramenant les premiers blessés. 

L'attristant cortège des ambulances alterna bien- 
tôt avec le spectacle réconfortant des convois de 
prisonniers. Ils passaient, par groupes nombreux, 
sans coiffures, barbouillés de fange, avec des uni- 
formes qu'on eut dit trempés dans la moutarde, — 
effet produit par l'éclatement des obus anglais à 
la lyddite. L'abattement de la défaite était peint 
sur leurs traits. 

Le général fit faire halte à quelques-uns d'entre 
eux et les questionna. L'un se trouva être un ban- 
quier de Francfort qui n'eut bientôt d'autre pré- 
occupation que de savoir ce qu'était devenu son ar- 
gent dont s'était chargé un de ceux qui l'avaient 
fouillé après sa capture ; il était fort anxieux aussi 
de savoir où il serait emprisonné, et il parut sou- 
lagé, sinon enchanté, quand il apprit qu'il serait 
transporté en Angleterre. Un autre était coiffeur 
à Dresde. En réponse aux questions du général, 
il fit un curieux récit de ses expériences de soldat : 

" J'appartiens à la Landwehr," dit-il. "J'étais en 
Allemagne quand f ordre arriva de nous embarquer 
dans les trains. Puis, le train s'arrêta, je reçus 
l'ordre de sortir et j'appris que nous allions à l'at- 
taque d'un endroit appelé Neuve Chapelle. J'y par- 
tis avec les autres. Nous arrivâmes dans un enfer 
de mitraille; en courant, nous nous réfugiâmes 
dans une tranchée, mais c'était un enfer pire en- 
core. Nous commençâmes à tirer. Soudain, j'en- 
tendis des cris derrière moi et j'aperçus un grand 
nombre d'Indiens qui me séparaient du reste de 



40 LES CANADIENS EN FLANDRE 

rarmée. Je vis aussi les autres soldats allemands 
qui lançaient leurs fusils hors de la tranchée. Ma 
foi! je suis un bon sujet de PEmpire Grermanique, 
mtais je ne tenais pas à faire autrement que les 
autres; je jetai aussi mon fusil, je fus fait prison- 
nier et amené ici. Bien que je n'aie pas été long- 
temps dans cet enfer, j'en ai assez. Ce n'est qu'a- 
près m'ètre rendu que j'ai pu apercevoir le ciel au- 
dessus du champ de bataille." 

Des groupes de prisonniers étaient amenés par 
les troupes indiennes qui les avaient capturés. Ils 
se plaignaient amèrement que les Allemands fus- 
sent obligés de marcher sous la garde d'Indiens; 
et ils ne comprirent pas la réplique sardonique 
qu'ils s'attirèrent : " Si les Indiens ont été bons 
pour vous prendre, ils sont bons aussi pour vous 
garder." 

Les Indiens sourirent d'aise, car ils éprouvent 
un plaisir particulier à faire les Allemands pri- 
sonniers. La plupart d'entre eux rapportaient leurs 
trophées du combat, et ils les montraient rayon- 
nants, en disant : " Souvenir." 

Le flot des prisonniers et des blessés continuait 
à passer. La furie de la lutte s'apaisait. De temps 
à autre, des canons grondaient encore, mais le fra- 
cas des mitrailleuses et le crépitement de la fusil- 
lade s'éloignaient. 

L'armée britannique avait franchi en triomphe 
les " six kilomètres " de route jusqu'à Neuve Cha- 
pelle. Parvenue là, elle s'arrêta; là s'arrêtèrent 
aussi les espérances d'une victoire prompte et dé- 
cisive pour les forces alliées. Les avant-postes de 
l'ennemi avaient été repoussés, mais, par delà, leurs 
lignes de défense étaient hérissées de mitrailleuses 
qui causèrent de grands ravages parmi nos troupes 
et, à vrai dire, enrayèrent notre offensive. Le résul- 



NEUVE CHAPELLE 41 

tat décevant qui fut obtenu a soulevé des contro- 
verses. Pendant le mois qui suivit, le combat de 
Neuve Chapelle fut tenu par le public comme une 
grande victoire britannique. Mais le doute fit place 
à l'assurance, et, au bout de quelques semaines, la 
" victoire " fut transformée en échec. La vérité ré- 
side entre ces deux extrêmes. 

L'objet de cette attaque avait été de donner à nos 
hommes un nouvel esprit d'offensive et de mettre 
à l'épreuve la machine de combat qui avait été édi- 
fiée avec tant de difficulté sur le front occidental. 
En outre, au cas où l'attaque aurait réussi à dé- 
truire les lignes allemandes, il eut été possible de 
s'emparer de la crête d'Aubers, qui domine Lille. 
Une fois cette crête fermement dans nos mains, la 
cité nous appartenait. C'eut été une grande vic- 
toire, qui aurait probablement amené la fin de 
l'occupation allemande dans cette partie de la 
France. Quoi qu'il en soit elle exerça une infiuence 
marquée sur toute la marche de la guerre. ^ 

Voilà ce qu'on espérait faire. Ce qui fut accom- 
pli réellement se borna au gain d'une bande de ter- 
ritoire d'un mille de profondeur sur un front de 
trois milles, et au redressement de nos lignes. Le 
prix payé fut trop élevé pour ce résultat. 

C'était le premier effort tenté par l'armée bri- 
tannique pour percer les lignes allemandes depuis 
qu'elles s'étaient établies fixement après les ba- 

1 Le plan de l'attaque de Neuve Chapelle avait été établi par 
le Général John Gough, peu de temps avant qu'il fut tué, et Sir 
John French l'expose aux Commandants de Corps le 8 mai, en 
ces termes : " La première armée devait commencer l'assaut 
principal, avec le 4e corps à gauche et le corps Indien à droite. 
Pour occuper l'ennemi tout le long de la ligne et l'empêcher de 
masser des renforts propres à résister à la principale attaque, 
deux attaques supplémentaires devaient être faites, l'une par le 
1er Corps partant de Givenchy, et l'autre, au S'ud d'Armentières, 
par le 3e corps détaché de la 2e armée dans ce but." 



42 LES CANADIENS EN FLANBKE 

tailles de la Marhe et de TAisne. Les troupes bri- 
tanniques étaient restées pendant des mois en face 
des lignes ennemies, et, tandis que les principes 
fondamentaux de la défense germanique étaient 
assez bien compris, on n'avait pas estimé la force 
de ces défenses à leur valeur réelle. 

Les choses tournèrent mal dès le commencement 
de l'action. La préparation d'artillerie constituait 
le plus formidable bombardement que les Anglais 
eussent jamais fait, mais elle n'avait pas eu les 
mêmes résultats efficaces le long de certaines sec- 
tions de la ligne. Après que la voie eut été ouverte 
par les shrapnels et les obus à grande puissance 
explosive, l'infanterie anglaise partit à l'attaque 
dans une offensive superbe pour remporter ce que 
chacun espérait devoir être une victoire décisive; 
les observateurs experts qui surveillaient la ba- 
taille eurent l'impression que la vaillante infante- 
rie britannique atteindrait son but, et cette im- 
pression fut partagée par une partie des troupes. 

Pendant de longs mois, les Anglais s'étaient bor- 
nés presque exclusivement à la défensive ; à maintes 
reprises, ils avaient dû repousser de lourdes atta- 
ques allemandes, en masses. Les pertes subies dans 
ces rencontres avaient révélé l'insuffisance du nom- 
bre des mitrailleuses. Cette infériorité était com- 
pensée par une redoutable précision de la fusillade 
qui faisait à la fois la terreur et l'admiration des 
Allemands. Les Anglais s'étaient fait ainsi une 
idée exagérée de l'efficacité du tir au fusil, et, en 
conséquence, ils avaient donné une importance ex- 
cessive aux tranchées allemandes de première ligne. 
Ils les envahirent en masse et le bruit courut que 
la journée était gagnée. 

Ce fut seulement lorsqu'elles eurent occupé les 
première et seconde lignes de tranchées que les 



KEUVE CHAPELLE 43 

troupes anglaises s^aperçurent qu'elles n'avaient, 
en réalité, fait rien de plus que de repousser les 
avant-postes ennemis. Toute proche, la troisième 
ligne allemande se dressa comme une suite de cita- 
delles étroitement reliées entre elles. Bien plus, 
ces citadelles étaient construites de telle façon que 
les tranchées d'où nos hommes, avec tant d'héroïs- 
me et de si grosses pertes, venaient de chasser l'en- 
nemi, constituaient des pièges mortels pour les nou- 
veaux occupants. Dans ces circonstances, se re- 
tirer était admettre l'échec, et s'obstiner à rester 
entraînait une affreuse boucherie. 

Cependant, divers aspects de la situation lais- 
saient place à l'espoir. Certaines positions pou- 
vaient être capturées qui rendraient précaire le 
plan de défense de l'ennemi. Mais, au moment cri- 
tique du combat, les troupes avancées paraissent 
avoir, à cause du brouillard, échappé au contrôle 
des chefs de l'arrière. 

L'incident tragique, toutefois, fut le retard des 
réserves sur un point et à une heure où leur arri- 
vée aurait changé le cours de la fortune. L'ennemi 
était encore désorienté et démoralisé et, sans ce 
retard, il aurait pu être complètement mis en dé- 
route. Malheureusement, le front britannique avait 
grand besoin d'être renforcé. La 23e Brigade con- 
tinuait à la 8e Division, tandis que la 25e Brigade 
coanbattait sur une partie du front où elle n'au- 
rait pas dû être. Avant de tenter une nouvelle 
avance, il fallait réordonner les unités et rétablir 
la ligne entière. 

Le résultat fatal causé par un retard qui, Sir 
John French l'a déclaré, ne se serait pas produit 
si " les ordres clairement exprimés du Grénéral 
Commandant la 1ère armée avaient été plus stric- 
tement obéis." 



44 LES CANADIENS EN FLANDKE 

Sir Douglas Haig accourut lui-même pour re- 
dresser le plan, mais il était trop tard déjà pour 
éviter réchec. L'attaque était complètement épui- 
sée, son mordant s'était émoussé, et l'ennemi s'é- 
tait repris. La nuit tombait et il ne restait rien 
de plus à faire qu'à creuser une nouvelle ligne au 
pied de cette crête dont la capture aurait changé 
toute l'histoire de la campagne sur le front occi- 
dental. 

Comme il a été dit ci-dessus, l'infanterie cana- 
dienne ne prit aucune part à la bataille, bien 
qu'elle ait attendu et espéré impatiemment l'ordre 
d'avancer. Mais l'activité de l'artillerie canadienne 
fut très importante. Les canons canadiens prirent 
leur large part à la préparation de l'attaque, et le 
travail d'observation de nos artilleurs fut continu 
et excellent. 

Après Neuve Chapelle, la tranquillité régna au 
long des tranchées canadiens, bien que la bataille 
fît rage au nord, à St-Eloi, où le Bataillon Pirin- 
cess Patricia fut engagé. Dans les premiers jours 
de mars, nos troupes furent relevées et envoyées 
au repos. 

Les Canadiens avaient reçu leur baptême du feu 
et dans ces circonstances particulièrement favo- 
rables. Ils n'avaient pas été appelés à faire des at- 
taques acharnées contre les lignes ennemies, et les 
Allemands n'avaient pas non plus lancé de violents 
assauts contre eux. L'infanterie avait subi quel- 
ques pertes, mais c'était tout. Le bombardement de 
nos tranchées par les batteries allemandes avait 
été restreint à cause des violents combats livrés au 
nord et au sud. 

D'autre part, nous avions assisté aux incidents 
que comportent les grandes batailles. Nous avions 
vu passer les pièces gigantesques dont les Anglais 



NEUVE CHAPELLE 45 

e'étaient servis pour la première fois à Neuve Cha- 
pelle, et nous étions restés sous les armes au mi- 
lieu du remue-ménage et des répercussions d'un 
choc véhément. Les canons nous avaient hurlé aux 
oreilles leur message de destruction; nous avions 
contemplé la mort sous maints aspects et compris 
pleinement le sens du mot " pertes ", tandis que, 
jour après jour, les aéroplanes évoluaient au-dessus 
de nos têtes passant et repassant les lignes enne- 
mies. 

Les Canadiens étaient venus pour faire la guer- 
re, ils avaient séjourné au milieu du conflit, et 
après leur garde des tranchées beaucoup d'entre 
eux, sans nul doute, s'estimaient des vétérans 
aguerris. Ils soupçonnaient peu les épreuves que 
l'avenir leur réservait. Lorsque, au milieu d'avril, 
on les envoya occuper des tranchées françaises 
dans le saillant d'Ypres, ils ne pensaient guère 
qu'une semaine plus tard ils livreraient cette ter- 
rible mais merveilleuse bataille qui a rendu ce pe- 
tit coin des Flandres sacré pour les générations 
canadiennes à venir. 



CHAPITRE IV 

YPRES 

La gloire des Canadiens. — Une armée* de volontaires. — ht 
saillant d'\pres. — La route de PoelcappcUe. — Disposition 
des troup'îis. — Les gaz asphyxiants contre les Français. — 
Situation critiqtie de la 3e Brigade. — La brèche. — Le 
mouvement du Général Turner. — Perte de canons anglais. 
— ^ La brave ure canadieime. — St-Julien. — L'attaque du 
bois. — Fusillade terrible. — Hécatombe d'officiers. — Ren- 
forts — Le détachement Geddes. — La 2e Brigade cana- 
dienne. — Situation désespérée. — Pertes énormes. — Mort 
du Colonel Birchall. — Travail magnifique de l'artillerie. — 
La gajuiche canadienne sauvée. — Les Canadiens relevés. — 
Histoire de la 3e Brigade. — Les gaz asphyxiants contre les 
. Canadiens. — Ralliement des Canadiens. — Le commandant 
Norsworthy est tué. — Résistance du commandant Mc- 
Cuaig. — Désastre évité. — Le Colonel Hart — McHarg 
est mortellement atteint. — Le commandant Odlum. — Les 
efforts du Général Alderson. — Les troupes anglaises ren- 
forcent les Canadiens. — La 3e Brigade se retire. —Le Général 
Currîe tient bon. — Les tranchées nettoyées. — Encore les 
gaz. — Les Allemands prennent St-Julien. — Les Anglais 
acclament les Canadiens. — Les Canadiens relevés. — Hé- 
roïsme des hommes. — La dangereuse mission du Colonel 
Watson. — Les pertes des Ghourkas. — La part glorieuse 
de chaque unité. — Nos tombes dans les Flandres. 

Regardez-les passer — ces héros d'un autre âge 
Conscrits dont le sang-froid, la gaieté, le cdurage 
Font honte au soldat aguerri! 
D'où vîennent-iîs ? Des champs ! Où vont-ils ? A la gloire î 
Comment s'appellent-ils ? Ils s'appellent? Victoire I 
Demandez à Salaberry 1 

Frêchîîtté. 

" Si mon voisin succombe, mon devoir s'agrandit d'autant." 

WORDSWORTH. 

" Gloucester, il est évident que le danger qfuâ nous menace est 
fort grand ; notre courage, par conséquent, doit être aussi fort 
grand." — Shakespeare 

Les combats du mois d'avril, auxquels les Cana- 
diens prirent une part si glorieuse, ne sauraient, 

46 



YPRES 47 

évidemment, être décrits avec quelque précision de 
détail, avant que le temps n'ait rendu possible la 
coordination de tous les documents et la rédaction 
d'un récit à la fois exact et lucide d'événements 
qui sont encore obscurs et confus. ^ 

La bataille qui a fait rage pendant tant de jours 
dans le voisinage d'Yprès fut meurtrière au train 
même dont on évalue les batailles dans cette guerre 
atrocement homicide. Mais tant que les actes de 
bravoure conserveront le pouvoir d'enflammer les 
Anglo-Saxons, la résistance des Canadiens, en ces 
journées désespérées, sera racontée aux fils par 
leurs pères. Dans les annales militaires du Cana- 
da, cette défense rayonnera d'un éclat comparable 
à celui des plus beaux exploits des armées euro- 
péennes enregistrés par Phistoire. 

Du fond des tranchées, encombrés de morts et 
de blessés, les Canadiens ont conquis le droit de 
prendre rang à côté des troupes superbes qui, lors 
de la première bataille d'Ypres, ont défait et chas- 
sé devant eux la fleur de la Garde prussienne. 

Quel que soit le point de vue d'où on l'examine, 
l'exploit est remarquable. Les militaires même s'en 
étonnent, si l'on tient compte de l'origine et de la 
composition de la division canadienne. Sans doute, 
elle contenait une proportion minime de vété- 
rans de la guerre Sud-Africaine; néanmoins elle 
était formée surtout d'hommes qui étaient une ma- 
tière première admirable mais qui au début de la 
guerre n'étaient ni disciplinés ni instruits, au sens 
où l'on entend la discipline et l'instruction à notre 
époque de guerre scientifique. Il est vrai qu'un gé- 

1 Les Canadiens doivent une dette de gratitude au Lieutenant- 
Colonel Lamb pour le soin extrême et l'exactitude méticuleuse 
avec lesquels il a compilé les cartes et les documents de la lère 
division canadienne. 



48 LES CANADIENS EN FLANDRE 

néral anglais distingué la commandait, que son 
état-major était complété par de brillants officiers 
d'état-major anglais. Mais le haut commandement 
et les cadres régimentaires comprenaient des hom- 
mes de loi, des professeurs, des hommes d'affaires 
qui, avec une tranquille confiance, étaient prêts à 
lutter contre une organisation où l'étude de la 
science militaire constituait la poursuite exclusive 
d'existences laborieuses. Le dévouement, la bra- 
voure intrépide, le sang-froid et la féconde initia- 
tive avec lesquels les soldats amateurs du Canada 
affrontèrent des risques formidables ne sauraient 
être exposés de façon complète dans ce récit qui 
s'efforcera d'être aussi clair que possible. 

Le saillant d'Ypres est familier à quiconque a 
étudié la campagne des Flandres. Comme tous les 
saillants, il était une source de faiblesse pour les 
forces qui l'occupaient. Mais les raisons qui obli- 
geaient à s'y maintenir sont évidentes et n'ont pas 
besoin d'être expliquées. 

Le 22 avril, la division canadienne tenait une 
ligne d'environ 5 kilomètres, qui s'étendait vers le 
nord-ouest du chemin de fer d'Yprès à Eoulers jus- 
qu'à la route d'Ypres à Poelcappelle, où elle se 
soudait aux troupes françaises. ^ 

La Division comprenait, avec les brigades d'ar- 
tillerie, trois brigades d'infanterie, dont la pre- 
mière était en réserve, la seconde sur la droite et 
la troisième établissait le contact avec les Alliés 
au point déjà indiqué. 

1 Les 2e et 3e Brigades d'Infanterie Canadienne avaient occupé 
la ligne le 17 avril à la suite de la ne Division française. Il 
est peut-être vrai que les Français n'avaient pas établi, dans cette 
partie de la ligne, le système compliqué de tranchées de soutien 
qui avaient servi de modèle aux troupes britanniques plus au 
sud. Les Canadiens projetaient divers points de support qui 
étaient en voie d'achèvement lorsque eut lieu l'attaque au moyen 
des gas asphyxiants. 



YPRES 49 

La journée était calme, chaude et ensoleillée; et, 
sauf que la veille un nouveau bombardement avait 
causé quelques ruines de plus dans la ville 
d'Ypres, ^ tout semblait calme en face de la ligne 
canadienne. Vers cinq heures de l'après-midi, un 
plan soigneusement préparé fut exécuté contre nos 
alliés français, sur notre gauche. Des gaz asphy- 
xiants furent projetés avec une grande intensité 
dans leurs tranchées probablement au moyen de 
pompes foulantes et d'une canalisation établie sous 
les parapets. Les fumées, aidées par un vent favo- 
rable, empoisonnèrent et mirent hors de combat 
sur une vaste étendue, tous ceux qui en subirent 
les effets, avec ce résultat que les Français furent 
contraints de céder du terrain sur une distance 
considérable. ^ 

1 Le grand bombordement d'Ypres commença le 20 avril, lors- 
que le premier obus de 420 tomba sur la Grande Place de la 
petite cité flamande. La seule utilité militaire de cette stérile 
destruction d'Ypres ne pouvait être que de bloquer nos trains 
de ravitaillement. Le premier jour seulement 15 enfants furent 
tués tandis qu'ils jouaient dans les rues, et un grand nombre 
d'habitants civils périrent sous les décombres de leurs maisons. 

2 Les troupes françaises, composées en grande partie de Tur- 
cos et de Zouaves, refluèrent, en deçà du canal, jusqu'au village 
de Vlamertinghe, à la tombée de la nuit. Les bataillons cana- 
diens en réserve (1ère Brigade) furent stupéfaits devant les vi- 
sages angoissés des soldats français, qui, les traits tordus par la 
souffrance, haletaient suffoqués, à bout de souffle, torturés de 
spasmes et s'efforçant à des vomissements qui ne les soulageaient 
en rien. La circulation, dans les rues du village, fut désorga- 
nisée ; les canons et les voitures de munitions ajoutaient encore 
à la confusion. Le chaos devint tel que, pour le moment, tout 
mouvement coordonné de troupes fut impossible; les équipages 
et véhicules de tous genres s'emmêlèrent inextricablement, et des 
attelages s'échappèrent dans toutes les directions. Lorsque l'or- 
dre fut relativement rétabli, les officiers d'état-major apprirent 
par les fugitifs capables d'articuler quelques mots, que les Algé- 
riens avaient laissé des milliers de leurs camarades morts ou 
mourants au long de la brèche de 6 kilomètres par laquelle les 
Allemands se précipitaient derrière leurs gaz. 



50 



LES CANADIENS EN FLANDRE 



La gloire que l'armée française s'est acquise dans 
cette guerre rend superflue toute discussion sur la 
nature irrésistable des décharges empoisonnées qui 
firent perdre les tranchées. Les Français, comme 
nul n'en doute, opposèrent toute la résistance hu- 
mainement possible, et la division canadienne, offi- 
ciers et hommes, espèrent encore avoir de nom- 
breuses occasions de combattre côte à côte avec les 
braves armées de la France. 

Les conséquences immédiates de ce recul forcé 
furent extrêmement graves. La 3e Brigade cana- 
dienne se trouva privée d'appui à gauche; en d'au- 
tres termes, elle resta " en l'air ". Le graphique 
ci-dessous indique sa position avant Pattaqne, 



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nPOELCAPPELLE 



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oSr JULIEN 



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POSITION AVANT LA DÉCHARGE DES GAZ 



YPKES 51 

et celui-ci l'indique après la décharge des gaz : 



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OST JUUEN 



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YPRES 

O 



POSITIOM APRES LA DECHARGE DES GAZ 



Il devint impérieusement nécessaire d'étendre 
largement les lignes canadiennes sur leur flanc 
gauche. Il n'était naturellement pas possible d'u- 
tiliser sur l'heure la 1ère Brigade laissée en ré- 
serve; la ligne, passant de 5,000 à 9,000 mètres 
n'était naturellement plus celle que les Alliés oc- 
cupaient à 5 heures ; une brèche existait encore sur 
sa gauche. La ligne nouvelle, dont notre ancien 
point de contact avec les Français formait le som- 



52 LES CANADIENS EN FLANDRE 

met se développa comme le montre la figure sui- 
vante : 



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S»OELCAPPELU ^/i 




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YPRES 

o 



N 
•4 



ST JULIEN 



FORTUIN 



POSITION LE VENDREDI MATIN 



Le Brigadier Général Turner, (à présent Major- 
Général) qui commandait la 3e Brigade, jugea né- 
cessaire de reporter son flanc gauche vers le sud 
pour protéger son arrière-ligne. Au cours de la 
confusion qui suivit le raccordement de la position, 
l'ennemi, qui avait avancé rapidement après son 
premier succès, s'empara de quatre canons, prêtés 
par la 2e London Division pour secourir les Fran- 
çais, et mis en batterie dans un petit bois à l'ouest 
du village de St-Julien, à trois kilomètres en ar- 
rière des tranchées évacuées. 



YPRES 53 

L'histoire de la seconde bataille d'Yprês relate 
comment la division canadienne, fort inférieure 
en nombre, puisqu'elle avait devant elle au moins 
quatre divisions allemandes appuyées par une for- 
midable artillerie de gros calibre, avec une brèche, 
réduite il est vrai, dans ses lignes, et des disposi- 
tions hâtivement prises sous l'impulsion du dan- 
ger, combattit jusqu'au lendemain, puis pendant 
toute une autre journée et toute une autre nuit, — 
combattit sous les ordres de ses officiers jusqu'à 
ce qu'ils eussent péri glorieusement, ce qui fut le 
sort d'un si grand nombre, et combattit toujours 
sous l'inspiration du courage parce que ces hom- 
mes appartiennent à une race de lutteurs. 

L'ennemi, il va sans dire, était averti, plus ou 
moins exactement, de l'avantage que lui donnait la 
brèche pratiquée dans nos lignes; il lança immé- 
diatement une formidable série d'attaques sur l'en- 
semble du nouveau saillant canadien. Autant qu'il 
est possible de le discerner dans une offensive qui 
fut partout furieuse, la principale attaque se pro- 
duisit au sommet de la ligne nouvelle qui se diri- 
geait vers St-Julien. 

Nous avons vu que quatre canons anglais 
avaient été pris par l'ennemi dans un bois au dé- 
but de la soirée du 22 avril. Le général comman- 
dant la division canadienne n'avait auvUine inten- 
tion de laisser l'ennemi garder le bois et les canons 
et il fit contre-attaquer par le 3e Brigade d'Infan- 
"terie qui avait à sa tête le Général Turner. Cette 
Brigade fut alors renforcée par le 3e Bataillon com- 
mandé par le Lieutenant-Colonel Watson et le 3e 
Bataillon (Toronto) commandé par le Lieutenant- 
Colonel Rennie, appartenant tous deux à la 1ère 
Brigade. Le 7e Bataillon (Régiment de la Colombie 
Britannique), provenant de la 2e Brigade, avait 



54 LES CANADIENS EN FLANDRE 

à ce moment occupé des retranchements qui ap- 
puyaient la 3e Brigade. Le 10e Bataillon de la 2e 
Brigade qui se rendait aux positions avancées pour 
les fortifier, fut aussi placé en soutien de la 3e 
Brigade. 

L'assaut du bois fut commencé peu après minuit 
par le 10e Bataillon et par le 16e Bataillon (Ca- 
nadian Scottish), commandée respectivement par 
le Lieutenant-Colonel Boyle et le Lieutenant- Co- 
lonel R. G. E. Leckie. L'avance se fit sous une fu- 
ssillade intense et sous le feu des mitrailleuses; le 
bois fut atteint et après une lutte acharnée à la 
lueur brumeuse, les Canadiens enlevèrent la posi- 
tion à la baïonnette. 

Un officier qui prit part à l'attaque, racontant 
comment les hommes tombaient autour de lui, dé- 
crivit le tir des mitrailleuses comme le jet d'une 
pomme d'arrosoir, et il ajouta très simplement : 
" Je m'étais déjà rayé du nombre des vivants." 
Mais la ligne ne fléchit pas. 

Quand un homme tombait un autre prenait sa 
place, et avec une acclamation finale, les survi- 
vants des deux bataillons débouchèrent sur la 
route. Les Allemands étaient complètement démo- 
ralisés et l'impétueuse avance des Canadiens ne 
s'arrêta que lorsqu'ils furent parvenus à l'orée du 
bois où ils se retranchèrent. Ils eurent néanmoins 
la déception de trouver les canons rendus inutili- 
sables par l'ennemi; plus tard, cette même nuit, 
une formidable concentration d'artillerie balaya le 
bois comme un ouragan des tropiques déchiquette 
les arbres d'une forêt et il leur fut impossible de 
se maintenir sur cette position conquise au prix de 
tant de sacrifices. 

Quelques heures après cette attaque, le 10e Ba- 
taillon Canadien fut de nouveau mené à l'assaut, 



YPRES 



55 



par le Lieutenant-Colonel Boyle, éleveur de bétail 
des environs de Calgary, contre une tranchée alle- 
mande hâtivement creusée à deux cents mètres en 
avant du bataillon. La fusillade et les mitrail- 
leuses accueillirent les assaillants et le Lieutenant- 




CANADIEMS' 
ALLEMAH 06 !■ ■ ■ ■ 

ROUTES 
t—JI l—l. 



SOO V. 



Colonel Boyle tomba presque aussitôt, la cuisse 
gauche percée en cinq endroits. Le commandant 
MacLaren, son second, fut blessé presque en même 
temps. Les brancardiers procédèrent à un premier 
pansement et portèrent le colonel à Pambulance 
du bataillon ; de là il fut transporté à Pambulance 
de Vlamertinghe, puis à Poperinghe où il parvint 



56 LES CANADIENS EN FLANDRE 

sans connaissance et il mourut peu après sans être 
revenu à lui. 

Le Commandant MacLaren fut tué par un obus 
pendant qu'on le portait à l'hôpital. Le commande- 
ment du bataillon passa alors au commandant D. 
M. Ormond qui fut blessé peu après et remplacé 
par le Commandant Gutbrie, avocat à Fredericton, 
membre du parlement provincial du Nouveau- 
Brunswick, et soldat intrépide. 

La lutte se continua sans interruption pendant 
la nuit du 22 au 23 avril, et ceux qui se rendaient 
compte que l'ennemi poussait ses attaques avec des 
forces toujours croissantes, jugeaient presque im- 
possible que les Canadiens, défendant des positions 
si difficiles et qu'ils n'avaient pu choisir, réussis- 
sent à maintenir leur résistance pour une période 
plus longue. 

Des renforts de troupes britanniques commen- 
cèrent à arriver sur la brèche dans la matinée du 
vendredi. Commandés par le colonel Geddes, ils 
se composaient de trois bataillons et demi de la 
28e Division, empruntés aux régiments des Buffis, 
King's Own Royal Leinsters, Middlesex et York & 
Lancaster. Avec d'autres unités qui les rejoigni- 
rent de temps en temps, ces troupes furent dési- 
gnées sous le nom de Détachement Geddes. La 
compagnie de grenadiers d'un bataillon des Nor- 
thumberland Fusiliers, comprenant deux officiers 
et 120 hommes qui rentraient à leur division après 
huit jours de combats de tranchées à la hauteur 
60, rencontra les troupes du colonel Geddes et tse 
joignirent à elles. ^ 

1 Le Colonel Geddes fut tué au matin du 28 avril, en des cir- 
constances tragiques. Il avait accompli des prouesses avec sa 
troupe composite, et après cinq jours de lutte terrible il avait 
reçu l'ordre de se retirer. Il sortait de son poste, dans la tran- 
chée, après avoir passé le commandement, lorsqu'un obus mit fin 
à sa carrière. 



YPRES 57 

Le vendredi, à 6 heures du matin, la 2e Brigade 
canadienne était encore intacte, mais la troisième 
Brigade était repoussée sur St-Julien. Il devint 
apparent que la gauche était de plus en plus me- 
nacée et que les Allemands tentaient un effort 
puissant pour Fenvelopper. Il n'est pas nécessaire 
d'insister sur les conséquences qu'aurait entraînées 
ce mouvement s'il avait réussi; elles n'eussent pas 
comporté seulement une importance locale. 

Il fut donc décidé, si redoutable que la tentative 
pût paraître, de réduire la tension au moyen d'une 
contre-attaque sur la première ligne de tranchées 
allemandes. L'attaque fut déclanchée à six heures 
et demie du matin, par le 1er Bataillon (Ontario) 
et le 4e Bataillon de la 1ère Brigade, commandée 
par le Brigadier Général Mercer, agissant de con- 
cert avec le détachement Geddes. Le 4e Bataillon 
était en première ligne et le 1er en soutien, cou- 
verte par le feu de la première Brigade d'artillerie 
canadienne. 

Il n'est pas téméraire de dire que le plus jeune 
soldat dans le rang, en serrant les dents pour s'é- 
lancer, connaissait la tâche qu'il avait devant lui, 
et que le plus jeune subalterne savait ce qui dépen- 
dait du succès. Il semblait impossible qu'un être 
humain pût vivre sous les rafales de balles et 
d'obus qui s'abattirent sur les troupes dès qu'elles 
se mirent en marche. Elles subirent des pertes ter- 
ribles. - , 

Un instant, on eût cru qu'un homme sur deux 
tombait, mais l'attaque fut poussée de plus en plus 
ferme. Un moment, le 4e Bataillon Canadien passa 
sous un feu particulièrement foudroyant; pendant 
quelques minutes, à peine, il fléchit. Son comman- 
dant, le vaillant Lieutenant-Colonel Birchall, n'ay- 
ant à la main à l'ancienne manière, qu'une simple 



58 LES CANADIENS EN FLANDRE 

canne, gaiement et calmement rallia ses hommes, 
et à la seconde même où son exemple les gagnait, 
il tomba à la tête de son bataillon. Avec un rauque 
cri de colère, car ils raimaient, ses soldats bondi- 
rent pour venger sa mort. 

L'étonnante attaque qui suivit et fut menée à 
bien, sous un terrible feu de front, en plein jour, 
par des bataillons dont la gloire doit vivre à jamais 
dans la mémoire des hommes, parvint jusqu'à la 
première ligne des tranchées ennemies. Après une 
lutte corps à corps, le dernier Allemand qui ré- 
sista fut transpercé à coups de baïonnette et la 
tranchée fut prise. 

Il est facile d'évaluer notre succès si Ton ob- 
serve que cette tranchée représentait dans l'avance 
allemande, le sommet de la brèche que l'ennemi 
avait faite dans les lignes alliées et qu'elle était à 
quatre kilomètres de ces lignes. 

Accomplie par des hommes qui contemplèrent 
stoïquement la mort face à face, — car nul de ceux 
qui y prirent part ne pouvait espérer en réchapper 
indemne, — cette charge sauva la gauche cana- 
dienne, ce qui était beaucoup, mais elle fit plus en- 
core. 

Les assaillants surent si bien vaincre ... ou mou- 
rir, qu'elle assura l'intégrité des lignes alliées au 
moment critique entre tous. Car non seulement la 
tranchée fut prise, mais elle fut tenue contre tout 
venant et en dépit de tous les projectiles imagi- 
nables, jusqu'à la nuit du dimanche, 25 avril où 
ce qui restait de ces bataillons décimés mais vic- 
torieux fut relevé par des troupes fraîches. 

Au cours de cette attaque, le travail de la 1ère 
Brigade d'Artillerie fut extrêmement efficace. Sous 
la direction du Lieutenant-Colonel Morrison, à qui 



60 LES CANADIENS EN FLANDRE 

ses services ont valu le commandement de l'artil- 
lerie de la 2e division, avec le rang de Brigadier- 
Général, la batterie de quatre pièces de 18, fut 
renforcée dans raprès-midi, par deux canons de 
plus gros calibre. 

Le capitaine T. E. Powers, de la compagnie de 
télégraphistes attachés aux troupes du Général 
Mercer maintint la communication avec la ligne 
avancée de l'attaque sous un feu incessant d'artil- 
lerie qui rompait continuellement les fils. La com- 
pagnie accomplit admirablement sa tâche, mais 
non sans de nombreuses pertes. 

Revenons maintenant aux vicissitudes de la 3e 
Brigade, commandée par le Général Turner. A 
cinq heures, le jeudi, comme nous l'avons vu, elle 
tenait la gauche canadienne, et pendant l'attaque, 
assumait la défense du nouveau saillant, improvi- 
sant en même temps avec tous les hommes dispo- 
nibles une ligne de protection entre le bois et St- 
Julien. Aux premiers moments de l'offensive alle- 
mande, la brigade fut aussi l'objet d'une attaque 
par le moyen des gaz asphyxiants, dont la déchar- 
gel fut suivie de deux assauts. ^ 

Bien que les fumées fussent extrêmement suffo- 
cantes, elles n'eurent pas, à cause du vent, sans 
doute, des effets aussi pernicieux que dans les 
lignes françaises qui s'étendaient de l'est à l'ouest, 

1 Les moyens de résister aux gaz furent rapidement appliqués 
lorsque le besoin en fut reconnu. Mais, à cette époque, les Ca- 
nadiens n'étaient aucunement munis des appareils convenables. 
Ils découvrirent qu'un mouchoir mouillé enfoncé dans la bouche 
protégeait en une certaine mesure. Fuir signifiait seulement Un 
plus long séjour dans le nuage, en même temps que l'effort né- 
cessité pour le pas accéléré ou la course obligeait à des aspira- 
tions plus profondes et facilitait l'entrée du poison dans les pou- 
mons. Les Canadiens comprirent bientôt qu'il était préférable 
de faire face au nuage et de rester sur place en attendant qia'il 
se dissipât et que la souffrance lancinante prît fin. 



YPEES 61 

et, bien qu'iatteinte par les gaz, la brigade re- 
poussa vigoureusement les deux assauts allemands. 
Encouragée par ce succès, elle fut capable du su- 
prême effort qu'exigea la contre-attaque du bois 
qui a déjà été décrite. Le vendredi 23, à quatre 
heures du matin, une nouvelle émission de gaz fut 
faite contre la 2e Brigade qui tenait la ligne cou- 
rant du Nord à PEst et contre la 3e Brigade qui 
avait prolongé sa ligne depuis le pivot de la route 
de Poelcappelle dans la direction du sud-est. 

Il est peut-être bon de mentionner que deux sol- 
dats du 48e Highlanders qui étaient parvenus dans 
les tranchées commandées par le Lieutenant-Colo- 
nel Lipsett (90e Winnipeg Eifles, 8e Bataillon) 
périrent par les gaz et on remarqua que leurs visa- 
ges devenaient immédiatement bleus. Le 13e Ba- 
taillon des Royal Highlanders de Montréal et le 
15e Bataillon du 48e Highlanders furent plus spé- 
cialement atteints par la décharge. Bien qu'extrê- 
mement éprouvés, les Royal Highlanders restèrent 
immuables sur le terrain. Le 48e, qui sans aucun 
doute reçut une décharge plus suffocante, fut ter- 
rifié et, d'après le témoignage d'hommes aguerris, 
les tranchées devinrent intenables. Le bataillon les 
évaeua, mais pour très peu de temps et sans s'é- 
loigner. Au bout de quelques instants, les hommes 
ayant repris haleine, réoccupèrent les positions 
momentanément abandonnées. 

Au cours de la même nuit, la 3e Brigade qui 
avait déjà fait preuve d'un esprit d'initiative, d'une 
bravoure et d'une ténacité pour lesquels il n'est 
pas d'éloges excessifs, fut exposée — et avec elle 
la cause même des Alliés — à un péril plus formi- 
dable encore. Nous avons expliqué déjà, — ce que 
la situation démontrait d'ailleurs clairement, — 
que plusieurs divisions allemandes tentaient d'é- 



62 LES CANADIENS EN FLANDRE 

craser ou de repousser cette brigade héroïque, et, 
en tout cas, de profiter de leur énorme supériorité 
numérique pour envelopper et annihiler son aile 
gauche. A un point de la ligne qui ne peut être dé- 
signé, cette tentative réussit en partie, et, au cours 
de cette lutte critique, des troupes allemandes en 
nombre considérable, mais non surabondant, dé- 
passèrent la gauche dépourvue d'appui, et se glis- 
sant entre le bois et St-Julien ajoutèrent aux tor- 
turantes anxiétés de la lutte, la perspective, et 
même alors la réalité, de voir la 3e Brigade coupée 
de sa base. 

Parmi les péripéties de cette crise suprême, il 
est presque impossible de distinguer un bataillon 
sans être injuste envers les autres, mais bien que 
les efforts du 13e Bataillon des Royal Highlanders 
de Montréal égalèrent simplement ceux des autres 
bataillons qui accomplirent de si héroïques ex- 
ploits, le destin veut que le sort de quelques-uns de 
ses officiers demande une attention spéciale. 

Le Commandant Norsworthy était dans les tran- 
chées de 'réserve, à huit cents mètres de la ligne de 
feu lorsqu'il fut tué en cherchant à amener des 
renforts au commandant McCuaig. Le capitaine 
Guy Drummond tomba en essayant de rallier les 
troupes françaises. Ces incidents se passaient dans 
l'après-midi du 22 et la responsabilité de faire face 
à la crise retomba tout entière sur les épaules du 
Commandant McCuaig, jusqu'à ce qu'il fût relevé 
dans la matinée du 23. 

Pendant tout l'après-midi et la soirée du 22, et 
pendant toute la nuit suivante, McCuaig eut à 
lutter avec des difficultés qui auraient pu dérouter 
un officier beaucoup plus expérimenté. Ses com- 
munications avaient été coupées par le bombarde- 
ment et il lui fallut prendre lui-même la décision 



YPKES 63 

de se replier ou de tenir. Il décida de tenir, bien 
qu'il sût qu'il n'avait aucun appui d'artillerie et 
qu'il n'en pouvait attendre au plus tôt que dans 
la matinée du 23. 

La décision était audacieuse. D'après toutes les 
règles de la guerre, McCuaig était battu. Mais le 
fait même qu'il resta, paraît avoir déçu les Alle- 
mands. Ils auraient pu l'annihiler, mais ils redou- 
tèrent qu'il fût appuyé par des réserves qui en réa- 
lité n'existaient pas. Il n'était pas dans la psycho- 
logie de l'ennemi de deviner que la simple valeur 
de McCuaig et de sa petite troupe sans appui main- 
tiendrait la position. Mais avec cette troupe à tout 
instant diminuée, il la maintint jusqu'à ce que le 
jour révélât à l'ennemi qu'il avait été dupe. 

Dans le cas où la retraite serait devenue néces- 
saire, les blessés avaient été évacués sur les tran- 
chées de la droite, et, à l'abri des mitrailleuses, le 
commandant McCuaig se repliait avec ses hommes 
au moment où le commandant Buchanan surve- 
nait avec ses renforts. 

Le bataillon gravement éprouvé se maintint quel- 
que temps, dans ses tranchées hâtivement creu- 
sées, et, sous le couvert de la nuit, il se retira sur 
une nouvelle ligne formée par des renforts. L'ar- 
rière-garde était sous les ordres du lieutenant 
Greenshields, mais le commandant McCuaig resta 
pour s'assurer que tous les blessés seraient éva- 
cués. Ce fut alors, qu'après avoir échappé mille 
fois à la mort pendant cette longue nuit de ba- 
taille, il fut abattu par un projectile et fait pri- 
sonnier. 

L'histoire des officiers du 7e Bataillon (British 
Columbia Kegiment) n'est pas moins glorieuse. 
Ce bataillon fut rattaché à la 3e Brigade le jeudi 
soir, et le vendredi il occupait une position sur la 



64 LES CANADIENS EN FLANDRE 

crête d'une colline, avec son flanc gauche près de 
St- Julien. Cette position fut violemment bombar- 
dée pendant la journée. Dans le courant de l'après- 
midi, le bataillon reçut l'ordre de fortifier sa posi- 
tion pendant la nuit. A 4i heures le colonel Hart- 
McHarg (avocat à Vancouver), le Major Odlum 
(actuellement lieutenant-colonel commandant le 
bataillon) et le lieutenant Mathewson, du génie 
canadien, partirent reconnaître le terrain et déci- 
der de l'endroit où seraient évacuées les nouvelles 
tranchées sous le couvert de l'obscurité. L'empla- 
cement exact qu'occupaient les troupes allemandes 
leur était inconnu; en plein jour, sans s'attirer un 
coup de fusil ils descendirent la pente jusqu'aux 
maisons en ruines du village de Keerselaere, à en- 
viron 300 mètres; mais lorsqu'ils regardèrent par 
la fenêtre d'une muraille en ruines, ils aperçurent 
l'ennemi massé derrière des haies à cent mètres 
de là, et qui les épiait attentivement. Comme ils se 
trouvaient maintenant beaucoup plus près des Al- 
lemands que de leurs lignes ils firent demi-tour 
au pas gymnastique. Mais dès qu'ils eurent dé- 
passé l'abri des ruines, un feu nourri les poursui- 
vit. Ils se jetèrent immédiatement sur le sol. Le 
colonel et le commandant roulèrent dans un trou 
d'obus et le lieutenant s'abrita dans un fossé voi- 
sin. Ce fut alors que le commandant Odlum ap- 
prit que son supérieur était blessé grièvement ; 
sous la fusillade, il remonta la pente au pas de 
course pour chercher du secours, laissant le lieu- 
tenant auprès du blessé. Il trouva le médecin- 
major George Gibson, du 7e Bataillon, qui, accom- 
pagné du sergent J. Dryden descendit immédiate- 
ment au trou d'obus. Malgré une vive fusillade le 
major et le sergent parvinrent sains et saufs près 
du blessé qu'ils transportèrent dans le fossé à côté 



'^ YPKES 65 

du lieutenant, et ils lui firent un premier panse- 
ment. Ils restèrent avec lui jusqu'à la nuit, et les 
brancardiers vinrent alors le chercher et rempor- 
tèrent au quartier-général du Bataillon; mais le 
dévouement et l'héroïsme de ses amis ne purent lui 
sauver la vie. Le lendemain, il mourut à l'hôpital 
de Poperinghe. ^ Pendant toute la seconde bataille 
d'Ypres son régiment sous les ordres du comman- 
dant Odlum, combattit indomptablement et souf- 
frit beaucoup. A un moment, il eut l'ennemi sur 
sesi deux flancs, sans qu'il y eût de sa faute, et il 
se replia lorsqu'il ne lui resta plus qu'une centaine 
d'hommes capables de tenir une arme. Le lende- 
main, renforcé par les débris du 10e bataillon, le 
7e fut de nouveau appelé à y boucher une brèche 
dans notre ligne, devoir qu'il accomplit jusqu'à ce 
que, de nouveau entouré par l'ennemi, il se replia 
sous le couvert d'un épais brouillard. ^ 

D'un bout à l'autre, le Général Alderson s'éver- 
tua à renforcer la division canadienne avec la 
plus grande célérité, et dans l'après-midi du ven- 
dredi la gauche de la ligne canadienne fut conso- 
lidée par le 2e King's Own Schottish Borderers et 
le 1er Royal West Kent, de la 13e Brigade d'In- 
fanterie. A partir de ce moment aussi, une série 

^ Le Colonel Hart-McHarg et le Coonel Boyle — tués ce * 
même jour — reposent tous deux dans le nouveau cimetière de 
Poperinghe. 

2 Les pertes du 7e bataillon furent lourdes même en ce temps 
où elles le sont toujours. En moins de trois jours, son colonel 
fut tué et 6oo officiers et soldats furent tués ou blessés, y com- 
pris tous les commandants de compagnie. Certaines compa- 
gnies perdirent tous leurs officiers. 

Le lieutenant E. D. Bellew, officier mitrailleur du bataillon, 
pour narguer l'ennemi piqua un pain à la pointe d'une baïon- 
nette, ce qui lui attira une rafale de balles ; il manœuvra sa mi-, 
trailleuse jusqu'à ce qu'elle eut été mise en pièces ; après quoi, 
il <léchargea sur l'ennemi tous les fusils à sa portée, mais fina- 
lement blessé^ il fut fait prisonnier. 



66 LES CANADIENS EN FLANDRE 

de contre-attaques françaises partant des rives du 
canal et poussées dans une direction Nord-Est 
vinrent fortement en aide à la gauche de la divi- 
sion. 

Mais le feu de Partillerie ennemie ne cessait de 
croître en intensité, et il devint de plus en plus 
évident que le saillant canadien ne pouvait plus 
être maintenu contre l'écrasante supériorité numé- 
rique des forces qui l'attaquaient. Lentement, opi- 
niâtrement^ luttant pas à pas, les défenseurs cé- 
dèrent du terrain jusqu'à ce que le saillant fût 
graduellement ramené de son sommet, du point où 
il s'était raccordé aux troupes françaises, jusque 
devant le village de St-Julien. Bientôt aussi, il 
fallut reconnaître que St-Julien, exposé au bom- 
bardement à droite et à gauche n'était plus te- 
nable. ^ 

La 3e Brigade reçut en conséquence l'ordre de 
se replier, continuant à faire payer cher à l'ennemi 
chaque mètre de terrain cédé, comme elle l'avait 
fait depuis le jeudi à cinq heures. Mais il fut im- 
possible, sans hasarder des forces trop élevées, de 
dégager plusieurs détachements du l^e Bataillon 
des Royal Highlanders de Montréal et du 14e Ba- 
taillon du Royal Montréal Régiment. 

Ce recul, ordonné à la dernière minute, contrai- 
gnit à l'abandon de ces unités. Le flot allemand 
déferla sur le village abandonné; mais pendant 
plusieurs heures, la fusillade obstinée qui persista 
prouva que les Allemands n'étaient pas encore maî- 

1 II ne faut pas omettre de mentionner les remarquables ser- 
vices rendus à St-Julien par le lieutenant-colonel Loomis, qui 
commandait le 13e Bataillon. Sous un feu violent et incessant, 
cet officier resta à son poste jusqu'au moment de l'évaouation, et 
son sang-froid contribua grandement à soutenir le courage de 
ses troupes. 



68 LES CANADIENS EN FLANDRE 

très de F arrière-garde canadienne. Si ces braves 
moururent, leur mort fut digne du Canada. 

La retraite forcée de la 3e Brigade — c'eût été 
folie de tenir un instant de plus — plaça la 2e 
Brigade du Général Currie, dans une position sin- 
gulièrement identique à celle où la 3e Brigade 
elle-même s'était trouvée après le recul français. 
On se souvient que la 2e Brigade avait gardé la 
ligne entière des tranchées — environ 2,500 mètres 
— qu'elle tenait le jeudi à cinq heures de l'après- 
midi, soutenue par les efforts incomparables de la 
3e Brigade que la nécessité avait obligée à se dé- 
ployer d'une façon si hasardeuse. 

Ayant jusque là conservé ses lignes, le Général 
Currie avait pour tâche à présent de répéter la 
manœuvre tactique exécutée plus tôt par la 3e 
Brigade pour obvier au mouvement d'enveloppe- 
ment tenté par des forces d'une supériorité numé- 
rique écrasante. Il fit pivoter son flanc gauche dans 
la direction du sud, et, dans ce moment critique 
de l'immense lutte, il lui revient l'honneur d'avoir 
conservé ses lignes de tranchées du jeudi 5 heures 
au dimanche après-midi, où il n'avait plus à 
les abandonner, l'artillerie n'en ayant pas laissé 
trace. Ses troupes quittèrent la place où ces re- 
tranchements s'étaient élevés, et la vaillance des 
hommes était aussi indemne que les tranchées 
étaient dévastées. Il ne convient pas, dans une pa- 
reille brigade, de décerner des louanges spéciales 
à un bataillon plutôt qu'à un autre, mais il n'est 
pas sans importance pour ce récit de mentionner 
que le lieutenant-colonel Lipsett commandant le 
8e Bataillon (90ème Winnipeg Rifles) de la 2e 
Brigade maintint l'extrême gauche de la position 
au moment le plus critique. 



YPRES 69 

Le vendredi matin, de bonne heure, une émission 
de gaz asphyxiants obligea le bataillon à abandon- 
ner ses tranchées, mais trois quarts d'heure après, 
il contre-attaqua et les reprit à la baïonnette. 
Après que la troisième brigade eut été contrainte 
de se retirer, le lieutenant-colonel Lipsett, bien que 
sa gauche fût restée sans appui, se maintint sur 
ses lignes, ce qui permit au 8e Durham Light In- 
fantry et au 1er Hampshires de venir combler la 
brèche le samedi soir. 

A Paube de dimanche 25 avril, deux compagnies 
du 8e Bataillon (90e Winnipeg Rifles) qui tenaient 
la gauche de notre ligne, furent relevées par les 
Durhams, et se retirèrent dans les tranchées de ré- 
serve. Les Durhams subirent de graves pertes, et 
dans l'après-midi du dimanche, vers cinq heures, 
une compagnie du 8e Bataillon Canadien prit leur 
place à l'extrême gauche. Les Allemands se retran- 
chèrent à l'arrière de cette compagnie et, sur le 
flanc gauche, des batteries allemandes la prirent 
en enfilade. La position devenait intenable et la 
compagnie reçut l'ordre de l'évacuer, deux pelotons 
se repliant et deux autres couvrant la retraite. Les 
deux premiers furent guidés sous un feu terrible 
par le sergent Knobel (maintenant capitaine) en 
perdant 45 pour cent de leur effectif avant de re- 
joindre le bataillon en réserve. Les officiers et les 
hommes qui composaient les pelotons de couver- 
ture furent tous tués ou faits prisonniers, et tous 
les officiers qui avaient pris part à l'action étaient 
restés avec ces pelotons. 

Le sort des 2e et 3e brigades nous amène aux évé- 
nements du dimanche après-midi; mais, pour com- 
pléter le récit, il est nécessaire de ^ revenir aux 
événements de la matinée. Après une attaque par- 



70 LES CANADIENS EN FLANDEE 

tkulièrement formidable, Fennemi réussit à s'em- 
parer du village de St-Julien, si souvent mentionné 
dans les combats soutenus par la gauche cana- 
dienne. Ce succès ouvrait une ligne d'avance fort 
menaçante, mais des renforts arrivaient. 

En cette circonstance, encore, il était évident 
que les nécessités tactiques de la situation dictaient 
un mouvement offensif comme le plus sûr moyen 
d'arrêter le progrès de l'ennemi. Le Général Al- 
derson, qui commandait aussi les renforts prit en 
conséquence ses dispositions pour qu'une avance 
fût tentée par deux brigades anglaises (la 10e com- 
mandé par le Brigadier Général ïïulLi et la bri- 
gade Northumberland, qui faisaient partie des ren- 
forts. L'attaque fut lancée à travers la gauche et le 
centre canadiens; en passant, ces troupes qui al- 
laient à une mort certaine, s'arrêtèrent juste assez 
pour acclamer leurs camarades du Canada et don- 
ner à la division canadienne le premier témoignage 
de l'admiration que leurs efforts provoquaient dans 
l'armée britannique. ^ 

L'avance coûta fort cher, en réalité, mais elle fut 
faite dans un complet esprit de sacrifice. Les bri- 
gades peuvent en être fières, mais ces incidents ne 

1 Le Brigadier Général Hull se distingua pendant tout le cours 
de ces moments difficiles. Outre sa propre brigade, il eut sous 
ses ordres, pendant une période considérable, la York et Dur- 
ham Brigade, le 2e King's Own Yorkshire Light Infantry, le 9e 
Queen Victoria Rifles, le ler Suffolk Régiment, le 12e London 
Régiment, et le 4e Bataillon Canadien. 

2 L'attaque avait pour objet particulier le village de St- Julien, 
le bois voisin et les tranchées ennemies creusées entre ces deux 
points. L'artillerie canadienne devait procéder à un bombarde- 
ment préparatoire du bois et des tranchées, mais au, dernier mo- 
ment l'ordre de canormer St-Julien fut annulé lorsqu'on apprit 
qu'un groupe de Canadiens complètement entourés tenait encore 
dans le village. 



72 LES CANADIENS EN FLANDRE 

concernent pas autrement Thistoire du contingent 
canadien et il suffira de dire que Tattaque attei- 
gnit son but qui était d'enrayer Tavance allemande. 

En décrivant les événements de Paprès-midi, 
nous avons vu les tranchées de la 2e Brigade com- 
plètement annihilées. Cette brigade, avec la 3e et 
les renforts considérables qui dès lors établissaient 
liaison entre elles furent graduellement repoussés 
au long d'une ligne partant de Fortuin, au sud de 
St-Julien, pour se diriger au nord-est vers Pass- 
chendaele. Là, les deux brigades furent relevées par 
deux brigades anglaises après des efforts aussi glo- 
rieux, aussi féconds et, hélas! aussi coûteux qu'il 
en fut jamais demandé à des soldats. 

L'aube claire et lumineuse du lundi trouva les 
Canadiens en arrière de la ligne de feu. Mais cette 
journée-là devait aussi apporter ses angoisses. L'at- 
taque s'opiniâtrait et l'instant vint où il fallut de- 
mander au Brigadier Général Currie s'il pouvait 
encore une fois faire appel à sa brigade mutilée. 

" Les hommes sont fatigués, mais ils sont prêts 
à retourner volontiers aux tranchées ", répondit 
l'indomptable soldat. Ainsi, une fois de plus, héros 
conduisant des héros, le Général ramena la 2e Bri- 
gade réduite d'un quart de sa force au sommet 
même de la ligne telle qu'elle existait à ce moment. 
Pendant toute la journée du lundi, la brigade se 
maintint sur cette position; le mardi, elle occupa 
les tranchées de seconde ligne, et le mercredi elle 
fut relevée et expédiée aux cantonnements de l'ar- 
rière. 1 

1 Le matin du 26 avril, le lieutenant colonel Kemis-Betty, ma*- 
jor de la Brigade, et le commandant Mersereau, de l'état-major 
furent blessés par un obus. Bien que sa blessure fût grave, le 
colonel ne quitta pas son poste de toute la journée. Le comman- 
dant qui était si gravement blessé, fut porté dans l'abri souter- 



YPRES 73 

L'histoire des Canadiens à Ypres s'achève com- 
me il convient : les derniers coups furent portés par 
quelqu'un qui s'était vaillamment et intelligem- 
ment comporté depuis le début. Le soir du mercre- 
di 28 avril, le lieutenant-colonel Ratson reçut l'or- 
dre d'avancer avec son bataillon et de creuser une 
ligne de tranchées qui devait relier les Français à 
gauche à un bataillon de la Rifle Brigade à droite. 
C'était une tâche à la fois difficile et dangereuse. 
Le lieutenant-colonel ne disposait que de deux com- 
pagnies pour creuser tandis que les deux autres 
servaient de protection. 

Du champ dans lequel ils avaient bivouaqué 
toute la journée à l'ouest de Brielen, les hommes 
partirent à 7 heures du soir se dirigeant au nord 
vers St-Julien. Au moment où ils se mettaient en 
route, il y eut une telle grêle de shrapnels, desti- 
née soit à la ferme où s'était installé le quartier- 
général du bataillon, soit au carrefour qu'ils au- 
raient à traverser, qu'ils furent obligés de faire 
halte. 

Néanmoins, à 8 heures, le colonel Watson put 
donner l'ordre du départ, et, en chemin des spec- 
tacles terribles démontraient la furie du duel d'ar- 
tillerie qui s'était poursuivi depuis le 26, date à 
laquelle le bataillon avait quitté la ligne de feu. 

rain du général Currie, où, faute d'ambulance, il resta jusqu'à 
une heure avancée de la nuit. Le lieutenant^colonel Mitchell, de 
l'état-major divisionnaire, en tournée de reconnaissance, apprit la 
pénible situation des officiers blessés, et privés de tous soins mé- 
dicaux. Il résolut de les emmener dans son automobile : avec 
de grandes difficultés, car la route était violemment bombar- 
dée, il réussit à amener sa voiture jusqu'à Fortuin ; il fallait 
faire à pied le reste du chemin, et quand on parvint à l'abri du 
général, on reconnut que seul le colonel était transportable. Les 
blessures du commandant Mersereau étaient telles qu'il fallut 
le laisser dans l'abri jusqu'à ce qu'il fût possible d'amener une 
ambulance. Finalement il fut emporté et il est actuellement au 
Canada où il se remet lentement de ses blessures. 



74 LES CANADIENS EN FLANDRE 

Au pont qui franchit le canal de FYser, le régi- 
ment trouva des guides et les précautions extraor- 
dinaires qui furent prises pour cacher ses mouve- 
ments indiquaient le sérieux des risques qu'il cou- 
rait. 

A cet endroit même, quelques jours auparavant, 
le bataillon avait subi, de lourdes pertes et un com- 
plément de cinq officiers et de 112 hommes étaient 
arrivés d'Angleterre le matin même. Ils reçurent 
ià un terrible baptême de feu quelques heures à 
peine après leur arrivée au front. Les obus explo- 
saient dans un fracas infernal au pied des haies, 
entre les arbres de la route que suivait le batail- 
lon ; ils tombaient par douzaine dans les moindres 
endroits où Pennemi s'imaginait que des camions 
ou des chevaux pouvaient être dissimulés. Lente- 
ment, avec précaution, le bataillon parvint der- 
rière la tranchée de première ligne occupée par un 
bataillon du King's Own Scottish Borderers. Le 
colonel Watson et ses hommes durent franchir 
cette ligne, de chaque côté de laquelle gisaient par 
vingtaines les cadavres de Ghourkas, ces intrépides 
petits guerriers, le matin, avaient péri en tentant 
la tâche presque impossible d'avancer à l'assaut 
sur 700 mètres d'espace découvert. 

A l'endroit où les tranchées devaient être creu- 
sées selon les indications du génie, le colonel Wat- 
son désigna deux compagnies qui couvriraient de 
leur feu les deux qui creusaient, et jamais hommes 
ne travaillèrent avec plus d'énergie fébrile. Les 
fusils ennemis envoyaient continuellement des bal- 
les qui, par bonheur, passaient au-dessus des têtes, 
bien qu'à en juger paï la persistance et la multi- 



YPRES 75 

tude de ses fusées éclairantes l'ennemi ne dût pas 
ignorer qu'on travaillait là. 

Ce n'est qu'à deux heures du matin que la be- 
sogne fut terminée, et le bataillon quitta une posi- 
tion pire que toutes celles oii jamais des hommes 
durent travailler. 

Le retour au cantonnement, à Vlamertinghe, fut 
pénible à l'extrême. Egalement fatigués, officiers 
et hommes, dormaient en marchant, oublieux de la 
route et de la destination. 

Pendant la nuit du 3 mai ^ et le matin du 4, la 
1ère Brigade d'Infanterie Canadienne alla canton- 
ner à Bailleul. Dans la nuit du 4, le lieutenant- 

1 A cinq heures du soir, le 2 mai, la lère Brigade d'infanterie 
canadienne partit appuyer les loe et I2e Brigades d'Infanterie 
anglaise, à la suite d'une attaque sur tout notre front, avec des 
gaz asphyxiants qui enveloppèrent nos tranchées excepté à l'ex- 
trême droite. La loe Brigade tint bon, mais la 12e dût se replier, 
car les hommes étaient suffoqués et absolument incapables de 
combattre. La brigade canadienne n'eut pas à résister à l'en- 
nemi mais les mouvements exécutés par les troupes indiquent les 
effets du gaz et montrent comment les hommes qui durent l'af- 
fronter réussirent à déjouer les Allemands. A 5 h 40 le bataillon 
de réserve de la 12e Brigade fut lancé dans la mêlée- Entre 
temps, le général commandant la loe Brigade s'apercevant que 
sur sa gasuche les troupes se repliaient, envoya fort judicieuse- 
ment le 7e Argyll et Sutherland Highlanders occuper les tran- 
chées laissées vides et demanda à la 3e brigade de Cavalerie de 
les appuyer. Ces deux unités arrivèrent à temps pour sur- 
prendre l'ennemi qui s'avançait à découvert et lui infliger de 
lourdes pertes. La façon dont ils traversèrent les nuages de gaz 
est digne de tous éloges. Chaque compagnie du 2e Régiment 
Essex de la 12e Brigade avait à 150 mètres en arrière de la pre- 
mière ligne un peloton de support qui attendit que les gaz eurent 
traversé les tranchées de première ligne, puis, avançant droit à 
travers le gaz, ils occupèrent la tranchée assez tôt ponir recevoir 
l'ennemi avec une fusillade nourrie. L'infanterie française se 
rapprocha sur la droite, renforçant ainsi la. 2e Essex, tandis nue 
l'artillerie française labourait les lignes allemandes d'un feu in- 
tense et excellemment dirigé. Le général Alderson a déclaré : 
" J'écrivis par la suite au Général Joffre pour le remercier de 
cette aide et il me répondit par un aimable accusé de réception," 



76 LES CANADIENS EN FLANDRE 

général Alderson passa le commandement de ce 
secteur du front au général commandant la 4e 
Division et il transporta son quartier général à 
Nieppe, ramenant en même temps à l'arrière la 3e 
Brigade d'Infanterie canadienne, où la rejoignait 
le 5, la 2e Brigade. ^ 

Telle est, dans ses grandes lignes, l'histoire d'un 
grand et glorieux fait d'armes, tout en rendant un 
hommage sommaire aux unités dont l'observateur 
peut contempler les prouesses, un récit rédigé si 
tôt après les événements rend forcément une insuf- 
fisante justice à d'autres unités qui remplirent leur 
rôle aussi glorieusement que celles dont il est pos- 
sible dès maintenant d'enregistrer l'héroïque acti- 
vité. Mais les amis de ceux qui combattirent dans 
d'autres bataillons peuvent être certains que, lors- 
que l'histoire aura achevé de compulser tous les 
documents relatifs aux unités, ils seront eux aussi 
informés de la part exacte qui revient à chacun 
dans ces journées inoubliables. La mention parti- 
culière de certains bataillons ne constitue pas une 
distinction spéciale au détriment des autres; elle 
est due à ce fait que les circonstances l'ont rendue 
possible dès à présent. 

Il convient en outre de clore ce compte-rendu 
par quelques notes d'éloge à radresse des armes 
auxiliaires. Les télégraphistes mirent à l'accomplis- 
sement de leur tâche tout leur sang-froid et leur 

1 Pendant la bataille, il incomba au Général Alderson et à 
rétat-major canadien, la direction de 47 Bataillons et de deux 
brigades de cavalerie, de groupes d'artillerie et de génie, etc. On 
ne saurait rendre à l'énergie et à l'intelligence pleine de res- 
sources du Général et de son état-major, un tribut plus grand 
que de rappeler qu'ils manièrent et firent combattre parfaitement 
toute une armée pendant l'une des batailles les plus longues et 
les plus acharnées de la guerre occidentale. 



YPRES 77 

savoir-faire; bon nombre d'entre eux trouvèrent la 
mort en renouant calmement, dans ces endroits ex- 
posés, les fils du télégraphe et du téléphone cons- 
tamment rompus. Selon leur habitude les agents 
de liaison se conduisirent avec la plus grande bra- 
voure; leur tâche est solitaire; et ils succombent 
souvent à une mort isolée. Un cycliste grièvement 
blessé arrêta au passage un officier, lui remit son 
message, complété d'instructions verbales claire- 
ment énoncées et perdit connaissance en pronon- 
çant le dernier mot. 

L'artillerie ne fléchit pas un instant dans cette 
lutte où le résultat dépendait pour une si large 
part de ses efforts. Pendant cette longue retraite 
où l'on combattit pied à pied, pas un seul canon 
canadien ne fut perdu, ce qui est fort remarquable 
étant donné la nature des positions évacuées. Une 
batterie de quatre pièces se trouva dans une situa- 
tion telle qu'elle dut tourner deux de ses pièces et 
tirer sur l'ennemi dans une situation diamétrale- 
ment opposée. 

Les troupes du génie, le corps médical rivalisè- 
rent d'endurance et d'intrépidité avec leurs cama- 
rades combattants. En plus d'une occasion, au 
cours de ces luttes acharnées, le génie sous les or- 
dres du lieutenant-colonel Armstrong (maintenant 
Brigadier Général) travailla dans les positions 
même où l'infanterie se battait. Construisant et 
détruisant tour à tour, les hommes du génie ma- 
niaient le fusil contre l'ennemi, ou la pelle pour 
creuser des retranchements, et, le cas échéant, ils 
minaient les ponts du canal dont ils tenaient les 
approches. 

La description qui précède n'est pas un histo- 
rique complet de la bataille d'Ypres, mais seule- 
1 



78 LES CANADIENS EN FLANDKE 

ment des opérations relatives aux Canadiens et 
accomplis par eux. Les efforts des troupes qui ren- 
forcèrent et plus tard relevèrent les Canadiens ont 
été tout aussi glorieux, et les péripéties de cette 
lutte opiniâtre sont une leçon pour l'Empire tout 
entier : " Lève-toi, ô Israël ! " 

L'Empire est engagé dans un conflit sans quar- 
tier et sans compromis avec un ennemi qui reste 
admirablement organisé, immensément puissant, 
et convaincu que sa force lui donnera la satisfac- 
tion de ses convoitises. Aux armes, donc, aux ar- 
mes! En Grande Bretagne, au Canada, en Austra- 
lie, il faut dès maintenant que la communauté s'or- 
ganise pour une coopération militaire et indus- 
trielle. 

Le cimetière du Canada dans les Flandres est 
vaste, très vaste. Ceux qui y reposent ont laissé 
leur dépouille mortelle sur un sol étranger, mais 
au Canada ils ont légué leur souvenir et leur gloire. 

" Dans les champs éternels où la Renommée campe 
Leurs tentes silencieuses sont dressées, 
Et, avec des rondes solennelles, la Gloire garde 
Le bivouac des morts.'* 

(" On Fame's eternal camping ground 

Their silent tents are spread, 
And Glory guards with solemn round 

The bivouac of the Dead/') 



CHAPITRE V 

LES REMOUS DU COMBAT. 

Héroïsme individuel. — Ténacité canadienne. — Avant la ba- 
taille. — L'élément civil. — Le flot montant. — Nouveau 
sens du mot Canada. — " Aurores boréales." — L'officier- 
payeur combattant. — Un commandant seit comme lieute- 
nant. — Les infortunes d'Hercule Barré. — En liaison. — 
Les excuses du messager. — Un fossé à la nage. — La dé- 
livrance des blessés. — La bravoure du Colonel Watson, — 
Un chef héroïque. — L'intrépidité du commandant Dyer et 
du capitaine Hilliam. — Le Commandant Dyer atteint. — 
"Je suis revenu à quatre pattes." — L'endurance du capi- 
taine Whitehead. — Le commandant King sauve ses canons. 
— Le caporal Fisher. — Le véritable officier canadien. — 
Quelques illusions de l'Angleterre. — Les ruses alleman- 
des. — Le bon sens du sergent Richardson. " On ne se 
rend pas ! '' — L'héroisme du caporal Baker. — Les bombes 
des morts. — Une position tenue par un seul. — Les frères 
Mcivor. — L'audace du sergent-major Hall. — Le sergent 
Ferris, cantonnier. — L'héroïsme des sapeurs. — Le ser- 
gent Ferris, découvreur de pistes. — Un sergent qui com- 
mande. — Actes de bravoure du soldat Irving. — Il dispa- 
raît — Absurdités tragiques. — Les Allemands massacrent 
les blessés. — Les médecins-majors sous le feu. — L'at- 
titude professionnelle. — Heures rouges. — Triste situa- 
tion des réfugiés. — Une colonie canadienne à Londres. — 
La destinée du Canada. 

Guerre aux desseins perfides Ecoutez le tonnerre 

De nos fiers ennemis, De nos boulets d'airain 

Montrons-nous intrépides De notre chant de guerre 

Puis au devoir soumis. C'est le joyetLx refrain. 

Devenus plus terribles Au bruit de la mitraille 

A l'heure du danger Voyez-nous accourir 

Ah ! soyons invincibles Venez à la bataille 

Et sachons nous venger ! Nous voir vaincre ou mourir [ 

Léon Pamphile LE May. 
** Le chant des Voltigeurs Canadiens." 

Dians une bataille qui eut Pextension et la diver- 
sité de celle d'Ypres, il s'accomplit naturellement 

79 



80 LES CANADIENS EN FLANDRE ' 

d'innombrables actes d'héroïsme personnel dont il 
n'aurait pu être fait mention dans le cours du ré- 
cit qu'au détriment de l'intérêt militaire. 

Nous relaterons maintenant quelques-uns de ces 
épisodes qui constituent des annales de ténacité 
et de vaillance dont les Canadiens peuveoit être 
fiers. 

En dehors des incidents qui se produisent au 
cours de l'action, il se place immédiatement avant 
la bataille et immédiatement après, une période si 
riche de cet élément i)oignant d'intérêt humain 
qu'on ne saurait la passer sous silence. En se con- 
centrant sur les péripéties du combat, notre vision 
se rétrécit quelque peu, de même que nos oreilles 
sont assourdies par le tumulte de la lutte; aussi 
sommes-nous enclins à oublier que les hostilités se 
déroulent dans un cadre qui, il y a fort peu de 
temps encore, était rempli par les occupations de 
la paix, et que, sur le front occidental en particu- 
lier les armées alliées sont inextricablement en- 
chevêtrées dans les populations et l'élément civil. 

Le ressac de la bataille est comme celui de la 
mer; quand le flot monte, on ne perçoit que son 
grondement et l'enroulement de la vague, on ne 
se préoccupe que de prévoir jusqu'où il atteindra. 
Avec le reflux, les endroits familiers reparaissent, 
et nous avons le loisir de recueillir les observa- 
tions des camarades qui ont été portés et rempor- 
tés par le flot. 

La vague qui s'abattit sur nous autour d'Ypres 
a donné au Dominion le rude baptême qui fait de 
lui une nation ; le mot " Canada " rayonne main- 
tenant avec un sens nouveau devant le monde civi- 
lisé. Le Canada a fourni ses preuves, et elles sont 
dignes de lui. Mais ceux qui survivent d'entre les 



LES REMOUS DU COMBAT 8i 

hommes qui nous ont gagné ce droit à la fierté na- 
tionale aux yeux du monde n'ont pas le loisir de 
se préoccuper de ces conséquences historiques; ils 
attendent pour cela les jours de la paix. Nous 
avons esquissé déjà les principaux contours de la 
bataille ; nous savons quelles troupes y prirent part 
et comment elles se comportèrent, mais les mille 
menus épisodes aperçus entre deux rafales d'obus 
ou recueillis par hasard des lèvres de combattants 
rencontrés dans quelque abri momentané, ne peu- 
vent être tous rapportés. Pourtant, ils sont trop 
caractéristiques, même lorsqu'ils s'ignorent, pour 
qu'on n'essaie pas d'en relater quelques-uns; aussi, 
donnerai-je ici une gerbe de la grande moisson. 

Lorsque, avant la bataille, les Canadiens can- 
tonnaient pour la plupart dans Sailly et les envi- 
rons, d'où ils voyaient les fusées allemandes éclai- 
rer l'horizon comme des aurores boréales, le capi- 
taine C. T. Costigan, de Calgary, était officier- 
payeur, et, comme il convient à la trésorerie, il 
s'était établi à une distance raisonnable de la ligne 
de feu. Vint l'attaque qui mit le Canada à l'épreu- 
ve. Les fusées allemandes avancèrent, se rappro- 
chèrent tellement qu'elles ne ressemblaient plus à 
de vacillants aurores boréales, mais aux globes 
électriques d'une grande ville. Le capitaine Cos- 
tigan ferma sa cassette et supprima ses fonctions 
en déclarant : " Il n'y a plus d'officier-pa} eur." 
Puis, il demanda à s'occuper dans les tranchées et 
partit, peu soucieux de son grade, comme sous- 
lieutenant avec le 10e Canadiens qui manquait 
d'officiers. On ne le revit que le lundi matin, où il 
se mit en quête de son bureau qui avait été trans- 
féré dans une cave à l'arrière et confié, pour le mo- 
ment, à un sergent. Mais il revenait pour découvrir 



82 LES CANADIENS EN FLANDEE 

un collègue ayant le don des chiffres à qui il per- 
suaderait d'accepter le poste d'officier-payeur. Dès 
qu'il eut procédé à son remplacement, il rejoignit 
en toute hâte son bataillon d'adoption où il est 
resté depuis lors. Et il ne fut pas le seul payeur 
qui " paya " de sa personne ce jour-là. Le capitaine 
McGregor, de la Colombie Britannique, était offi- 
cier payeur du 16e Bataillon des Canadian Scott- 
ish. Lui aussi partit, armé d'une canne et d'un 
revolver, prendre part de sa propre initiative au 
combat corps à corps du bois de St-Julien, où il 
fut tué après avoir vaillamment combattu jusqu'au 
bout. 

Voici un exemple à peu près similaire. Le com- 
mandant Guthrie, du New-Brunswick, était chef du 
12e Bataillon resté en Angleterre; mais il avait 
été envoyé au front occuper des fonctions quelcon- 
ques dans un conseil de guerre. Comme le Capi- 
taine Costigan, il avait, ce vendredi matin, de- 
mandé au général d'aller combattre avec le 10e 
Bataillon, si durement éprouvé. Il y eut quelques 
hésitations, car, par suite de son grade, Guthrie 
pouvait se trouver appelé à prendre le commande- 
ment de ce qui restait du 10e, mais lorsqu'il con- 
nut l'objection, il déclara : " C'est comme lieute- 
nant naturellement, que je veux partir ", — et c'est 
comme lieutenant qu'il partit. Mais au cours de la 
lutte, le commandant Guthrie fut, malgré tout, 
obligé de prendre le commandement du bataillon 
dont deux officiers avaient été tués et un troisième 
blessé. Il conduisit ses hommes avec une prudence 
et une bravoure extrêmes. 

Le commandant Hercule Barré, un jeune Cana- 
dien-Français qui parlait anglais moins bien qu'il 
ne combattait, eut des aventures qui sont un exem- 



LES REMOUS DU COMBAT 83 

pie des mauvais tours que le destin s'amuse par- 
lois à jouer. Il avait reçu l'ordre de rejoindre en 
hâte sa compagnie, et en route, dans l'obscurité, il 
croisa des officiers anglais qui le prirent pour un 
espion. Plus il protestait, et plus son langage leur 
paraissait le trahir. Ils le ramenèrent au plus pro- 
che quartier-général, où un de ses collègues le 
tira d'affaires. Il repartit pour être de nouveau ar- 
rêté par des cyclistes qui le traitèrent exactement 
comme les officiers anglais et le ramenèrent au 
même quartier-général où le même officier le re- 
connut et se porta garant de son identité. Il se re- 
mit en chemin, mais c'est une balle qui l'arrêta 
cette fois. Il se traîna jusqu'à la route pour y at- 
tendre de l'aide. Quelqu'un s'approcha; il appela: 
" Qui va là ? " s'enquit une voix. — " C'est moi. 
Barré " répondit-il. — " Comment ? C'est encore 
vous f Qu'est-ce que vous voulez maintenant ?" — 
*^ Des brancardiers ", expliqua Barré, et son ami, 
l'officier qui l'avait deux fois identifié depuis une 
heure, alla requérir des brancardiers. Le comman- 
dant Barré fut emporté et raconta lui-même cette 
aventure. 

Beaucoup d'autres tombèrent ainsi isolément 
dans l'accomplissement de leur devoir. Le lieute- 
nant-colonel Currie, commandant le 15e Bataillon 
du 48e Highlanders, ayant eu son téléphone coupé 
par les obus, transporta son quartier dans les tran- 
chées de réserve et garda avec lui un groupe 
" d'hommes de liaison " qui établissaient le contact 
avec le quartier général de la brigade, à deux ou 
trois kilomètres à l'arrière. L'homme de liaison 
doit, à pied, porter à destination le message qui 
lui est confié, traversant des parages labourés par 
les obus et parfois même occupés par l'ennemi. 



84 LES CANADIENS EN FLANDRE 

L'un de ces hommes fut envoyé à la brigade et on 
n'entendait plus parler de lui, lorsqu'un jour, long- 
temps après la bataille, le lieutenant-colonel reçut 
de lui, datée d'un hôpital, une note ainsi conçue: 

" Mon cher colonel Currie, je crains bien que 
vous ne soyez furieux contre moi pour n'avoir pas 
rapporté la réponse au message que vous aviez en- 
voyé par moi au quartier général. J'ai bien remis 
le message, mais au retour avec le reçu, j'ai été 
atteint par un éclat d'obus, et je profite de la pre- 
mière occasion pour vous informer que le message 
a bien été remis, mais j'ai peur que vous ne soyez 
bien fâché contre moi. Je suis maintenant à l'hôpi- 
tal. Sincèrement vôtre, M. K. Kerr." 

Le colonel se désigne jamais ce soldat autrement 
que par son nom " M. K. Kerr " et c'est bien là un 
trait qui le caractérise, et ne caractérise pas moins 
notre pays. Au point de vue anglais, n'est-il pas 
également caractéristique que la lettre de M. K. 
Kerr ait commencé par : " Mon cher colonel 
Currie ". Et c'est encore caractériser le bataillon 
tout entier de dire que deux cents hommes et deux 
officiers seulement sortirent indemnes de la ba- 
garre. 

Une brigade avait installé son quartier-général 
dans une maison entourée de fossés où l'on n'avait 
accès que par un seul chemin. Le jeudi, l'artillerie 
ennemie repéra la maison, et plus tard, quand le 
flot montant se fut rapproché, les balles Tattei- 
gnirent aussi. L'état-major y poursuivit ses tra- 
vaux jusqu'à la fin de la semaine, mais des obus 
incendiaires ayant mis le feu au bâtiment, il fallut 
déguerpir. Les obus rendant le chemin imprati- 
cable, les officiers passèrent les fossés à la nage, 
sauf l'un d'eux qui, étant blessé, était incapable de 



LES KEMOUS DU COMBAT 85 

nager. Le capitaine Scrimger, du service médical 
du Royal Montréal Régiment abrita le blessé de 
son corps contre les shrapnels qui pleuvaient entre 
les poutres et il l'emporta hors de la maison en- 
flammée jusque dans la cour, ce dont il fut récom- 
pensé par la Victoria Cross. Deux officiers d'état- 
major, le Brigadier-Général Hughes (alors major 
de la 3e Brigade d'Infanterie) et le lieutenant 
Thompson (du Royal Montréal Régiment) repas- 
sèrent le fossé, et attendant une accalmie entre 
deux rafales d'obus, transportèrent le blessé sur la 
route, jusqu'à un brancard, et de là à l'ambu- 
lance; après quoi ils reprirent leurs fonctions. 

Le 24 avril, le colonel Watson, qui avant de 
prendre le commandement du 2e Bataillon, était 
rédacteur en chef de la Québec Chronicle^ fut 
chargé d'une tâche, la plus difficile et la plus dan- 
gereuse dont un officier ait été chargé au cours de 
ces journées sanglantes. L'opération fut fort habi- 
lement exécutée et le colonel Watson, au milieu 
d'une apparente défaite, mit le comble à son suc- 
cès par un acte d'héroïsme personnel qui, n'eut été 
son rang, lui eût mérité la Victoria Cross. En tout 
cas, on peut dire que le colonel Watson se paontra 
brave entre les braves. 

Vers midi, le général commandant la 3e Brigade 
demanda par téléphone au Colonel Watson si, à 
son avis^ la ligne qu'il occupait, pouvait être tenue 
encore. Bien que la situation fût précaire, le co- 
lonel répondit qu'il pouvait tenir encore ; sur quoi, 
il lui fut dit d'annuler un ordre qui lui avait été 
télégraphié de se replier. 

La situation, cependant, s'aggrava, et à deux 
heures le général envoya au colonel l'ordre pé- 
remptoire de se replier immédiatement. Malheu- 
reusement, ce message n'arriva qu'à trois heures 



86 LES CANADIENS EN FLANDEE 

moins le quart, alors que la situation était déses- 
pérée. 

A ce moment, le bataillon avait, outre les tués, 
plus de 150 blessés et le colonel fit procéder d'a- 
bord à leur enlèvement. Puis, quittant le quartier 
du bataillon, il se rendit en première ligne afin 
de donner en personne à ses commandants de com- 
pagnie les instructions pour le repliement. Il 
prit sur place les dispositions les plus minutieuses 
pour éviter, même en ces terribles instants, tout 
désordre et toute inutile précipitation au cours de 
la manœuvre périlleuse et compliquée qu'il fallait 
maintenant exécuter. Il comimença par renvoyer 
les hommes des services spéciaux, télégraphistes, 
sapeurs et autres, puis il fit sortir des tranchées, 
une à une, chaque compagnie, celle de gauche d'a- 
bord, puis celle du centre et ensuite celle de droite. 

De l'angle d'une maison en ruines qui avait servi 
d'ambulance, le colonel Watson et le colonel Ko- 
gers, qui commandait en second, assistèrent au dé- 
part des trois compagnies et des spécialistes du 
14e bataillon qui leur avaient été détachés depuis 
le matin. Les hommes étaient en ordre dispersé; 
au moment où ils passèrent devant leurs chefs la 
canonnade redoubla d'intensité et ils tombèrent 
comme des épis fauchés. 

Lorsque la dernière compagnie eut été mise en 
route, les deux officiers, après s'être rapidement 
concertés, décidèrent de se séparer pour gagner 
chacun à sa façon le quartier général du bataillon, 
pour cette simple et poignante raison qu'ils aug- 
mentaient ainsi les chances d'y parvenir sans acci- 
dent. Non pas qu'ils eussent la certitude d'échap- 
per à la fusillade impitoyable de l'ennemi ; ils n'es- 
péraient pas se revoir et ils se serrèrent les mains 



LES KEMOUS DU COMBAT 87 

avant de s'élancer chacun par un chemin différent 
mais également balayé par les shrapnels et les 
balles. Quand il eut franchi environ 300 mètres, 
le colonel Watson s'arrêta un moment à l'abri d'un 
arbre pour surveiller le repliement de la compa- 
gnie; c'est alors qu'il remarqua un de ses officiers 
le lieutenant A. H. Hugill, qui gisait à une soixan- 
taine de mètres vers la gauche dans la direction 
de l'ennemi. Sans hésitation, le colonel s'avança 
vers lui, pensant qu'il était blessé, mais le lieute- 
nant lui dit qu'il avait été simplement obligé de 
reprendre haleine avant de risquer un nouveau 
bond. 

Au même instant, le soldat Wilson fut blessé à 
la jambe, et il tomba si près du colonel que celui-ci 
céda au désir de le sauver. Il proposa au lieute- 
nant de porter tour à tour le blessé pour le rame- 
ner à huit ou neuf cents mètres en arrière, où il se 
trouverait relativement en sûreté. Le lieutenant y 
consentit volontiers, et le colonel Watson s'age- 
nouillant, chargea Wilson sur son dos et le porta 
pendant plusieurs centaines de mètres jusqu'à l'an- 
cien emplacement du quartier général, trébuchant 
sous son fardeau alors que la fusillade de l'ennemi, 
qui approchait rapidement, devenait de seconde en 
seconde plus intense. 

Les compagnies avaient déjà dépassé cet endroit 
dans leur mouvement de repli de sorte que les deux 
officiers ne purent appeler personne à leur aide. 
Après s'être reposés quelques minutes, ils se remi- 
rent en route et, à eux deux, réussirent à franchir 
avec leur blessé une distance de 700 mètres sur un 
espace où les balles passaient par rafales, et où 
les obus tombaient de tous côtés. 



88 LES CANADIENS EN FLANDKE 

Un autre exploit émouvant fut accompli par le 
commandant H. M. Dyer, fermier du Manitoba, et 
le capitaine Edward Hilliam (maintenant lieute- 
nant-colonel commandant le 25e bataillon) qui ex- 
ploitait de grands vergers^dans la Colombie Bri- 
tannique. Après que les téléphones de tranchées 
eurent été mis hors d'usage, ils rejoignirent, au 
risque d'une mort presque certaine, auprès d'un 
bataillon sur le point d'être écrasé et dont il fal- 
lait ordonner le repliement. 

C'est le 25 avril que la position du 5e Bataillon 
Canadien, sur la crête de Gravenstafel devint inte- 
nable, mais les hommes de première ligne ne vou- 
laient pas entendre parler de repliement. Dans l'im- 
130ssibilité de leur transmettre des ordres par le té- 
léphone dont les fils avaient été hachés par les obus, 
le Général Currie se vit dans la nécessité de leur 
envoyer l'ordre formel de se replier et c'est le com- 
mandant Dyer et le capitaine Hilliam qui se char- 
gèrent de cette mission. Ils reçurent chacun une 
copie de l'ordre, car seul un ordre signé du com- 
mandant de la Brigade pouvait ramener les hom- 
mes en arrière. Séparés par un intervalle d'une 
vingtaine de mètres pour que l'un ou l'autre pût 
atteindre le but, les deux pfficiers débouchèrent 
bientôt sur le plateau dénudé, où ni tranchées ni 
couvert d'aucune sorte ne leur offrait un abri con- 
tre les mitrailleuses et la fusillade qui balayaient 
le terrain. Ils arrivèrent à un champ de moutarde 
et ne purent s'empêcher de rire à la pensée de se 
dissimuler derrière ces frêles plantes. Toujours 
indemnes, ils parvinrent à une série de trous 
d'obus grands et petits, séparés par des intervalles 
irréguliers de cinq à douze mètres; mais chaque 
trou rencontré en ligne droite offrait aux officiers 



LES KEMOUS DU COMBAT 89 

un havre de repos qui leur permettait de reprendre 
haleine. Ils s'avançaient ainsi de trou en trou, 
lorsqu'à une centaine de mètres de la tranchée, le 
capitaine Hilliam, atteint d'une balle dans la han- 
che, roula dans un entonnoir. Le commandant 
Dyer poursuivit son chemin, mais à quelques mè- 
tres du but, une balle le frappa en pleine poitrine. 
Il remit son message et ce qui restait du bataillon 
se replia. Les hommes qui allèrent chercher le ca- 
pitaine dans le trou où il était tombé, ne trouvè- 
rent qu'un bout de planche sur lequel l'officier 
avait écrit avec un morceau de plâtras : " Je m'en 
retourne à quatre pattes," Il reste à dire qu'après 
leur guérison, ces deux braves rejoignirent leur 
bataillon. 

C'est un bel exemple de courage agissant que 
donnèrent là ces deux officiers et il serait diffi- 
cile de trouver un spécimen d'endurance passive, 
plus noblement acceptée, et plus remarquable que 
celui que nous fournit le lieutenant E. A. White- 
head. Le 24 avril, le capitaine Victor Currie, avec 
le lieutenant Whitehead, le lieutenant W.D. Adams 
et une compagnie du lie Bataillon (Koyal Mont- 
réal) occupaient un saillant dont les deux flancs 
étaient exposés à un feu impitoyable. A cinq heu- 
res du matin le lieutenant Whitehead fut blessé 
au pied, mais avec une balle dans le cheville il con- 
serva le commandement de son peloton jusqu'à 
trois heures de l'après-midi où la douleur et la fa- 
tigue le firent s'évanouir. Le sergent Arundel, en 
essayant d'enlever de la tranchée son lieutenant 
blessé, fut atteint par une balle et tué sur le coup. 

La veille, les hommes de la 2e compagnie de ce 
bataillon avaient vu le commandant W.B.M.King, 
de Tartillerie, (il est à présent lieutenant-colonel) 



90 LES CANADIENS EN FLANDEE 

accomplir Tun des exploits les plus audacieux 
et le plus étonnants de la campagne. Avec une su- 
perbe témérité, le commandant King laissa ses piè- 
ces dans une position avancée où il attendait déli- 
bérément que Pennemi se fût approché jusqu'à 200 
mètres. Puis, lorsqu'il eut envoyé une volée d'obus 
dans les rangs serrés de l'ennemi, il réussit, avec le 
concours de l'infanterie, à emmener «es pièces. 
C'est pendant cet engagement que le soldat de pre- 
mière cla?sse, Fred Fisher, du 13e Bataillon accom- 
plit au prix de sa vie la prouesse qui lui valut la 
Victoria Cross. Il couvrit, du feu de sa mitrail- 
leuse, la retraite de la batterie; lorsque les quatre 
hommes de son équipe furent hors de combat, il 
continua, avec quatre soldats du 14e Bataillon à 
actionner sa mitrailleuse jusqu^à ce que la batterie 
eut été déplacée. A peine fut-elle en sûreté, Fisher 
poussa sa machine en avant, pour renforcer la 
ligne de front, mais en la mettant en position sous 
le feu combiné de l'artillerie, des mitrailleuses et 
des fusils, il fut atteint mortellement. 

Outre la satisfaction qu'un Canadien peut avoir 
à relater les actes d'héroïsme de ses compatriotes, 
l'occasion m'est fournie, et je l'accepte avec em- 
pressement, de dissiper l'idée fausse qui prévalait 
en Angleterre sur les aptitudes de nos officiers. 
Au début de la guerre, on disait communément 
dans l'armée britannique — je n'ai pu remonter 
jusqu'à la source de ce propos — que les troupes 
canadiennes étaient les plus belles du monde, mais 
qu'elles acceptaient leurs officiers comme des porte- 
bonlieur. 

Rien n'est plus loin de la vérité, et rien n'est 
plus ridicule, comme le prouvent amplement les 
états de service du plus grand nombre de nos offi- 



LES REMOUS BU COMBAT 91 

ciers. Pour Pingéniosité et Taudace dans Toffen- 
sive, pour Tinitiative et l'adresse à évacuer des po- 
sitions où le désastre devenait inévitable, leur ha- 
bileté d'officiers de troupes n'a été égalée, dans 
cette guerre, que par les officiers expérimentés du 
premier corps expéditionnaire. Et il faudrait tout 
un volume pour seulement énumérer leurs actes in 
comparables de sacrifice et de dévouement héroï- 
que. Depuis le général jusqu'au sous-lieutenant ils 
ont montré au monde que pour la valeur person- 
nelle les officiers canadiens peuvent fièrement 
prendre rang à côté des plus braves, en même 
temps qu'ils ont offert à leurs hommes un exemple 
et une inspiration qui comptent pour beaucoup 
dans la magnifique histoire des Canadiens en 
France et dans les Flandres. 

Les exploits des sous-officiers et des hommes ne 
le cèdent en rien à ceux de leurs chefs. Les annales 
de la division sont formées d'histoires qui relatent 
des exemples de sang-froid devant le danger, d'au- 
dace entraînante et de courage opiniâtre qui n'ont 
jamais été surpassés. 

Prenons entre autres, l'histoire du sergent J. Ri- 
chardson, du 2e Bataillon Canadien, où nous ver- 
rons comment un pénétrant bon sens déjoua les 
ruses de l'ennemi. Le 23 avril, Richardson com- 
mandait un peloton à l'extrême gauche de notre 
ligne quand on lui passa l'ordre suivant : " Le lieu- 
tenant Scott vous fait dire de vous rendre.'' Il 
savait qu'entre lui et le lieutenant de ce nom la 
tranchée contenait trois commandants de compa- 
gnie; il en conclut fort justement que l'ordre ne 
provenait d'aucun officier de son régiment et qu'il 
avait une origine allemande. Non seulement il ne 
s'y conforma aucunement, mais il transmit à 



92 LES CANADIENS EN FLANDEË 

ses hommes l'ordre contraire en ces termes : " On 
ne se rend pas.'' Il est impossible de supputer com- 
bien d'existences et quelle étendue de terrain le 
sergent sauva ce jour-là pour le perspicace soupçon 
qu'il eut des méthodes allemandes, par sa prompti- 
tude d'esprit, et sa foi absolue dans l'intelligence 
et le courage de ses chefs. Le sergent Kichardson, 
originaire de Cobourg, Ontario, est un vétéran de 
la guerre sud-africaine. 

Le caporal H. Baker, du 10e Bataillon, témoigna 
d'un courage d'un ordre différent. Après l'attaque 
du bois de St-Julien et l'occupation d'une partie 
de la tranchée allemande, par son bataillon, dans 
la nuit du 22 au 23 avril, le caporal Baker, avec 
seize lanceurs de bombes^ suivit la tranchée enne- 
mie vers la gauche pour en chasser les occupants, 
qui l'accueillirent à coups de fusils et de bombes et 
au cours de la nuit lui mirent neuf hommes hors 
de combat. L'ennemi creusa une tranchée transver- 
sale et s'établit dans cette sorte de redoute. Avec 
les survivants de son détachement, Baker se main- 
tint à dix mètres de la redoute pendant le reste de 
la nuit. A l'aube, les Allemands reçurent un ap- 
provisionnement de bombes et renouvelèrent leurs 
efforts pour déloger les Canadiens. Lançant leurs 
projectiles par-dessus la tête de Baker qui se trou- 
vait très proche de la redoute, ils lui tuèrent tous 
ses compagnons. Seul, auprès des morts, avec la 
menace d'un sort identique à brève échéance, 
Baker rassembla toutes les bombes de ses cama- 
rades tués et tranquillement et avec précision les 
lança sur l'ennemi, dont il réduisit le feu. Il resta 
là, h dix mètres de la redoute, toute la journée et 
tonte la nuit suivante; il ne rentra au bataillon 
qu'à l'aube du 24, enjambant les blessés et les 



LES REMOUS DU COMBAT 93 

morts tombés sous le déluge des bombes et des 
grenades. 

On s'imagine que la besogne des brancardiers 
est toute simple et banale et on s'attend à ce qu'ils 
l'accomplissent tout naturellement. Deux frères, 
N. et Y. Mcivor, tous deux brancardiers attachés 
au 5e Bataillon qui tenait la crête de Gravenstafel, 
eurent, le 24 avril, à transporter le commandant 
Sanderman du carrefour que les obus criblaient, 
à l'ambulance située à l'extrémité d'un espace où 
les projectiles s'abattaient en trombe. Atteint 
d'un éclat d'obus, le commandant mourut peu 
après qu'on eut pansé sa blessure. Quatre jours 
plus tard, alors que le 5e Bataillon était à l'ar- 
rière, en deçà du canal de l'Yser, les Mcivor se 
proposèrent pour aller enlever les blessés de l'am- 
bulance du bataillon, au delà de Fortuin. Mais elle 
était déjà aux mains de l'ennemi et J. Mcivor fut 
grièvement blessé. 

L'acte d'héroïsme du sergent-major T. W. Hall 
inspire une admiration qui ne va pas sans quelque 
orgueil. Pendant la nuit du 23 au 24, le 8e Batail- 
lon releva le 15e dans les tranchées. A cet endroit, 
on arrière de la position canadienne, une pente 
était exposée en plein au feu de l'ennemi; en la 
descendant plusieurs hommes furent blessés. Au 
début de la matinée, le sergent-major ramena dans 
la tranchée deux de ces blessés. Quelques heures 
])lus tard, des gémissements révélèrent la présence 
d'un autre blessé. Le caporal Payne fut blessé en 
voulant le secourir, ainsi que le soldat Rogerson 
qui tenta d'y aller ensuite. Le sergent-major Hall 
essaya à son tour et il atteignit son but sans acci- 
dent, bien que les tranchées d'en face dirigeassent 
sur lui un feu nourri, une fusillade voulue, visée, 



94 LES CANADIENS EN FLANDRE 

en plein jour. Ayant hissé son infortuné camarade 
sur son dos, il levait la tête pour explorer du re- 
gard le terrain qu'il avait à parcourir pour re- 
tourner à l'abri, lorsqu'une balle le frappa à la 
tête et le tua instantanément, et l'homme pour qui 
il avait ainsi risqué sa vie fut tué lui aussi. Pour 
cet acte d'héroïsme, la Victoria Cross fut décernée, 
comme une récompense posthume, au sergent-ma- 
jor. Hall était un Irlandais de Belfast, émigré à 
Winnipeg; en août 1914, il s'était enrôlé à Val- 
cartier, comme simple soldat, au 8e Bataillon. 

Le sergent C. B. Ferris, de la 2e compagnie du 
Génie, fournit au nez de l'ennemi la preuve qu'il 
était capable de réparer une route plus vite que 
les obus ne pouvaient la démolir. Du 25 au 29 avril 
la route qui allait du canal de l'Yser à Fortuin 
fut constamment labourée par les obus. Il était 
d'importance capitale que cette route fût mainte- 
nue en bon état pour les transports de tous genres 
destinés aux troupes anglaises et canadiennes qui 
combattaient dans les environs. Le capitaine Irving 
qui commandait la 2e compagnie du Grénie, envoya 
le sergent Ferris et le caporal Rhodes avec un dé- 
tachement, pour assurer la viabilité de la route; 
les maisons en ruines fournissaient des briques 
que des tombereaux déversaient dans les trous 
d'obus, et il semblait parfois que l'artillerie alle- 
mande voulût lutter de vitesse avec les sapeurs 
canadiens; mais ils se piquèrent si opiniâtrement 
à leur tâche, nuit et jour, au milieu de la poussière, 
des éclats d'obus et des explosions que leur œuvre 
de réparation fut plus rapide que l'œuvre de dé- 
vastation de Tennemi, et la route resta praticable. 

Par une nuit de lune, un mois plus tard, ce can- 
tonnier émériti révéla ses talents de trouveur de 



LES KEMOUS DU COMBAT 95 

piste. Sa compagnie avait reçu l'ordre de relier 
une tranchée du front canadien avec un point que 
devait atteindre une avance britannique sur notre 
gauche et d'établir un flanc de défense. Un signal 
convenu fut fait indiquant que les forces anglaises 
étaient parvenues au point voulu et s'y mainte- 
naient. Le sapeur Quinn se mit en route sous les 
obus et la fusillade pour tracer le parcours de la 
tranchée à creuser. Il ne revint pas. Le sapeur 
Ck)nnan partit et ne revint pas, et l'on n'a plus ja- 
mais entendu parler d'eux. Le sapeur Low se ris- 
qua à son tour et ne revint pas davantage. Alors le 
sergent Ferrie sauta sur le parapet, sous la fusil- 
lade la plus vive et le revolver en main partit en 
rampant avec précaution dans la direction du si- 
gnal. A mi-chemin, il trébucha sous les fils de fer 
barbelés d'une redoute allemande qui entamait la 
ligne présumée de la tranchée à creuser. Il con- 
tourna complètement les défenses de cette redoute 
et fut un moment exposé de trois côtés à la fois 
au tir des mitrailleuses et des fusils ennemis. Bien 
que grièvement blessé au poumon, il persista dans 
son effort. Il constata qu'une erreur avait été com- 
mise et que l'attaque anglaise n'avait pas atteint 
le point convenu, et il repartit pour faire son rap- 
port, ramenant avec lui le sapeur Low. Il commu- 
niqua son renseignement au lieutenant Matthew- 
son et au sergent-major Chetwynd qui se trouvait 
là comme volontaire. Celui-ci comprit rapidement 
la nature de la difficulté, et approuvé par le lieu- 
tenant, il rassembla son détachement qu'il amena 
en un autre endroit d'où il réussit, malgré une 
violente fusillade à creuser la trancliée de liaison. 
Le soldat Irving attaché à l'état-major du Gé- 
néral Turner partit pour l'accomplissement d'un 



96 LES CANADIENS EN FLANDKE 

acte héroïque comme nul n'en tenta de plus beau 
et il n'en est jamais revenu. Pendant 48 heures con- 
sécutives, il avait aidé à restaurer les blessés au 
fur et à mesure qu'on les amenait au quartier gé- 
néral de la brigade, transformé momentanément 
en ambulance, lorsqu'il apprit qu'un grand peu- 
plier était tombé en travers de la route et barrait 
le passage aux voitures. Bien qu'épuisé de fatigue 
il s'offrit immédiatement pour aller dépecer l'ar- 
bre et le retirer du chemin en faisant traîner les 
fragments par une voiture d'ambulance, qui devait 
l'emmener sur les lieux. En approchant de l'en- 
droit qu'il cherchait, il s'avança à pied le long de 
la route qui était violemment bombardée et sou- 
mise au tir croisé des fusils. Pendant qu'il chemi- 
nait, la hache sur l'épaule, au milieu des balles 
qui passaient en sifflant et des obus qui éclataient 
autour de lui, il disparut aussi complètement que 
si la nuit l'avait englouti. En reconnaissance du 
dévouement dont Irving avait fait preuve, le Gé- 
néral Turner fit rechercher partout si le soldat 
n'avait pas été amené dans une ambulance ou un 
hôpital, mais on n'en a trouvé aucune trace. Il est 
encore manquant aujourd'hui, et c'est là un des 
nombreux et étranges petits mystères de cette 
grande guerre. 

Sur une autre partie du champ de bataille, le 
sergent W. Swindells, du 7e Bataillon rallia ses 
camarades et les ramena dans la tranchée qu'un 
terrifiant bombardement leur faisait abandonner 
après que tous les officiers et un grand nombre 
d'hommes avaient été mis hors de combat; il réi- 
téra à Festubert et à Givenchy ce même exemple 
de tranquille bravoure. Le sergent Swindells est 



LES KEMOUS DU COMBAT 97 

originaire de Kamloops, et avant la guerre, il était 
éleveur à Vancouver. 

C'est un acte fort similaire qu'accomplit le ser- 
gent-major P. Flinter du 2e Bataillon. Le 23 avril, 
alors qu'il commandait un peloton sur le flanc 
gauche du bataillon à Langemarck, il fit preuve 
d'une étonnante intrépidité. La position était sou- 
mise à un bombardement et à une fusillade inten- 
ses. Son audace et sa bravoure stimulèrent telle- 
ment ses hommes qu'ils repoussèrent toutes les at- 
taques lancées contre eux. 

Blessé à la tête, il encouragea ses hommes à re- 
nouveler leur offensive. Une remarque heureuse 
lui fit découvrir un dépôt de bombes ennemies dans 
un bois proche et en concentrant son tir dans cette 
direction, il réussit à les faire sauter. Pendant tout 
son service au front, son exemple fut un constant 
encouragement pour les hommes. 

Lorsque tous sont braves, il est difficile de choi- 
sir tel eas individuel de bravoure plutôt que tel 
autre, mais on ne saurait clore cette liste sans men- 
tionner le soldat de première classe, F. Williams, 
du 3e Bataillon, et le soldat J. K. Young, du 2e 
Bataillon. Le 25 avril, près de St-Julien, Williams 
offrit d'accompagner le capitaine J. H. Lyne-Evans 
qui se proposait de quitter les ruines de la ferme 
qui les abritaient, pour aller chercher le capitaine 
Gerrard-Muntz, tombé au creux d'un petit vallon- 
nement à quelques centaines de mètres. L'expédi- 
tion exécutée en plein jour sous une grêle de balles 
lancées par les fusils et les mitrailleuses, réussit 
pleinement, mais le capitaine Muntz mourut de 
ses blessures cinq jours après. Un mois plus tard, 
à Festubert, Williams fit de nouveau preuve de 
grand courage et d'adresse en veillant au bon état 



98 LES CANADIENS EN FLANDRE 

des fils téléphoniques qui reliaient entre eux les 
divers centres. Sa surveillance s'exerçait sous de 
continuelles averses de balles et d'obus et il lui 
fallait procéder aux réparations dans des condi- 
tions excessivement périlleuses. 

Le soldat Young fut cité à_ Tordre du jour pour 
avoir si habilement manié sa mitrailleuse que 
c'est en grande partie grâce à ses efforts que l'at- 
taque allemande contre le 2e Bataillon fut re- 
poussée le 24 avril. Plus tard, le 15 juin, à Given- 
chy, il refusa d'abandonner sa mitrailleuse et bien 
que blessé, il demeura crânement à son poste jus- 
qu'à la fin de l'engagement. 

Ce ne sont là que quelques prouesses entre cent 
autres accomplies sous l'impulsion du moment et 
qui n'auront été saluées que par les acclamations 
ou l'éclat de rire de ceux qui en furent les témoins. 
Dans le même geste, l'homme peut être à la fois 
absurde et héroïque et sous la tension de l'épreuve 
la nature humaine tend toujours au comique. Ce 
qui suit, n'a rien de comique, mais, sur le moment, 
les assistants en rirent. Parmi les mille petits épi- 
sodes d'une mêlée nocturne, il arriva qu'un déta- 
chement allemand fut cerné par l'un des nôtres et 
sa situation devint désespérée. Quand ils s'en aper- 
çurent, les ennemis en restèrent ahuris, mais après 
quelques secondes de silence, une voix dotée d'un 
accent germano-américain bien reconnaissable 
cria : " Montrez-nous votre bon cœur ! " Justement 
quelques instants auparavant, les Canadiens 
avaient repris possession d'une ambulance aban- 
donnée quelques heures plus tôt et y avaient trouvé 
leurs camarades, avec leurs blessures pansées par 
nos infirmiers, et morts de nouveaux coups de 
baïonnettes ! 



LES EEMOUS DU COMBAT 99 

Il est fâcheux que le premier contact des Cana- 
diens avec l'ennemi ait été signalé par l'asphyxie 
par les gaz et l'assassinat des blessés, parce que les 
Canadiens plus encore que les Anglais, étaient ac- 
coutumés à la présence des Allemands au milieu 
d'eux, et les avaient jusqu'alors considérés comme 
de paisibles citoyens. Maintenant, ils disent à 
leurs enfants qu'ils s'étaient trompés et l'on ne 
verra pas la fin de cette guerre-là avant plusieurs 
générations. 

Pendant toutes les phases de la bataille d'Ypres 
le service médical et le transport des munitions se 
poursuivit sans anicroche. Les colonnes de muni- 
tions attendaient d'heure en heure aux endroits 
indiqués prêtes à répartir leurs provisions selon les 
besoins. Leur mot d'ordre était de se ranger là où 
on pouvait facilement les trouver, et si les obus les 
attaquaient alors qu'elles étaient alignées au bord 
de la route, le mot d'ordre restait le même. Elles 
l'observèrent pendant des jours et des nuits inter- 
minables, arrivant avec leur plein chargement et 
s'en retournant à vide, sans plus d'embarras que 
s'il se fut agi d'une livraison en ville. 

Les médecins étaient surmenés, et il était cu- 
rieux de voir comment ils conservaient, au milieu 
de cet incessant labeur de guerre, leurs manières 
et leurs habitudes professionnelles. La moitié des 
villes du Dominion auraient pu reconnaître leurs 
médecins sous l'uniforme, tant ils restaient les 
mêmes, à ne pas s'y méprendre. Les uns étaient 
aussi affables et cérémonieux que si les pauvres 
corps déchiquetés qu'ils soignaient, incarnaient — 
ce qui était souvent le cas — l'affection et les 
espérances de familles riches et célèbres. D'autres 
employaient les mêmes petites formules d'encoura- 



BJBUOTHECA 



100 LES CANADIENS EN FLANDKE 

gement, avec les mêmes intonations et les mêmes 
gestes qu'ils avaient répétés pendant de longues 
années dans leurs hôpitaux et leurs cliniques. Cer- 
tains passaient vivement de l'anglais au français 
suivant les blessés jqui leur venaient entre les 
mains. Mais aucun d'eux ne gaspillait une pensée 
en dehors de leurs blessés. Leurs habitudes pro- 
fessionnelles semblaient les envelopper comme une 
armure et les empêcher d'avoir conscience des 
ouragans de mort qui se déchaînaient autour 
d'eux. Cela est difficile à comprendre pour qui- 
conque n'a pas vu un médecin froncer les sourcils, 
avec un geste d'impatience, lorsque l'explosion 
d'un obus renverse l'une des parois de son ambu- 
lance improvisée et qu'il lui faut attendre que 
quelqu'un lui prête une lampe électrique de po- 
che pour lui permettre de retrouver son patient. 
Le terme " héroïque " est insuffisant pour de tels 
hommes. 

Chacun de ceux qui ont pris du service — et le 
Canada a donné tout ce qu'il avait — emporteront 
dans leur âme des souvenirs que le temps n'effacera 
pas. Pour certains, la lutte dans le bois autour des 
canons se dessinera clairement à leur esprit dans 
ce qu'elle avait de primitif et de rude; d'autres se 
rappelleront seulement des combats parmi des tas 
de décombres qui étaient jadis des villages, d'un 
pan de muraille ou d'une place de marché d'un prix 
inestimable pendant quelques heures pour n'être 
plus bientôt qu'un charnier inutile et méprisé. Un 
grand nombre évoqueront surtout le contour de 
champs dénudés où des hommes s'éloignent en si- 
lence de piles de capotes et d'équipements entassés 
pour une destination où ils savent que la mitraille 
les attend, et menace de les exterminer. Il y eut 



LES REMOUS DU COMBAT 101 

une de ces attaques pendant laquelle six mille 
hommes, dont un tiers à peine étaient canadiens, 
partirent à la charge. Sur le terrain, chaque com- 
pagnie se sentait isolée du monde, et il en est ainsi 
pour les individus comme pour les groupes et les 
masses dans la guerre. C'est seulement à la nuit 
tombée que le paysage s'uniformissait pour tous. 
Alors c'était la guerre comme les gravures et les 
images familières nous la montrent, l'horizon illu- 
miné d'un bout à l'autre par les flammes des villages 
incendiés et les fusées de l'ennemi qui décrivaient 
leur orbite audacieuse soudain incurbée, comme 
celle des comètes qui prophétisent la mort des mon- 
narques. Les clartés de ra,ube disloquaient les fu- 
sions et les cohésions et nous nous retrouvions de 
nouveau isolés — horriblement exposés aux re- 
gards ou terrés. 

Pendant les bombardements, les habitants fuy- 
aient les villages par les routes que défonçaient 
les obus. Parmi les horreurs de cette guerre, rien 
n'était plus déchirant que la misère de ces vic- 
times impuissantes. En chemin, ils croisaient nos 
renforts et nos réserves et se pressaient sur les 
bas côtés pour leur laisser la chaussée. Us empor- 
taient sur le dos de leurs chevaux ou de leur bé- 
tail tout ce qu'ils avaient pu empaqueter, et des 
gens avisés louaient leurs attelages de chiens, car 
on voyait sans cesse aller ou venir le long des li- 
gnes les mêmes chiens affairés tirant à plein effort 
leurs petites voitures basses. Des malades, des 
vieillards paralysés calés dans des oreillers par les 
soins affectueux de leurs enfants déjà grisonnants 
encombraient le cortège. Leur terreur l'avait em- 
porté sur leurs infirmités et ils fuyaient en toute 
hâte cette mort dont le temps leur promettait 



102 LES CANADIENS EN FLANDRE 

d'être le dispensateur à une échéance plus ou moins 
brève. 

Puis c'était Pinhumation des morts; on dressait 
les listes que les câbles impitoyables transmet- 
taient par delà Tocéan. Il est à Londres une colo- 
nie de Canadiens qui sont venus d'outremer pour 
être un peu plus près de leurs proches. Ils endu- 
rent la commune torture, heure par heure, dans 
des hôtels ou des pensions, où chacun des hôtes et 
des domestiques est tourmenté d'une identique in- 
quiétude. L'existence est plus pénible pour eux 
que pour les Anglais parce qu'ils ne sont pas dans 
leur ambiance habituelle et que la France où l'on 
se bat leur est inaccessible. 

Comme les Anglais depuis la guerre, la colonie 
canadienne se divise en trois classes r ceux qui sont 
instruits de leur malheur, ceux qui le redoutent, 
et ceux qui pour le moment sont indemnes, et li- 
bres, par conséquent, de secourir les autres. Les 
câbles palpitent d'appels venus de l'Ouest et dès 
qu'un renseignement est obtenu, il est instantané- 
ment envoyé au Canada. D'une lointaine localité, 
une voix éplorée lance un nom; celui qui le reçoit 
n'a aucune obligation envers celui qui l'envoie, et 
qui a peut-être été son implacable rival aux étroits 
jours de jadis. Mais l'appel ne peut rester sans ré- 
ponse. Qui a des nouvelles de celui qui porte ce 
nom ? Ajoutez-le à la liste que vous portez et in- 
terrogez vos amis. Quand vous vous êtes enquis 
de ceux qui vous sont chers, dans votre peine ou 
votre joie, n'oubliez pas de mentionner ce nom. 
Quelqu'un le connaît, il est de la même ville, fils 
du pasteur ou du notaire. Il était probablement 
avec des camarades des mêmes parages, et déiâ 
c'est un indice. En attendant, un câble rassurant 



LES KEMOUS DU COMBAT 103 

emportera ce message que les recherclies sont en 
voie. Il y a dans les hôpitaux des hommes de retour 
des tranchées qui se souviendront de lui ou pour- 
raient indiquer un autre blessé qui Ta vu. L'enquête 
officieuse s'étend et se ramifie par toute sorte de 
canaux bénévoles jusqu'à ce qu'enfin un mot pré- 
cis puisse être transmis donnant le lieu ou la date 
de sa mort, ou la nature de sa blessure, ou le mo- 
ment depuis lequel il a disparu, ou la minute où 
on le vit s'élancer en avant ... La voix s'est tue . . . 
Une autre la remplace, claire, sèche, pratique, ou 
bien, comme les mots entrecoupés le relèvent, affo- 
lée par l'anxiété. La colonie canadienne fait de son 
mieux pour répondre à tous; nos suppliques s'en- 
tremêlent à celles des Anglais et les chagrins et les 
douleurs sympathisent. Ce n'est plus qu'une seule 
famille à présent, si étroitement unie par des liens 
fraternels que la compassion et l'assistance mu- 
tuelles sont naturelles. " Ta peine sera la mienne," 
se dit-on, " mon temps et mes recherches sont à ta 
disposition si tu me fais part de ta requête et me 
dis ton nom." 

La peine que nous souffrons nous est plus nou- 
velle qu'aux Anglais qui ont payé les lourds tri- 
buts de Mons, de la retraite de Neuve Chapelle et 
de la première offensive contre Ypres. Comme nous 
ils ont préparé et ils préparent des hommes pour 
remplir les vides mais à leur douleur et à la nôtre 
se mêle l'inébranlable orgueil d'une race qui s'est 
appelée imi^ériale, avant de savoir ce que l'Empiire 
signifiait ou d'avoir subi l'épreuve du long sacri- 
fice librement consenti. Dans cet orgueil, nous 
sommes partenaires égaux, et dans le fracas et 
dans la confusion de la bataille, le Canada dis- 
cerne que tout ce qui s'est passé jusqu'ici n'a été 



104 LES CANADIENS EN FLANDRE 

qu'une préparation digne de la destinée à laquelle 
il parvient et de l'histoire qu'il a désormais com- 
mencé à écrire. 



CHAPITRE VI 

FESTUBERT. 

L'objectif des attaques contre Aubers et Festubert- — La coopé- 
ration des Alliés. — La grande offensive française.^ — 
Effroyable bombardement. — L'appui britannique. — L'in- 
terminable forteresse allemande. — L'épuisement des mu- 
nitions. — L'explication probable. — Effet des révélations 
du Times. — L'indignation en Angleterre. — Le Minis- 
tère de coalition. — Après Ypres. — L'avance canadienne. — 
Position des Canadiens. — L'attaque du verger. — Les " Ca- 
nadian Scottish." — Les exploits du sapeur Harmon. — Les 
inconvénients de la tactique de manuel. — Une ruse de Ca- 
nadien. — " Sam Alick." — Le verger conquis. — Arrivée 
de la 2e Brigade. — La tentative contre " Bexhill." • — 
Dans les tranchées allemandes. — La cavalerie combat à 
pied. — Nouvelle attaque contre " Bexhill." — Prise de la 
redoute. — '" Bexhill," capturé. — Creuser profond et tenir 
bon. — L'attaque du puits. — Efforts héroïques repoussés. 
— Le général Seely prend le commandement. — Un moment 
critique. — Lourdes pertes en officiers. — Le courage de la 
cavalerie. — Le bon travail du commandant Murray. — 
L'intrépidité du sergent Morris et du caporal Pym. — La 
mort du sergent Hickey. — La Division Canadienne se re- 
tire. — Lutte de tranchées jusqu'en juin. 

"Le signal est donné ! soudain la charge sonne ; 
Sur les lignes en feu le salpêtre résonne; 
Cent cratères d'airain vomissent le trépas. 
Cependant, à travers le plomb et la mitraille 

Je vis diriger la bataille 
Et sa brillante audace enflamme ses soldats. 

Héros de Carillon, ton illustre victoire 

Avait couvert ton front d'une immortelle gloire. 

L. H. Fréchette. — "Le Héros de 1760." 

A Tesprit de bien des gens la bataille de Festu- 
bert, souvent appelée la bataille d'Aubers, et dans 
laquelle les Canadiens jouèrent un rôle si vaillant 

105 



106 LES CANADIENS EN FLANDKE 

et si glorieux, ne représente qu'un vaste conflit 
excessivement violent qui se déroula pendant une 
longue période sans objectif précis, sans ligne d'at- 
taque clairement définie et sans résultat décisif 
dont on pût tirer des conclusions nettes. 

Cette impression fâcheuse dépend grandement 
du fait qu'il est impossible, au début d'une grande 
bataille, que le commandant donne la moindre idée 
de ses intentions; en outre il est interdit aux jour- 
nalistes de les commenter et les dépêches officielles 
qui révèlent l'objectif et le plan adopté ne sont 
publiées que lorsque les combats sont déjà entrés 
dans l'histoire et que de nouveaux faits d'armes 
les ont fait perdre de vue. 

Cependant la bataille de Festubert est incontes- 
tablement, dans tous ses détails, l'une des plus 
clairement mises en relief de toutes celles de la 
guerre, en dépit de sa durée, en dépit de nombreux 
et confus engagements particuliers qui eurent lieu 
dans bien des secteurs de sa ligne de front. Son 
but est clair et formait une partie d'un plan bien 
arrêté des alliés. La lutte proprement dite est tout 
à fait facile à suivre et les résultats obtenus res- 
tent importants non seulement au point de vue mi- 
litaire (quoique à cet égard Festubert puisse pas- 
ser pour un succès) mais aussi par suite des chan- 
gements politiques qu'elle détermina en Angle- 
terre — changements imposés pour assurer une 
meilleure conduite de la guerre. 

Comme je l'ai expliqué, si nous avions complète- 
ment percé les lignes allemandes à la bataille de 
Neuve Chapelle, nous aurions capturé les hauteurs 
d'Aubers qui dominent Lille et dont la prise aurait 
complètement modifié l'aspect entier de la guerre 
sur le théâtre occidental. 



FESTUBERT 107 

Le Général Joffre avait résolu de prendre en 
mai dans l'Artois, une énergique offensive, en vue 
de laquelle il avait concentré la plus écrasante ar- 
tillerie qui eût jamais figuré jusqu'ici dans l'ouest. 
Elle était comparable à la masse de bouches à feu 
au moyen desquelles Von Mackensen, à peu près 
à la même époque, se frayait un chemin à travers 
la Galicie. Les Français remportèrent de merveil- 
leux succès et quelques-unes seulement des défen- 
ses de Lens, objectif précis des Français, restèrent 
aux mains des ennemis. Mais les Allemands ame- 
naient un flot de renfort vers le sud; ce fut alors 
que Sir John French, en liaison avec le Général 
Joffre, lança ses troupes à Pattaque. Cette offen- 
sive britannique avait pour objet de retenir les 
renforts allemands destinés pour Lens, et, en même 
temps, de donner aux Anglais une seconde occasion 
de saisir les hauteurs d'Aubers d'où l'on domi- 
nait Lille et La Bassée. Si les Anglais pouvaient 
s'emparer des hauteurs, qu'ils avaient espéré en- 
lever à la bataille de Neuve Chapelle et si les Fran- 
çais parvenaient à Lens, les Alliés seraient en pos- 
ture de s'élancer ensemble dans la direction de la 
ville, qui était leur but commun. 

L'attaque des positions allemandes commença le 
9 mai; ^ elle se prolongea plusieurs jours et plu- 
sieurs nuits-^et ne ralentit que pour reprendre avec 

1 Le plan détaillé de l'engagement était comme suit : Sir Her- 
bert Plumer et la 2e armée protégeraient Ypres tandis que le 3e 
corps tiendrait Armentières. La première armée, commandée 
par Sir Douglas Haig se rendrait maîtresse des retranchements 
et des redoutes à la droite du Kronprinz Rupprecht Sir John 
French avait prescrit au 4e corps d'attaquer la position alle- 
mande de Rouges-Bancs, au nord-ouest de Fromelles. Le pre- 
mier corps, ainsi que le corps indien, devaient d'abord occuper 
la plaine entre Neuve Chapelle et Givenchy et s'emparer ensuite 
des hauteurs d'Aubers. 



108 LES CANADIENS EN FLANDRE 

une furie redoublée le 16 mai. Ce fut le 19 mai 
que les 2e et 7e divisions qui avaient été durement 
éprouvées se rétirèrent à l'arrière et cédèrent leur 
place à la division canadienne et à la 51e Highland 
Division (Territorial). Sur la part qu'assumèrent 
les Canadiens dans ce combat je reviendrai plus 
tard. 

L'attaque britannique ne parvint pas à libérer 
la route de Lille. J'ai déjà exposé les raisons qui 
amenèrent notre insuccès de Neuve Chapelle; il me 
reste maintenant à examiner les deux principales 
raisons de notre second insuccès devant les hau- 
teurs d'Aubers. La première, très claire, s'explique. 
La deuxième est sujette à la controverse. 

Sur différents points de ce secteur et à maintes 
reprises les lignes allemandes fuirent lentamées, 
mais non rompues. Les premières, deuxièmes et 
troisièmes lignes de tranchées allemandes furent 
prises et reprises par les troupes britanniques et 
canadiennes. La précision mathématique de la li- 
gne allemande fut détruite mais d'un autre côté 
le résultat fut de la morceler en une série de for- 
tins absolument imprenables. Les Allemands, il 
ne faut pas l'oublier, gardaient la défensive et ils 
étaient favorisés en outre, par la nature du terrain 
hérissé de monticules, creusé de ravins et éventré 
par des carrières et en outre abondamment garni 
de puits de mines, de moulins, de fermes, de cons- 
tructions diverses transformées en forteresses en 
miniature dont l'approche était menacée d'une 
mort certaine. Leurs tranchées et leurs galères 
étaient bétonnées et reliées les unes aux autres 
par des boyaux souterrains. Le combat, dans ces 
forteresses en miniature, fut le triomphe des mi- 
trailleuses. Les Allemands se servirent des mitrail- 



FESTUBERT 109 

leuses de telle façon que la moindre cabane à porcs 
devint nne sorte de Sébastopol. Un feu destruc- 
teur par Tartillerie pouvait seul aplanir cette suc- 
cession de forts, reliés par des réseaux de fils bar- 
belés et partout couverts par les mitrailleuses. 

Notre feu d'artillerie fut insuffisant pour les 
réduire et Pattaque britannique s'affaiblit lente- 
ment. Finalement elle cessa le 26 lorsque Sir John 
French ordonna la diminution de notre tir. 

Ceci me conduit à la seconde raison à laquelle 
est attribué l'échec de cette tentative de libérer 
la route de Lille et cette raison discutable serait 
le "manque de munitions." 

Le correspondant militaire du Times^ qui re- 
venait justement du front, affirma dans sa chro- 
nique du 14 mai, que la première partie de la ba- 
taille de Festubert avait échoué à cause du man- 
que d'obus chargés d'explosifs puissants. 

L'opinion anglaise fut profondément émue par 
l'échec d'une bataille dont on avait tant espéré. 
Avec ou sans raison, se basant sur cette déclara- 
tion du Times, elle incrimina le gouvernement. 
La presse -et le public s'acharnèrent à rechercher 
non pas la vérité, mais des coupables présumés, 
également déterminés à exiger qu'à l'avenir l'ar- 
mée britannique ne manquât plus de ce qu'il lui 
fallait pour obtenir la victoire. 

Le vacarme provoqué par la divulgation du 
Times noya la réponse des autorités responsa- 
bles qu'on ne se soucia ni d'entendre ni de com- 
prendre. La réponse de Lord Kitchener se résume 
à ceci : " les demandes des chefs de l'armée en 
campagne, basées sur les calculs des artilleurs ex- 
perts, ont été. fidèlement exécutées dans la mesure 
de nos ressources." 
5 



110 LES CANADIENS EN FLANDEE 

De toutes façons, Festubert imposa la conviction 
que les obus à haute cHarge ' explosive doivent à 
l'avenir déterminer l'issue de batailles semblables, 
et les hauts cris jetés par l'Angleterre contre le 
manque de munitions produisirent une crise dont 
la résultante fut la création d'un gouvernement de 
coalition. 

On peut donc dire que l'effet politique de Fes- 
tubert dépassa en importance les résultats mili- 
taires. La crise des munitions clarifia l'atmosphère 
politique, fit mieux comprendre, à l'Angleterre, 
la nature des difficultés de la guerre et créa une 
détermination plus soutenue d'aller jusqu'au bout. 
Elle ouvrit la voie, aussi, à la composition d'un co- 
mité de guerre et de là à celle du grand conseil de 
guerre des Alliés, tenu à Paris. 

Je m'occuperai maintenant du rôle joué par les 
Canadiens dans la bataille de Festubert. Ils n'y 
firent autre chose qu'un morne travail de tran- 
chées, relaté avec des phrases qui ont presque la 
sécheresse officielle, mais de temps en temps j'y 
intercalerai quelque anecdote pour montrer tout 
ce qu'il se dissimule de triomphe, de terreur et de 
tragédie sous les sobres, laconiques et imperson- 
nelles indications des offensives de cette guerre. 

Après la seconde bataille d'Ypres, la division 
canadienne, fatiguée, mais nullement désemparée, 
se retira au cantonnement et s'y reposa jusqu'au 
14 mai, date à laquelle le quartier général se trans- 
porta dans une autre section de la ligne britan- 
nique, plus au sud, afin de se tenir prêt en vue de 
prochaines opérations. Dans l'intervalle, des ren- 
forts étaient arrivés provenant de la base cana- 
dienne installée en Angleterre. Le 17 mai les bri- 
gades d'infanterie ayant complété leur effectif s'a- 



FESTUBERT ^ 111 

Tancèrent une fois de plus vers la ligne de feu. 

L'après-midi du 18, la 8e brigade occupa les 
tranchées de réserve. D'autres troupes composées 
de deux compagnies du 14e bataillon (Royal 
Montréal) commandé par le lieutenant-colonel 
Meighen 1 et de deux compagnies du 16e (Cana- 
dian Scottish ) sous les ordres du lieutenant-colonel 
(devenu brigadier-général) Leckie, reçurent l'or- 
dre de s'avancer immédiatement vers la Quinque 
Rue, au nord-ouest d'un verger qui avait été mis 
en état de défense par l'ennemi. 

Une compagnie du 16e bataillon des Canadian 
Scottish devait opérer un mouvement de flanc sur 
les positions ennemies du verger en passant par 
un ancien boyau de conïmunication allemand, et 
cette attaque devait, naturellement, s'exécuter con- 
jointement avec une attaque de front. 

On n'avait que peu de temps pour prendre ses 
dispositions, et comme il n'y avait aucune possi- 
bilité de reconnaître les alentours, il devenait dif- 
ficile de déterminer l'objectif précis. La compa- 
gnie de flanc, du 16e bataillon, atteignit la posi- 
tion désignée mais après l'avance effectuée sous un 
violent bombardement par l'autre compagnie, celle 
du 14e, la direction première ne fut pas maintenue. 
Les détachements atteignirent une partie de leur 
objectif mais à cause de l'insuffisance du feu de 
couverture, il fut jugé préférable de ne pas com- 

1 Le lieutenant-colonel Meighen qui s'était déjà distingué à 
Ypres conduisit ses troupes avec une intelligente habileté. Selon 
la coutume anglaise, les hommes qui ont acquis l'expérience du 
champ de bataille sont rappelés pour l'instruction des recrues, 
aussi le colonel Meighen a été envoyé au Canada et il est chargé 
d'établir le plan d'instruction des forces canadiennes de l'Atlan- 
tique au Pacifique, avec le grade temporaire de " brigadier gé- 
néral." 



112 LES CANADIENS EN FLANDEE 

mencer l'uttaque du verger. L'ordre fut passé 
aux compagnies de se creuser des trancliées et de 
se relier au Wiltshire Bataillon à droite et aux 
Coldstreani Guards à gauche. Ils avaient alors 
gagné 500 mètres. Le lieutenant-colonel Leckie en- 
vp3^a les deux compagnies du 16e aider à creuser 
les tranchées et pour relever, à Paube, les deux 
compagnies d'attaque. Pendant la nuit, les compa- 
gnies du 14e bataillon (Royal Montréal) furent 
aussi ramenées en arrière et leurs tranchées furent 
occupées par les Coldstream Guards, et par le 16e 
Canadian Scottish qui étendirent chacun leur 
flanc. 1 

Le matin du 20, les ordres furent donnés de com- 
mencer à la nuit l'attaque du verger. La recon- 
naissance des lieux fut entreprise par le major 
Leckie, frère du lieutenant^colonel Leckie, des pa- 
trouilles furent envoyées explorer les environs, 
l'une d'elles réussit habilement à se dégager d'une 
tentative d'encerclement par l'ennemi et une autre 
subit quelques pertes. 

On en pouvait conclure que les Allemands 
étaient en force et qu'une attaque du verger ne 

1 Nos hommes se montraient fort désireux d'engager la lutte 
avec l'ennemi ce jour-là (i8 ^maî) anniversaire du Prince Rup- 
precht de Bavière qui avait publié l'ordre de ne faire aucun pri- 
sonnier. Il est facile de s'imaginer d'après le paragraphe sui- 
vant extrait des Nouvelles de fiuerre de Lille, journal officiel 
publié pour les troupes allemandes, des efforts tentés pour in- 
citer les ennemis à perpétrer de nouveaux outrages contre les 
conventions de guerre : " Camarades, si les ennemis réussissaient 
à envahir notre territoire, croyez-vous qu'ils laisseraient pierre 
sur pierre des maisons bâties par nos pères, des églises, des édi- 
fices qui représentent des milliers d'ainnées de sacrifices et de 
labeurs ?... et si vos armes puissantes ne refoulaient pas les 
Anglais (nue Dieu les damne!) et les F'rançais (que Dieu les 
extermine!) croyez-vous qu'ils épargneraient vos foyers et les 
êtres qui vous sont chers ? Que ne vous feraient ces pirates 
des Iles, si on les laissait mettre le pied sur la terre allemande? " 



FESTUBERT 113 

serait pas cliose facile. Cette niiit-là les Cana- 
diau Scottisli occupèrent une maison abandonnée 
à proximité des lignes allemandes et réussirent à 
y établir deux mitrailleuses avec une garnison de 
trente hommes. L'ennemi ne se douta pas évidem- 
ment que nous avions pris possession de cette 
maison puisqu'il bombarda les lignes britanniques 
toute la journée du lendemain, sans néanmoins tou- 
cher à la petite garnison. Le détachement d'atta- 
que, placé sous les ordres du major Rae, consistait 
en deux compagnies des Canadian Scottish, l'une 
commandée par le capitaine Morrison, l'autre par 
le commandant Peck. L'attaque devait commencer 
à 7 heures trois-quarts du soir, et, au même mo- 
ment, le 15e bataillon (18e Highland) avait l'or- 
dre de se lancer à l'assaut d'un^ position située à 
plusieurs centaines de mètres à droite. Pendant 
l'après-midi, le verger fut bombaixié avec une in- 
tensité croissante par notre artillerie jusqu'au 
moment de l'attaque. A la minute convenue, les 
canons se turent et les deux compagnies du 16e 
Canadien sautèrent hors de leurs tranchées et s'é- 
lancèrent. Au même instant les deux mitrailleuses 
abritées dans notre poste avancé ouvrirent le feu 
sur l'ennemi. Comme l'avance s'opérait en plein 
jour, notre mouvement fut aperçu par les Alle- 
mands et immédiatement un torrent de cartouches, 
do balles, d'obus s'abattit sur nos troupes. Leur 
fermeté et leur discipline restèrent remarquables 
et furent l'objet des plus grands éloges de la part 
des officiers des Coldstream Guards qui soute- 
naient notre gauche. 

Quand ils atteignirent le verger, nos hommes 
se trouvt^rent Idevant des obstacles [inattendus : 
d'abord, un fossé profond, et derrière une haie de 



114 LES CANADIENS EN FLANDRE 

fils barbelés. Sans hésitation cependant, les hom- 
mes passèrent le fossé avec parfois de Teau jus- 
qu'au cou et ils se dirigè^î;ç^t vers des brèches re- 
pérées dans la haie. Peu G' Allemands étaient res- 
tés au verger pendant le bombardement. Le gros 
de la garnison, selon leur méthode habituelle, 
s'était replié sur les tranchées d'appui, quelques 
ennemis y étaient laissés pour manœuvrer les mi- 
trailleuses abritées dans une redoute à Fintérieur 
du verger et qui devaient retarder la marche en 
avant de notre infanterie jusqu'à ce que l'enne- 
mi ait eu le temps de reparaître en nombre; mais 
les mitrailleuses se retirèrent à l'approche des Ca- 
nadiens. Bientôt les Allemands arrivèrent pour 
nous disputer la position, mais les Canadiens les 
forcèrent à battre promptement en retraite. Bien 
que deux fois plus nombreux que nous ils n'osèrent 
affronter un combat corps à corps. Trois de nos 
pelotons débarrassèrent le verger, tandis qu'un 
quatrième, s'avançant du côté nord, fut gêné par 
un fossé impraticable et fut contraint de faire un 
grand détour, de sorte qu'ils n'arrivèrent que lors- 
que l'occupation du verger était déjà assui'ée. 

Une de nos compagnies, sans pénétrer dans le 
verger continua sa route jusqu'à une tranchée 
abandonnée des Allemands, qui courait dans une 
direction sud-ouest; ce mouvement devait empê- 
cher une contre-attaque de flanc, mais la compa- 
gnie se trouva alors dans une situation fort expo- 
sée et souffrit en conséquence grandement. En pro- 
portion du nombre d'hommes employés dans cette 
attaque les pertes furent très élevées, mais la posi- 
tion était de grande importance et elle avait, à 
deux reprises repoussé l'assaut d'autres régiments. 

Notre avance eût-elle été moins rapîdey l'en- 



FESTUBERT 



115 




fOO 200 ^ERCitS 



116 LES CANADIENS EN FLANDRE 

nemi sans aucun doute serait rentré en possession 
de cette position, et notre tâche n'aurait jamais pu 
s'accomplir. L'ennemi, comme je l'ai dit, estimait 
que toute attaque pouvait être tenue en échec assez 
longtemps par les mitrailleuses de la redoute et 
des positions fortifiées de flanc, pour lui permettre, 
une fois notre bombardement terminé, de revenir 
au verger et de nous en rejeter. La vitesse avec la- 
quelle notre assaut s'exécuta contrecarra absolu- 
ment ce projet. 

Le 16e bataillon (Canadian Scottish) compre- 
nait des détachements du 72e Seaforths de Van- 
couver, du 79e Camerons de Winnipeg, du 50e 
Gondons de Victoria et du 91e Highlanders de Ha- 
milton, de sorte que tout le Canada, du lac Ontario 
à l'océan Pacifique, était représenté au verger 
cette nuit-là. 

Ce fut au cours de la lutte qui se déroula au 
verger, que le sapeur Harmon, de la Ire Fielid 
Company, C. E. accomplit un de ces exploits qui 
ajoutèrent un nouveau lustre au courage canadien 
en cette guerre. Il faisait partie d'un groupe de 
douze sapeurs et de cinquante hommes du 3e ba- 
taillon canadien chargé de dresser une barricade 
de sacs de sable en travers de la route menant au 
verger -en dépit d'un feu violent. Cette barricade 
fut à moitié démolie par un obus, et Harmon 
continua à la réparer bien qu'à la portée d'une 
mitrailleuse placée seulement à une soixantaine 
de mètres ! Du groupe dont Harmon faisait partie 
six sapeurs sur douze furent blessés^ et des cin- 
quante hommes d'infanterie, six furent tués et 
vingt-quatre iblessés. Plus tard, il resta au verger 
seul, pendant trente-six heures, creusant des tun- 
nels sous une haie, en vue d'opérations futures. 



FESTUBERT 117 

Le sapeur B. W. Harmon est natif de Woodstock, 
Nouveau-Brunswick et il doit ses grades à Tuni- 
versité de sa province. 

Le point défectueux de la tactique des manuels 
est que si un côté ne s'astreint pas strictement à la 
règle l'autre côté en souffre. Le citoyen armé se 
soucie assez peu de la règle. Par exemple, peu 
après rengagement du verger, un ibataillon ca- 
nadien complota un mauvais tour avec l'artillerie 
canadienne toujours disposée à ce genre de colla- 
boration. L'artillerie ouvrit un feu intense sur une 
section de tranchées allemandes tandis que le ba- 
taillon se mit avec ostentation à fixer les baïon- 
nettes, à préparer les échelles des tranchées, à sif- 
fler les commandements qui sont le prélude habi- 
tuel des attaques. Les Allemands, passés maîtres 
en ces matières, se réfugièrent promptement dans 
leurs tranchées d'appui, attendirent que l'ouragan 
d'obus eut cessé, pour se ruer aussitôt sur les Ca- 
nadiens. Jusqu'ici tout alla pour le mieux. Nos 
canons laissèrent les tranchées ennemies de pre- 
mière ligne et prirent les tranchées d'appui sous 
leur feu pour empêcher les Allemands d'avancer, 
toujours selon les règles prescrites par les meil- 
leurs auteurs. Les Allemands néanmoins réoccu- 
pèrent en force leurs tranchées de première ligne. 
Mais il n'y eut pas la moindre attaque d'infanterie, 
l'artificieux bataillon canadien, ne bougea pas ! 
Mais nos canons raccourcirent leur portée et leur 
rafale de feu s'abattit sur les tranchées avancées 
maintenant suffisamment remplies d'ennemis. Le 
jour suivant les communiqués allemands annon- 
çaient " qu'une attaque désespérée avait été re- 
poussée avec de sérieuses pertes '', mais la véri- 
table disposition de l'ennemi est plus fidèlement 



118 LES CANADIENS EN FLANDEE ( 

exprimée par la voix d'un citoyen à traiWiinion 
qui cria le lendemain d'une façon revêche: "Dis 
donc, Sam Slick, pas de sales tours ce soir." 

A sept heures dans la soirée du 20, le 13e batail- 
lon (Eoyal HigManders) de la 3e brigade, com- 
mandé par le lieutenant-colonel Loomis, traversa 
les lignes britanniques, pour se porter au secours 
du 16e bataillon (Canadian Scbttish) sous un feu 
violent qui causa de lourdes pertes dans ses rangs. 
L'attaque du vergeir ayant iréussl, trois compa- 
gnies du 13e bataillon (Eoyal HigManders) par- 
tirent immédiatement de l'avant. Plusieurs offi- 
ciers ayant été grièvement blessés, le commandant 
Buchanan, prit la direction de l'unité. 

Une quatrième compagnie se rendit dans la tran- 
chée d'appui immédiatement à l'arrière. La posi- 
tion fut alors consolidée, et le 16e bataillon, après 
son dur labeur et son brillant succès, fut relevé. 

L'après-midi suivante, l'ennemi tenta de débou- 
cher à une cinquantaine de mètres au nord du 
verger mais le feu actif de notre artillerie les 
dispersa bientôt. Pendant la nuit, le terrain dis- 
puté entre les tranchées fut vivement éclairé par 
les fusées ennemies et la fusillade s'y poursuivit 
sans interruption. Néanmoins nos groupes travail- 
lèrent à améliorer les positions et les remirent en 
parfait état au 3e bataillon (Toronto) de la pre- 
mière brigade qui fit la relève des Eoyal High- 
landers le samedi. 

Le 19 mai, au soir, la 2e brigade d'infanterie 
canadienne vint occuper en même temps qu'une 
section des tranchées de la 47e division, des tran- 
chées capturées par la 21e brigade britannique. 
Les 8e et 10e bataillons occupèrent la première 
ligne, lé 5e bataillon forma la réserve de brigade; 



FESTUBERT 119 

il laissa une compagnie près de Festubert et les 
trois autres compagnies bivouaquèrent non loin de 
la route des Saules ; le 7e bataillon fut posté en ré- 
serve de division. 

Le 20 mai à sept heures trois-quarts du soir, le 
10e bataillon canadien, conduit par le commandant 
Guthrie, qui avait rejoint à Ypres avec le grade de 
lieutenant lorsque le régiment eut perdu la plupart 
de ses officiers, essaya de s'emparer d'une position 
connue sous le nom de " Bexhill '*. Cette attaque 
échoua ; aucune reconnaissance ne Tavait préparée 
et le bombardement préliminaire n'avait nullement 
été efficace. De plus nos troupes avaient à franchir 
sous les yeux de l'ennemi une brèche dans la tran- 
chée de première ligne et comme le seul moyen 
d'approcher de Bexhill était un ancien boyau de 
communication balayé par le feu des mitrailleuses 
les hommes qui marchaient en tête de la compa- 
gnie furent tous abattus et le 10e bataillon fut 
contraint de se retirer. ^ Pendant la nuit la posi- 
tion ennemie fut reconnue et la brèche réparée. 

Le 21 mai au soir le bombardement commença 
sous les ordres du brigadier-général Burstall et se 
continua par intermittances jusqu'à huit heures eï 
demie, où l'attaque fut lancée. Les troupes d'attas^ 
ques se composaient de la compagnie de lanceurs 
de bombes de la première brigade canadienne et de 
deux compagnies du 10e bataillon canadien. Cette 
attaque fut reçue par le feu meurtrier de la re- 
doute de Bexhill et toute notre aile gauche fut, 
pour ainsi dire, annihilée par les mitrailleuses; à 
vrai dire pas un homme ne put remonter ce cou- 

1 Les pertes du loe bataillon, pendant les combats d'avril et 
de mai, s'élevèrent à 809, dont 600 hommes de tous grades pour 
Ypres seulement. 



120 LES CANADIENS EN FLANDRE ^ 

raut de mort. A notre droite, la compagnie d'at- 
taque parvint jusqu'à la ligne de tranchées enne- 
mies courant au sud de Bexhill, et, précédée de 
nos bombardiers, elle rejeta l'ennemi à 400 pas à 
l'arrière et dressa promptement des barricades 
pour conserver son avance. Pendant la nuit, l'en- 
nemi tenta plusieurs contre-attaques, mais il fut 
complètement repoussé. ^ 

Durant cette attaque partiellement réussie, le 
commandant E. J. Ashton, de Saskatoon, qui avait 
reçu une légère blessure à la tête la nuit précé- 
dente refusa d'abandonner son poste. Il fut de nou- 
veau blessé et les soldats Swan et Walpole le trans- 
portèrent à l'abri; au cours du trajet, Swan fut 
blessé aussi. Durant cette nuit le caporal W. R. 
Brooks, l'un des tireurs isolés du 10e bataillon, 
sortit de nos tranchées et bravant un feu violent 
ramena deux blessés du 47e Camerons qui étaient 
restés trois jours sans secours. 

A l'aube, le 22 mai, l'ennemi ouvrit sur la tran- 
chée capturée, une furieuse canonnade qui conti- 
nua toute la journée et la détruisit de fond eu 
<omble. 2 

J 1 L'adj'udant G. R. Turner (maintenant lieutenant) de la 3e 
"compagnie du génie qui avait fait preuve de courage et de sang- 
froid pendant toute la seconde bataille d'Ypres et s'était parti- 
culièrement distingué durant les nuits des 22 et 27 en ramenant 
des blessés sous le feu de l'artillerie et la fusillade, attira de nou- 
veau l'attention de ses supérieurs par sa conduite méritoire à 
Festubert. Du 18 au 22 mai, il commanda des détachements de 
sapeurs employés à creuser des lignes de tranchées avancées et 
à construire toutes sortes de défenses. Ce travail fut minu- 
tieusement exécuté en dépit des canons, des mitrailleuses et des 
fusils. 

2 Au cours de ce bombardement le capitaine McMeans, le lieu- 
tenant Smith-Rewse, et le liduitenant Passmore furent tués ; le 
lieutenant Denison fut blessé. La mort du capitaine McMeans 
est entre toutes regrettable, car en toute occasion il s'était mon- 



! FESTUBERT 121 

Après des pertes considérables la partie sud de 
la tranchée capturée fut abandonnée et une deux- 
ième barricade fut élevée dans la portion qui res- 
tait entre nos mains. 

L'aprè-midi, l'infanterie ennemie se prépara à 
une attaque mais elle dut se replier en tombant 
sous le feu de notre artillerie et de nos mitrail- 
leuses. Pendant la nuit, la relève fut faite par un 
détachement des troupes britanniques et un déta- 
chement de la première brigade d'infanterie cana- 
dienne et par les King Edward's et les Strathcona's 
Horse. Les cavaliers de ces deux dernières unités 
servaient comme troupes d'infanterie et ce fut leur 
début pendant cette guerre. Les Strathcona's Horse 
avaient pris part à la campagne sud-africaine. 

Les King Edward's Horse prirent possession de 
la tranchée qu'avait tenue le 8e bataillon. ^ 

A droite des Strathcona's Horse se trouvaient 
les Post Office Rifles de la 47e division dont les 
mitrailleuses étaient maniées par les équipes de 
mitrailleurs du régiment de Strathcona. 

Le 23 mai passa sans incident quoique l'ennemi 
eût dessiné contre les King Edward's Horse, une 

tré vaillant à Textrême. L'influence de son exemple fut telle que 
lorsque les autres officiers et la moitié de l'effectif de la com- 
pagnie furent morts ou blessés, le reste défendit la position avec 
une énergie obstinée. La conduite du capitaine J. M. Prower 
mérite une mention. Blessé, il reprit son commandant dès qu'il 
fut pansé, et lorsque le parapet de la tranchée s'écroula sur lui, 
il continua à faire son devoir. 

Le même jour l'adjudant John Hay prit le commandement de 
sa compagnie après que tous les officiers et 70 hommes, sur les 
140 de l'effectif, se trouvèrent hors de combat. 

1 Les pertes du 8e bataillon s'élèvent à 90 pour 100 des offi- 
ciers et hommes qui formaient l'effectif à l'origine. vSeu's trr.is 
officiers du début ont échappé à la mort ou sont indemnes de 
blessures. 



122 LES CANADIENS EN FLANDEB 

attaque qtie les brigades d'artillerie canadienne 
enrayèrent par un feu soigneusement repéré. ^ 

A 11 heures du soir, le 23 mai, le 5e bataillon 
canadien reçut Tordre du général commandant la 
2e brigade d'infanterie canadienne d'enlever le 
saililant et la redoute de Bexhill contre lesquels 
notre attaque précédente avait échoué. Les troupes 
d'attaque furent portées au nombre de 500 hommes 
provenant de deux compagnies du 5e bataillon sous 
, les ordres du commandant Edgar auxquels furent 
adjoints 100 hommes prélevée sur le 7e bataillon 
(Colombie Britannique) divisés en deu^ sections 
de cinquante, la première devant construire des 
ponts avant l'attaque et la 2e consolider tout ce 
qui serait pris. Le premier de ces deux groupes 
commandé par le lieutenant (aujourd'hui capi- 
taine) K. Murdie, partit à deux heures et demie, 
dans la nuit du 23 au 24 mai ; et par- un brillant 
clair de lune et malgré le feu des mitrailleuses et 
des fusils il jeta douze ponts par dessus un fossé 
de plus de trois mètres de largeur et plein d'eau 
qui séparait nos lignes de l'objectif de l'attaque. 
Ce groupe eut à compter de lourdes pertes. Les 
troupes d'attaques se mirent en branle à trois heu- 
res moins le quart, augmentées de la plupart des 
hommes qui avaient jetés les ponts; en même temps 
les bombardiers du bataillon, sous le commande- 
ment du lieutenant Tozer, se frayèrent passage 
dans un boyau de communication allemand menant 
à la redoute. Un combat fort acharné s'en suivit 
mais malgré le feu nourri des mitrailleuses la re- 

1 Cette attaque fut faite par le 7e corps d'armée prussien qui 
avait été fortement renforcé. Les efforts allemands pour per- 
cer les lignes canadiennes furent très acharnés ; les ennemis s'a- 
vancèrent en rangs serrés qui néanmoins fondirent au contact 
de notre feu. ' ^ , . 



FESTUBEET 123 

doute tomba en nos mains peu après quatre heures 
du matin. En plus de la redoute, les assaillants 
s'emparèrent de 200 mètres de tranchées s'éten- 
dant à gauche et une étendue moins importante à 
droite d'où ils parvinrent à chasser les Allemands 
en leur infligeant de grosses pertes. 

Bexhill, proprement dit, restait cependant à être 
conquis. En vue de ce projet les deux compagnies 
du 5e bataillon qui seules n'auraient certes pu cap- 
turer une si forte position furent renforcées d'une 
compagnie du 7e bataillon et d'un escadron des 
Strathcona's ïïorse. ^ Avec ce renfort l'attaque se 
poursuivit énergiquement et Bexhill avec 130 mè- 
tres de tranchées vers le nord, tombaient entre nos 
mains à 5 heures 49 minutes du matin. 

Une avance plus importante était impossible, les 
positions de l'ennemi restant irréductibles, tlne 
quarantaine de minutes plus tard, à six heures et 
demie, un nouveau renfort nous fût dépêché: c'é- 
tait un peloton du 5e bataillon. En même temps 
arrivait l'ordre de se maintenir sur la position 
sans essayer de s'emparer d'autre terrain. A ce mo- 
ment, le commandant Odlum assuma la direction 
du 5e bataillon, avec celle du 7e, par suite de la 
maladie du Colonel Tuxford et de la blessure du 
commandant Edgar au début de l'attaque. Les 
pertes subies par les officiers du détachement du 
major Edgar furent terribles. Le commandant Te- 
naille et le capitaine Hopkins, chefs respectifs de 
chacune des compagnies d'attaque, furent tués de 
même que les capitaines Maikle, Currie, McGee et 
Mundell; en outre les commandants Thornton et 

1 Les pertes du 5e bataillon pendant les combats d'Ypres, de 
Festubert et de Givenchy s'élevèrent à 60 pour cent. A Festu- 
bert seulement elles furent de 380 hommes de tous grades. 



124 LES CANADIENS EN FLANDKE 

Morris, les capitaines S. J. Anderson et Endicott, 
les lieutenants Quinan et Davis furent blessés. 
Enfin le commandant Powley fut blessé alors qu'il 
approchait à la tête de la colonne de renfort pré- 
levée sur la 7e compagnie. Pendant toute la ma- 
tinée l'artillerie ennemie ne ralentit pas son acti- 
vité bien que l'artillerie canadienne protégeât nos 
troupes qui se maintenaient dans la redoute, et 
bombardât efficacement les batteries ennemies. 

Le Canada eut ce jour-là toute raison d'être fier 
de ses artilleurs. 

Les tranchées capturées furent toute la journée 
tenues par ceux qui les avaient emportées au prix 
de lourdes pertes; à la nuit le Koyal Canadian 
Dragoons avec le 2e bataillon de la 1ère brigade 
opérèrent la relève. 

Les pertes totales de la 2e brigade se chiffèrent 
par 55 officiers et 980 hommes. La brigade n'avait 
jamais eu à subir de canonnade aussi violente, 
mais elle supporta l'épreuve sans broncher. 

Dans la soirée du 24 mai, à onze heures et demie, 
tandis que les troupes qui avaient capturé Bex- 
hill s'y maintenaient, le 3e bataillon commandé 
par le lieutenant-colonel Renuie (promu aujour- 
d'hui au grade de brigadier-général), attaqua une 
redoute armée de mitrailleuses dénammée " Le 
puits ", position des plus solidement fortifiées. Le 
groupe d'attaque enleva toute une section de tran- 
chées de cette position avec un superbe élan; mais 
s'emparer de la redoute ou simplement même main- 
tenir leur ligne sous la pluie d'obus et le feu impi- 
toyable des mitrailleuses était certes plus qu'on ne 
pouvait exiger de la part d'hommes en chair et en 
os. S'obstiner était risquer de faire tuer — jus- 
qu'au dernier homme sans aucun profit. Cette at- 



FESTUBEKT 125 

taque héroïque fut repoussée avec lourdes pertes. 

Le lendemain, 25 mai, à midi, le brigadier-géné- 
ral Seelv, M. P., assuma le commandement des trou- 
pes qui avaient conquis Bexhill. Le général 
Seely s'était déjà acquis l'affection des Canadiens 
et il allait maintenant gagner leur confiance comme 
chef. Il arrivait à un moment périlleux et il prit 
en main la situation avec intelligence et vigueur. 
Il garda le commandement jusqu'au 27 mai et, du- 
rant deux journées et deux nuits graves et hasar- 
deuses entre toutes, il déploya de grandes qualités 
militaires. La sévérité du combat se mesure aux 
pertes éprouvées : le lieutenant W. G. Tennant des 
Strathcona's Horse fut tué; le commandant D. D. 
Young, des Royal Canadian Dragoons, le comman- 
dant J. A. Hesketh, des Strathcona's Horse, les 
lieutenants C. Brook et R. G. Everett, des King 
Edward's Horse furent blessés, et le nombre total 
des tués, blessés, manquants, est fort élevé. Un 
des traits les plus remarquables de ce combat-là 
fut Fentrain, la vaillance et la fermeté des régi- 
ments de cavalerie qui, pour venir en aide aux ca- 
marades si terriblement pressés furent appelés à 
servir comme infanterie, et sans aucune expérience 
de combattants se jetèrent aux premiers rangs 
d'une bataille acharnée et sanguinaire. 

Il n'est pas possible de mentionner tous les actes 
d'héroïsme accomplis par les officiers et les hom- 
mes mais notre récit serait incomplet sans quel- 
ques exemples. 

Le commandant Arthur Cecil Murray, membre 
du parlement, des King Edward's Horse se dis- 
tingua par l'enthousiasme et l'élan dont il fit 
preuve en entraînant son escadron, par sa résolu- 
tion à tenir le terrain conquis et son sang-froid en 



126 LES CANADIENS EN FLANDEE 

continuant à travailler à la construction d'un pa- 
rapet malgré le feu violent des mitrailleuses enne- 
mies. L'avance considérable sur la gauche de la po- 
sition, fut largement due à ses efforts. Le lieute- 
nant (maintenant capitaine) J. A. CritcMey, des 
Strathcona's Horse, armé de bombes s'édança fou- 
gueusement à la tête de ses hommes, à l'assaut 
d'une redoute défendue par une mitrailleuse. 

Le caporal W. Legge, des Koyal Canadian Dra- 
goons réussit dans la nuit du 25 mai, à reconnaître 
l'emplacement id'une mitrailleuse allemande qui 
avait causé toute la journée d'effroyables pertes à 
son unité et permit de la réduire au silence au 
moyen de feux convergents. 

Le 25 mai aussi, le sergent Morris, des King 
Edward's Horse accompagna un groupe de lan- 
ceurs de grenades envoyés au secours des Post 
Office Kifles de la 47e London Division lors d'une 
attaque sur une certaine position pendant la soirée. 

Morris dirigea l'attaque tout le long de la tran- 
chée de communication allemande et tous les hom- 
mes de son détachement, à part lui-même, furent 
blessés ou tués. Il parvint à l'extrémité de la tran- 
chée et s'y maintint — pour employer la brève 
phrase officielle — à coups de bombes et en se ser- 
vant de son fusil et de sa baïonnette. Il réussit à 
tenir seul à l'extrême gauche jusqu'à ce que les 
Post Office arrivassent à son aide. 

Le lendemain 26, le caporal Pym, des Koyal 
Canadian Dragoons fit preuve d'une abnégation et 
d'un mépris du danger rarement dépassés. Ayant 
entendu appeler au secours en anglais, dans l'es- 
pace d'à peine soixante mètres qui séparait les 
tranchées adverses il résolut d'aller chercher le 
soldat en détresse. Sous l'incessante fusillade des 



FESTUBERT 127 

mitrailleuses, Pym se glissa en rampant jusqu'à 
rhomme qu'il chercliait, le malheureux, blessé aux 
deux cuisses, gisait là depuis trois jours et trois 
nuits. Pym ne pouvait le remuer sans lui causer 
une souffrance qu'il n'était pas en état de suppor- 
ter. Pym appela à l'aide et le sergent Hollowell 
partit pour le rejoindre, mais une balle l'abattit 
raide mort au moment où il rejoignait Pym et le 
blessé. 

Pym s'en revint alors en rampant sous les balles 
pour se procurer un brancard mais il se rendit 
compte que le terrain était beaucoup trop raboteux 
pour qu'on y pût traîner une civière. Il repartit à 
travers le champ de mort et finalement, au prix 
des difficultés inouïes, il put ramener son blessé. 

Nombre d'exploits glorieux furent accomplis dans 
ces groupes-là et ce chapitre ne peut être clos sans 
que soit racontée la prouesse admirable entre tou- 
tes du sergent Hickey, du 4e bataillon canadien, ^ 
proposé de ce fait pour la Victoria Cross. Hickey 
avait rejoint le bataillon à Valcartier, provenant 
du 36e Peel Régiment. Le 24 mai, il s'offrit pour 
aller retirer deux mortiers abandonnés la veille 

^ Le 4e bataillon canadien resta sous un feu continu à Festu- 
bert pendant dix jours et onze nuits. Le 27 mai au matin les 
fils téléphoniques entre la ligne de feu et le quartier général du 
bataillon et de la brigade furent rompus et à neuf heures le sol- 
dat W. E. F. Hart (depuis lors lieutenant) s'offrit pour aller 
les réparer. Hart était alors aux côtés du commandant M. J. 
Colquhoun (maintenant lieutenant-colonel) et deux fois déjà 
ce matin-là ils avaient été à demi enfouis par les obus. Le soldat 
Hart répara les fils en onze endroits et rétablit la communica- 
tion avec le bataillon et la brigade. Il avait pris part aussi à 
l'attaque du " Verger " et était resté sous l'avalanche de balles 
et d'obus sans le moindre abri, pendant une heure et demie. Hart 
qui est maintenant officier signaleur du 4e bataillon est un jeune 
homme propriétaire d'une ferme près de Brantford, Ontario. 
Il est au bataillon depuis août 1914. 



128 LES CANADIENS EN FLANDEE 

dans un fossé. La tentative comportait une mort 
à peu près certaine, mais le danger semblait agir 
sur Hickey plutôt comme un stimulant que comme 
une entrave. Après des péripéties périlleuses et 
sous un feu d'enfer il trouva les mortiers et les 
ramena. Mais il découvrit aussi — ce qui était 
d'une valeur infiniment plus grande — - la route la 
plus rapide et incomparablement la moins dange- 
reuse pour amener les hommes des tranchées de 
réserve à la ligne de feu. Ce fut une découverte 
qui sauva bien des existences à un moment où la 
vie de chaque homme était de la plus haute valeur. 
Au risque de sa vie il guida par cette route, des 
groupes nombreux de soldats jusqu'aux tranchées. 

Le sentiment du devoir, toujours remarquable 
chez Hickey, le fit à Pilckem Ridge, le 23 avril 
s'aventurer en avant des lignes pour secourir cinq 
camarades blessés. Comment il échappa aux obus 
et aux balles que l'ennemi, témoin constant de ses 
héroïques efforts, ne se fit aucun scrupule de faire 
pleuvoir sur lui, est impossible à expliquer; mais 
il réussit à panser les blessures de ses cinq cama- 
rades et à les ramener à l'arrière. 

Nature modeste et enjouée et brave entre nos 
braves Canadiens, Hickey ne vécut pas pour rece- 
voir la récompense de sa conduite courageuse. Le 
30 mai, une balle perdue le frappa au cou et le 
tua. C'est .ainsi que s'en retourna chez le Dieu des 
Batailles un guerrier pour qui la bataille avait 
été une joie. 

Le 31 mai, la division canadienne, passant à d'au- 
tres le territoire qu'elle avait conquis sur l'ennemi, 
fut envoyée à l'extrémité sud de la ligne britan- 



FESTUBEKT 129 

nique. Là, la vie monotone des tranchées suivit son 
cours jusqu'à mi- juin. ^ 

1 Sir John French donne en ces termes les raisons qui firent 
mettre fin à la bataille de Festubert : 

"' J'avais alors toutes raisons de considérer que la bataille en- 
gagée pour la première armée le 9 mai, et reprise le 16, ayant 
obtenu pour le moment son but précis ne devait plus se pour- 
suivre activement...'' "Pendant la bataille de Festubert l'enne- 
mi fut chassé d'une position solidement retranchée et fortifiée, 
et quatre milles de tranchées lui furent enlevés sur une profon- 
deur movenne d'environ 600 mètres." 



CHAPITEE VII 

GIVENCHY. 

Menus engagements. — Bataille sanglante. — Attaque contre 
la " montagne pierreuse " et contre " Dorchester." — Po- 
sition des troupes canadiennes. — Un bombardement en- 
nemi. — Le " bec de canard." — Une mésaventure. — Prise 
de " Dorchester," — Les bombardiers. — La bravoure du 
sergent-major Owen. — Le lieutenant Campbell monte une 
mitrailleuse sur le dos du soldat Vincent. — Comment le 
soldat Smith ravitailla les bombardiers. — L'ennemi reçu à 
coups de briques. — La Division Britannique incapable 
d'avancer. — Les Canadiens tiennent bon. — " J'irai à plat 
ventre !" — Le général Mercer. — La bravoure du soldat 
Clark. — Fête nationale. 

Sur qiuinze cents Anglais qui partirent 

Ils revinrent cinquante-trois. 
Le reste a succombé à Chevy-Chase 

Sous l'arbre aux. feuilles vertes. 

{Vieille ballade écossaise.) 

Regarde, me disait mon père 

Ce drapeau vaillamment porté 
Il a fait ton pays prospère 

Et respecte ta liberté. 

C'est le drapeau de l'Angleterre 

Sans tache, sur le firmament 
Presque à tous les points de la terre 

Il flotte glorieusement. 

ERÊCHEITTe. 

Patrie ! Autour de toi les peuples en démence 
N'entraveront-ils pas ton généreuix élan ? 
Là-bas aux bords du Rhin le sabre du Uhlan 

N'?.rrêtera-t-il pas ta pensée imp(uissante 

Vers la terre promise où luit incandescente 

L'aurore du progrès graduel Qt fécond ? 

Fréchettê. 

Entre la bataille de Festubert, le 26 mai, et la 
grande mêlée de Loos, le 25 septembre il y eut, 

130 



GIVENCHY 131 

tout le long du front britannique, une série d'en- 
gagements secondaires, où celui de Givenchy mar- 
que d'une autre borne rouge le chemin du Canada 
vers la gloire. 

Le nom de Givenchy, brièvement mentionné par 
Sir John French dans son rapport officiel sur l'en- 
semble des opérations de l'armée britannique pen- 
dant cette période ne donne aucunement l'idée de 
la rage désespérée ni de l'étendue du combat où 
les Canadiens firent tout ce qu'on réclamait d'eux 
et plus encore. S'ils furent obligés dans la suite 
d'évacuer les positions fortifiées qu'ils avaient con- 
quises avec tant d'héroïsme, ils le durent à des 
difficultés survenues sur d'autres points du champ 
de bataille et qui empêchèrent la 7e division bri- 
tannique d'arriver à temps. 

Si l'on envisage comme un ensemble la longue 
série d'opérations engagées sur le front occidental 
il se peut que Givenchy n'apparaisse que comme 
un incident, mais ce fut en réalité une bataille san- 
glante dont les péripéties feront vibrer tous les 
cœurs canadiens. 

La 7e division britannique devait attaquer de 
front un fortin des retranchements de l'ennemi, 
connu de nos troupes sous la dénomination de 
" montagne pierreuse " ; le 1er bataillon canadien 
(Ontario) sous le commandement du lieutenant- 
colonel Hill, de la 1ère brigade devait appuyer le 
flanc droit de la division britannique en «'empa- 
rant de deux lignes de tranchées allemandes s'éten- 
dant à 150 mètres au sud de la " montagne pier- 
reuse " vers un endroit dénommé " Dorchester ". 
Des détachements des 2e et 3e bataillons canadiens 
devaient occuper les lignes de tranchées prises par 
le 1er bataillon, les consolider et les réunir à nos 



132 LES CANADIENS EN FLANDKE 

tranchées, et finalement constituer un flanc de dé- 
fense partout où ce serait nécessaire. 

Après des préparatifs qui durèrent plusieurs 
jours, le 1er bataillon canadien (Ontario) fut ame- 
né en première ligne et le 15 juin à trois heures de 
* raprès-midi il arriva dans nos tranchées juste en 
face de la position à attaquer, tandis que le 2e 




DIRECTION 
D'ATTACHE 

OfiCHESUR 



CHEMfNS DE FÊ 
ROUTES 
Q iQÙ 



J£0 



VE.'?6ES 



ATTAQUE FAITE PAR 
1^*^ BATAILLON CANADIEN 
IS JUIN 1915 



bataillon canadien, sous la direction du lieutenant 
colonel Watson, qui maintenait une portion de la 
tranchée, s'écarta, pour leur faire place, vers la 
droite. 

A la droite du bataillon d attaque la ligne de 
tranchées était tenue par les 2e et 4e bataillons 
canadiens jusqu'au canal de la Bassée, tandis que 
le 3e régiment canadien de Toronto agissait comme 
soutien. La gauche était confiée aux East York. 



GIVENCHY 133 

De trois à six heures du soir, le régiment d'On- 
tario attendit l'ordre de charger tout en chantant 
ses chansons favorites — toutes fort connues mais 
qui ne sauraient être imprimées. L'ennemi canon- 
nait notre position avec entrain, bien que notre ar- 
tillerie eût vite pris l'avantage. 

Un quart d'heure avant l'attaque, deux canons de 
8 placés dans les tranchées, à la faveur de l'obs- 
curité, sur l'ordre du brigadier-général Burstall, 
ouvrirent le feu sur le parapet des tranchées enne- 
mies. L'une des pièces, commandée par le lieute- 
nant C. S. Craig tira plus de 100 coups, anéantis- 
sant les fils barbelés et détruisant deux mitrail- 
leuses, le lieutenant Craig, déjà blessé à Ypres au 
commencement de mai et une seconde fois dans son 
poste d'observation près de Givenchy, fut grave- 
ment blessé en cette occasion après qu'il eût ache- 
vé sa tâche. Le lieutenant L. S. Kelly, qui com- 
mandait une autre pièce avait réussi à détruire 
une mitrailleuse au moment où un obus ennemi 
démolissait son propre canon et le blessait lui- 
même. Les boucliers étaient 'déchirés et tordus 
comme du papier par la violence de la fusillade. ^ 

^ Le 12 juin la 14e batterie de T'artillerie de campagne cana- 
dienne, sous les ordres du commandant George H. Ralston reçut 
l'ordre de placer la matinée du 15 deux canons dans notre tran- 
chée de première ligne, au " Bec de canard " et de les protéger 
avec des sacs de sable. La tranchée allemande ne se trouvait 
qu'à 75 mètres de cet endroit et les pièces n'étaient destinées 
qu'à couper les fils barbelés, à raser les parapets et à bouleverser 
les abris des mitrailleuses sur un front de 200 mètres. 

Les emplacements que devaient occuper ces pièces furent prêts 
dès le 14 au soir, A 9^/4 heures leurs roues entourées de vieux 
pneumatiques d'auto elles quittèrent la batterie établie près du 
canal et, sous la conduite du capitaine Stockvvell et dw sergent- 
major Kerry, traversèrent Givenchy. Une fois là, les chevaux 
furent dételés et les canons furerit traînés à bras d'hommes jus- 



134 LES CANADIENS EN FLANDKE 

Un peu avant six heures les sapeurs firent ex- 
ploser une mine. Mais la galerie n'avait pu être 
poussée aussi loin qu'on aurait voulu à cause de la 
présence d'une nappe d'eau sous les tranchées alle- 
mandes. Aussi fit-on évacuer les troupes canadien- 
nes d'un saillant dénommé " le bec de canard " 
afin d'éviter que nos hommes fussent blessés dans 
nos propres tranchées. Cependant, pour que la 
ligne allemande fût vraiment atteinte par la défla- 
gration, la charge employée avait été si forte que 
l'effet s'en fit sentir fâcheusement dans la tran- 
chée canadienne. Plusieurs bombardiers furent 
tués et blessés; un dépôt de bombes se trouva en- 

qu'à leur emplacement dans nos tranchées de première ligne. Les 
obus furent aussi amenés dans des wagonnets blindés. Les canons 
étaient protégés par des plaques de 24 millimètres et les artil- 
leurs ne les quittèrent pas de la nuit. 

Le canon de la section de droite était commandé par le lieu- 
tenant C. S. Craig avec l'aide du sergent Miller et le canon de la 
section de gauche par le lieutenant h, S. Kelly avec l'aide du 
sergent E. G. MacDougall. 

^ Dans l'après-midi du 15, les batteries de la division commen- 
cèrent à tirer sur certains points de la ligne ennemie. A six 
heures moins le quart, l'infanterie exécutant ponctuellement les 
ordres reçus d'avancer, renversa le parapet devant les deux ca- 
nons et découvrit le champ de tir. Les pièces tirèrent immédia- 
tement sur la position allemande, et à six heures elles avaient dé- 
truit les six emplacements occupés par les mitrailleuses enne- 
rnies, rasé les parapets et mis en pièces les fils barbelés. Au der- 
nier coup de canon l'infanterie s'élança à l'attaque, au moment 
même où les batteries allemandes commençaient à repérer nos 
deux canons. Un obus s'abattit derrière la pièce de droite 
tuant trois artilleurs et blessant le lieutenant Craig et le caporal 
King^ qui succomba à ses blessures- Le lieutenant Kelly fut 
blessé quelques instants après. Le sergent MacDougall trouva 
le lieutenant Craig étendu dans un état grave parmi les morts 
et les blessés et le transporta dans une ambulance de secours. 
Plus tard la pièce de gauche fut démolie par fan obus qui porta 
en plein. 

Le sergent MacDougall, originaire de Moncton, New-Bruns- 
wick, et ingénieur-électricien de l'Université McGill. réussit la 
nuit suivante à transporter les deux canons en lieu sûr. 



GIVENCHY 135 

foui sous les décombres, et un obus ennemi en fai- 
sait sauter un autre presque au même instant. Par 
suite de ces deux accidents nous manquâmes de 
bombes quand nous en eûmes plus tard besoin et 
il nous fallut compter entièrement sur la provision 
de bombes dont les bombardiers étaient munis. 

Le lieutenant-colonel Beecher, qui commandait 
en second, n'eut aucun mal lors de Fexplosion de 
la mine, mais il fut tué d'un éclat d'obus un ins- 
tant après. 

La compagnie d'attaque qui avait à sa tête le 
commandant G. J. L. Smith s'élança, dissimulée 
sous le nuage de fumée et de poussière soulevé par 
la mine, et rencontra le feu meurtrier des mitrail- 
leuses allemandes installées sur la montagne pier- 
reuse. Mais l'élan des hommes se maintint irré- 
sistible et presqu'immédiatement ils occupèrent la 
tranchée allemande de première ligne ainsi que 
" Dorch ester " ; mais ceux qui faisaient face à la 
montagne pierreuse furent arrêtés par une grêle de 
balles qui les tua ou les blessa tous. 

La compagnie d'attaque fut suivie à droite et à 
gauche par des groupes de bombardiers et par une 
escouade de huit sapeurs de la 1ère compagnie du 
génie. Le lieutenant G. A. James qui dirigeait le 
groupe des bombardiers de droite trouva la mort 
au moment de l'explosion de la mine. Ceux qui res- 
tèrent s'iavancèrent sans chef. Le lieutenant G. N. 
Gordon qui conduisait le groupe de gauche s'a- 
vança dans la direction de la montagne pier- 
reuse, mais presque tous les bombardiers furent 
mis hors de combat. Quelques-uns, le lieutenant 
Gordon y compris, arrivèrent à la tranchée de pre- 
mière ligne. Peu après, le lieutenant fut blessé, 
et ensuite tué par un groupe de bombardiers enne- 



136 LES CANADIENS EN FLANDRE 

mis, dans la tranchée allemande de première ligne, 
ainsi que deux de ses hommes qui avaient épuisé 
leur provision de bombes. Les soldats du génie fu- 
rent également tués ou blessés à l'exception du sa- 
peur Harmon, qui, incapable d'accomplir son of- 
fice une fois seul, recueillit précipitamment les 
bombes dont n'avaient pu faire usage les morts, 
les mourants et les blessés, et ainsi muni, il se 
fraya un passage seul le long de la tranchée. Il ne 
se retira atteint de dix balles que lorsqu'il eut 
lancé sa dernière bombe. 

La deuxième compagnie conduite par le capi- 
taine G. L. Wilkinson suivait immédiatement la 
compagnie d'attaque et les bombardiers, et toutes 
deux, s'élancèrent jusqu'à la tranchée de deuxième 
ligne oti l'ennemi opposa une ferme résistance, en- 
core que quelques-uns aient réussi à s'enfuir parmi 
les hautes herbes. Les bombardiers se mirent à 
l'œuvre pour faire place nette. Les Allemands qui 
résistaient furent enfilés à la baïonnette; d'autres 
faits prisonniers furent dirigés sur l'arrière, et 
plus tard tués, ainsi que quelques-uns de ceux qui 
les escortaient, par le feu de mitrailleuses et de 
fusils provenant de la montagne pierreuse. 

La compagnie du capitaine Wilkinson était sui- 
vie presque immédiatement par la troisième com- 
pagnie, que commandait le lieutenant T. 0. Sims, 
car les autres officiers, le capitaine F. W. Robinson 
et le lieutenant P. AV. Pick avaient été tués par un 
obus lors de la canonnade provoquée par l'explo- 
sion de notre mine. Cette compagnie commença à 
fortifier la tranchée allemande de première ligne, 
capturée à présent, — c'est-à-dire qu'elle plaça les 
sacs de terre sur le bord opposé et fit face à Ten- 
nemi. Elle avait grandement souffert en s'avançant 



GIVENCHY 137 

dans l'espace découvert entre les lignes adverses, 
et la compagnie du capitaine Delamere fut dépê- 
chée comme renfort. Le capitaine Delamere ayant 
été blessé, le commandement passa au lieutenant 
J. C. L. Young qui fut blessé sur notre parapet. 
Le lieutenant Tranter le remplaça et fut tué sur 
le champ. Le sergent-major Owen assuma le com- 
mandement qu'il exerça avec intelligence et bra- 
voure. 

Le lieutenant F. W. Campbell, avec deux mi- 
trailleuses, avait suivi de près la compagnie du ca- 
pitaine Wilkinson. Pendant l'avance, tous les mi- 
trailleurs de l'une des équipes furent blessés ou 
tués, mais une partie de l'autre équipe atteignit 
la tranchée ennemie qu'ils suivirent dans la direc- 
tion de la montagne pierreuse. L'avance présen- 
ta les plus grandes difficultés et bien que reçus 
l)ar le feu nourri des mitrailleuses et des fusils, 
les bombardiers frayèrent le chemin jusqu'à ce que 
toute avance fut rendu impossible par une barri- 
cade rapidement érigée par l'ennemi. Bombes et 
mitrailleuses firent tous les frais de la journée à 
tel point qu'on en arrive à croire qu'elles rempla- 
cèrent le fusil. Les mitrailleuses qui atteignirent 
la tranchée ne comptaient plus que le lieutenant 
Campbell, le soldat Vincent, de Bracebridge, On- 
tario, avec leur mitrailleuse et son trépied. A dé- 
faut de support, le lieutenant Campbell installa la 
mitrailleuse sur le large dos du soldat Vincent et 
fit feu sans discontinuer. Dans la suite, pendant 
la retraite, les bombardiers allemands pénétrèrent 
dans la tranchée et le lieutenant Campbell fut 
blessé. Le soldat Vincent coupa la bande de car- 
touches et, abandonnant le trépied, tira jusqu'en 
lieu sûr la machine devenue trop chaude pour être 



138 LES CANADIENS EN FLANDRE 

maniée. Le lieutenant Campbell se traîna en ram- 
pant hors de la tranchée ennemie et fut ensuite 
transporté mourant dans la nôtre par le sergent- 
major Owen. A lui s'applique cette citation de 
Kinglake : " Personne ne mourut ce soir-là plus 
couvert de gloire et cependant il y eut bien des 
morts et ample provision de gloire." 

Le détachement chargé de la construction de la 
ligne reliant nos tranchées à la ligne de Padver- 
saire se mit en route selon les instructions reçues, 
mais le feu acharné des mitrailleuses de la mon- 
tagne pierreuse obligea les hommes à se réfugier 
dans nos tranchées, et les tentatives réitérées qui 
furent faites n'eurent pas plus de succès. Le ba- 
taillon borna alors ses efforts à élever des barri- 
cades au sud de la montagne pierreuse et au nord 
d Dorchester et de tenir la tranchée de seconde 
ligne. 

La provision de bombes s'épuisait. Elle fut re- 
nouvelée en partie par les seuls efforts du soldat 
Smith, de Southampton, Ontario. Fils d'un pasteur 
méthodiste, Smith avait à peine dix-neuf ans quand 
la guerre éclata et il était élève du Collège Com- 
mercial de Listowell qu'il quitta pour s'engager. 
L'explosion de la mine l'enterra sous l'écroulement 
de la tranchée, et lors qu'il fut parvenu à se dé- 
gager il constata que tout son fourniment y com- 
pris son fusil avait disparu. Mais, avec le sens pra- 
tique développé par ses études, il comprit vite qu'il 
s'agissait de fournir une provision ininterrompue 
de bombes à destination des tranchées allemandes. 
Il recueillit toutes celles qu'il trouva auprès des 
morts et des blessés, les fixa tout autour de «on 
corps, et, à quatre pattes, partit faire sa livraison. 
Cinq fois, il fit ce voyage. Deux fois seulement, il 



GIVENCHY 139 

put arriver aux tranchées et passer directement sa 
charge aux camarades, mais par trois fois le feu 
incessant de l'ennemi l'obligea à rester à plat ven- 
tre et à lancer une à une dans la tranchée les 
bombes qui n'explosent pas avant que la goupille 
de sûreté ne soit enlevée. Les balles mirent ses vê- 
tements en lambeaux, mais il resta indemne jus- 
qu'à la fin de ses parcours hasardeux, ce qu'il ex- 
pliqua en disant : " Je changeais tout le temps de 
place ! " Singulier exemple d'un esprit indomp- 
table, satisfait d'accomplir patiemment son devoir 
dans un indescriptible enfer. 

Mais, en dépit de tout, il n'y eut bientôt plus de 
bombes, et les vides que causa dans les rangs 
le feu violent des mitrailleuses et des fusils de la 
montagne pierreuse augmentèrent énormément les 
difficultés de tenir la ligne. Les bombardiers 
ne pouvaient plus combattre. Un soldat blessé in- 
connu fut aperçu debout sur le parapet de la tran- 
chée allemande; ayant jeté sa dernière bombe et 
pleurant de rage, il continua jusqu'à ce que la 
mort l'interrompit, à faire pleuvoir des briques et 
des pierres sur l'ennemi qui avançait. 

Tous les efforts furent faits pour évacuer les 
blessés et des renforts prélevés sur le 3e bataillon 
furent envoyés. ^ 

Sans bombes, on ne pouvait rien faire. A un cer- 
tain endroit, quatre soldats qui s'étaient proposés 
pour aller en chercher furent tués l'un après l'au- 
tre; sur ce, le sergent Kranz, originaire de Lon- 
dres, et émigré à Vermillion^ Alberta, ancien sol- 
dat de l'Argyll and Sutherland Régiment réussit à 

1 Le 3e bataillon (Toronto) n'a plus à présent que cinq des 
81 officiers qu'il comptait à l'origine et 240 sous-officiers et sol- 
dats de son premier contingent. 



140 LES CANADIENS EN FLANDKE 

en ramener un chargement, et après lui le sergent 
NeAvell, fabricant de fromage de Watford, près de 
Sarnia, et le sergent-major Cuddy, droguiste de 
StrathroY. Mais finalement, la plupart de ces vo- 
lontaires furent tués et le ravitaillement devint 
insuffisant. Peu à peu, ceux de nos hommes qui 
occupaient la seconde ligne allemande furent re- 
jetés sur la tranchée de communication d'autant 
plus que la perte de presque tous nos officiers en- 
levait toute direction à la résistance. 

La position fortifiée de la montagne piera^euse 
et la ligne allemande qui courait au nord de ce 
fort empêchait la division britannique d'avancer. 
Mais malgré la lourde pression exercée par l'en- 
nemi sur leur flanc gauche, les Canadiens, comp- 
tant sur le succès final de l'attaque prononcée à 
gauche, se maintinrent sur le terrain gagné. 

Pendant ce temps, l'ennemi accumulait des for- 
ces importantes et finalement, vers neuf heures et 
demie, le reste du bataillon fut obligé d'évacuer 
tout le terrain conquis. Le recul s'effectua délibé- 
rément sous une pluie de balles qui nous infiigea 
de lourdes pertes. 

Un épisode admirable entre tant d'autres, vaut 
d'être rapporté. Le soldat Gledhill a dix-huit ans. 
Son grand-père est propriétaire d'une filature à 
Ben Miller, près de Goderich, Ontario. Eécemment 
encore cette localité était célèbre par la présence 
de l'homme le plus lourd du monde, car c'est là 
que demeurait M. Jonathan Miller qui pesait 200. 
kilogs et ne pouvait se déplacer que dans un véhi- 
cule construit pour son usage particulier. Le sol- 
dat Gledhill, appelé sans doute à doter son pays 
d'origine d'une renommée d'un autre genre, vit les 
Allemands envahir la tranchée, il se rendit compte 



GIVENCHY 141 

également que deux mitrailleurs avec leur ma- 
chine et lui aVec son fusil j restaient seuls. Avant 
qu'il ait pu en observer davantage, une bombe le 
projeta en l'air et le déposa sain et sauf hors de 
la tranchée avec son fusil brisé. S'emparant d'un 
autre, il fit feu, agenouillé, jusqu'à ce qu'il devint 
urgent pour lui de, se joindre à ses camarades qui 
se repliaient. Durant cette manœuvre, qui exigeait 
une certaine précaution, il trébucha contre le lieu- 
tenant Brown, blessé, et lui offrit de le porter. 
" Non, merci ", dit le lieutenant, " je peux ram- 
per." Sur ce le soldat Frank Ullock, loueur de che- 
vaux à Chatham, Nouveau-Brunswick, et mainte- 
nant amputé d'une jambe, lui demanda: "Alors, 
emporte-moi ? *' — " Je veux bien " répondit Gled- 
hill. Mais Frank Ullock étant un homme de poids 
ne peut être soulevé. Gledhill se mit à quatre pat- 
tes et tira doucement Ullock cramponné fortement 
à son centuron jusqu'à la tranchée. Un instant, le 
laissant à l'abri, il alla couper une longueur de fil 
barbelé, en lança une extrémité, comme un lasso à 
Ullock qui se l'attacha autour du corps, et c'est 
dans cet attirail que s'acheva le trajet jusqu'aux 
tranchées où les brancardiers recueillirent le bles- 
sé. Tout ceci se passa, comme bien on pense, du 
commencement à la fin, à chaque pas, sous une 
tempête de projectiles. Le sort plaça finalement 
Frank Ullock entre les mains du Docteur Murray 
MacLaren, de Nouveau-Brunswick, lui aussi, qui 
le soigna avec sollicitude dans la tente-hôpital de 
1,080 lits qu'il dirige. Gledhill ne fut pas une fois 
atteint et en dépit de pareilles aventures il préfère 
la vie du front à la filature de son grand-père, à 
Ben Miller, près de Goderich, Ontario. 

Des vingt-trois officiers qui prirent part à l'ac- 
6 



142 LES CANADIENS EN FLANDKE 

tion, trois seulement échappèrent à la mort encore 
qu'ils furent blessés. Ce sont: le colonel Hill qui 
combattit à côté de ses hommes jusqu'à la der- 
nière minute avec courage et jugement; le lieute- 
nant S. A. Creighton et le lieutenant (depuis lors 
capitaine) T. C. Sims qui accomplirent leur tâxîhe 
en soldats exercés. 

Quoique le plan d'attaque eût été préparé par 
le commandant de corps, les opérations exécutées 
par le 1er bataillon canadien (Ontario) furent di- 
rigées remarquablement par le général Mercer qui 
commandait la brigade. Philoisophe par goût, avo- 
cat de profession, le général est de caractère calme 
et égal, jamais enclin à prodiguer ses paroles, 
comme il convient à un homme parvenu à la pleine 
maturité de la vie. 

Durant vingt-cinq ans, il s'occupa activement de' 
la milice canadienne et il commandait le 2e Queen's 
Own, de Toronto, qui le tenait en haute estime. 

Depuis son arrivée en France, il a acquis, face 
à l'ennemi, une grande expérience de soldat. En 
outre, il a le précieux avantage d'être doué d'un 
bon sens pénétrant, d'un grand courage et de fa- 
cultés militaires naturelles. Nul plus beau tribut 
ne peut lui être rendu que le respect et l'affection 
que lui portent ses hommes. 

Le lendemain de l'attaque on aperçut un blessé 
resté gisant entre les tranchées (adverses. Le bri- 
gadier E. A. Barrett du 4e bataillon, ancien 
" stewart " de l'Edmonton Club partit sans hésiter, 
en plein jour, sous les obus et les balles et ramena 
le blessé. 

Deux jours plus tard, le 18, le soldat G. F. Clark 
du 8e bataillon (Winnipeg Rifles) fit preuve d'une 
audace et d'un sang-froid plus grands encore. 



GIVENCHY 143 

Vers midi, dans le voisinage du " bec de canard " 
le lieutenant mitrailleur E. H. Hougliton, de Win- 
nipeg, (8e Bataillon) vit un soldat anglais étendu 
le long de la tranchée allemande. A la tombée de 
la nuit, accompagné du soldat mitrailleur Clark, 
il se glissa par une ouverture pratiquée dans le 
parapet et ils ramenèrent à eux deux le blessé, qui 
était un simple soldat du régiment East York. 

Les tranchées à cet endroit n'étaient distancées 
que de vingt-cinq mètres. Le soldat Clark, dont la 
casquette avait été traversée par une balle au 
cours de cette expédition, se glissa à nouveau par 
Pouverture, et se dirigea vers une mitrailleuse 
canadienne abandonnée à quelques mètres de la 
tranchée allemande pendant la récente attaque. Il 
la ramena sans encombre jusque dans la tranchée, 
et tira le trépied à quelques pas de notre parapet. 
II désirait garder la mitrailleuse pour l'ajouter à 
la batterie de sa section; mais le général décida 
qu'elle serait rendue au bataillon à qui elle appar- 
tenait et en échange il promit à Clark quelque 
chose de moins encombrant à porter. Le soldat 
Clark est originaire de Port Arthur, Ontario, et 
avant la guerre gagnait sa vie comme bûcheron. 

Après être restées plusieurs jours sous le feu 
violent de l'artillerie, nos troupes furent relevées 
et l'état-major se transporta plus au nord, et nous 
remplaçâmes une division anglaise dans une nou- 
velle ligne de tranchées. 

Le jour de la fête nationale, les hommes se sou- 
vinrent avec orgueil qu'ils étaient une nation ar- 
mée; ceux des tranchées arborèrent le drapeau du 
Canada décoré des lys de France, provoquant la 
fureur des barbares qui le criblèrent de balles. 
A l'arrière, le grand jour fut célébré par des sports 



144 LES CANADIENS EN FLANDKE 

et des jeux tandis que les joueurs de cornemuse 
des bataillons des Canadiens écossais jouèrent un 
choix d'airs nationaux. 

/Mais les cris des équipes de baseball, les con- 
certs drolatiques où Ton ne recula pas devant les 
allusions personnelles les plus effrontées, les na- 
sillements des cornemuses et la reprise en chœur 
des " scies " les plus populaires, remuèrent ces 
hommes jusqu'au fin fond de leur être. Car c'était 
la première fête nationale que le Canada célébrait 
en tenant en mains l'épée sanglante. 



CHAPITRE VIII 

L'INFANTERIE LEGERE DE LA PRINCESSE PATRICIA. 

La revue à Lansdowne Park. — Remise du drapeau par la 
Princesse Patricia. — Les vétérans et les réservistes sud- 
africains. — Le régiment dans la tranchée- — St-Eloi. ■ — 
Le commandant Hamilton Gault. — Une dangereuse recon- 
naissance. — Attaque d'une sape. — Un assaut allemand. — 
Leçons apprises de l'ennemi. — La marche au combat. — 
Voormezeele. — La mort du colonel Farquhar. — Le bois 
du Polygone. — L'admirable besogne du régiment. — Un 
mouvement vers Ypres. — Violent bombardement. — Une 
nouvelle ligne. — Arrivée du commandant Gault. — Les 
pertes du régiment. — Les obus asphyxiants. — La poussée 
allemande. — Le commandant Gault blessé. — Le lieutenant 
Niven prend le commandement. — Une position critique. — 
L'héroïsme du caporal Dover. — Une journée terrible. — 
Insuffisance de petites munitions. — La troisième attaque 
allemande. — L'ennemi repoussé. — Le régiment réduit à 
iio fusils. — Relevé. — Le service pour les morts. • — Au 
bivouac. — Une ligne de tranchées à Armentières. — Le ré- 
giment à effectif plein. — Dirigé vers le s>ud. — De retour 
au cantonnement. — Chargé de l'instruction des nouvelles 
troupes. — Le régiment rejoint les Canadiens. — Pages glo- 
rieuses. 

" Cet étendard qu'au grand jour des batailles. 

Noble Montcalm, tu plaças dans ma main, 
Cet étendard qu'aux portes de Versailles, 
Naguère^ hélas! je déployais en vain, 
Je le remets aux champs oii de la gloire 
Vivra toujours l'immortel souvenir, 
Et dans ma tombe emportant ta mémoire. 
Pour mon drapeau je viens ici mourir," 

Octave Crémaziê. 
" L'aube luit sur nos armes 

Le drapeau flotte au vent 
Le clairon des alarmes 

Nous appelle : En avant ! 
Mais si la Victoire rebelle 

Trompait ses fidèles amis, 
Est-ce fin plus noble et plus belle 

Que de mourir pour son pays?" 
" Chant des Chasseurs." FréchETTiî. 

Le dimanche, 23 août 1914 par un jour maus- 
sade et gris, une foule énorme se réunissait dans 



146 LES CANADIENS EN FLANDRE 

le parc Lansdowne, à Ottawa, autour de l'infan- 
terie légère canadienne de la Princesse Patricia, 
pour assister à Toffice religieux et à la cérémonie 
pendant laquelle le drapeau que la princesse avait 
brodé elle-même serait remis au bataillon. Le régi- 
ment, composé surtout de vétérans de la guerre 
sud-africaine et de réservistes, défila, musique et 
joueurs de cornemuse en tête; puis il forma les 
trois côtés d'un carré devant la tribune d'honneur. 
Au milieu, entre le régiment et la tribune, se te- 
naient la duchesse de Connaught, la princesse Pa- 
tricia, et les dames d'honneur. 

En remettant le drapeau au colonel Farquhar, 
commandant te régiment, la Princesse Patricia 
prononça ces paroles : 

" J'ai le grand plaisir de vous présenter ce dra- 
peau que j'ai fait de mes mains; j'espère qu'il sera 
l'emblème d'un corps, qui, j'ai toute raison de le 
croire, sera un corps d'élite; je suivrai la carrière 
de chacun d'entre vous avec le plus vif intérêt, et, 
du fond du cœur, je forme des vœux pour la com- 
plète chance et l'heureux retour de tous." 

Ces souhaits de la belle et gracieuse princesse 
ont été impuissants à sauvegarder la vie des hom- 
mes de ce merveilleux bataillon qui déploya son 
drapeau sur les champs de bataille de la Flandre; 
mais chaque soldat avait résolu, aussi simplement 
et fièrement que les chevaliers du moyen-âge, de 
justifier la foi en sa gloire, si loyalement exprimée 
par la dame dont il avait l'honneur de porter le 
nom. 

Il convient maintenant de relater le sort du ba- 
taillon depuis le jour, qui semble si lointain, où il 
reçut son drapeau au milieu de tout l'apparat mi- 
litaire et au bruit des vivats des citoyens d'Ottawa. 



INFANTERIE PRINCESSE PATRICIA 147 

Le régiment de la Princesse Patricia contenant 
Il ne proportion de soldats aguerris, plus grands 
que dans toute autre unité de la division cana- 
dienne, n'eut pas à se soumettre à une aussi longue 
période de préparation; aussi vers la fin de Tan 
1914 fut-il à même de quitter l'Angleterre à un 
moment où le besoin de renforts se faisait sérieu- 
sement sentir en France. Le régiment vint conso- 
lider la 80e brigade de la 27e division et prendre 
sa part d'une ligne faiblement tenue et férocement 
assaillie. Le régiment prit régulièrement ses relè- 
ves dans les tranchées pendant les mois de janvier 
et de février apprenant les dures leçons enseignées 
par une guerre se déroulant aux mois inexorables 
de l'hiver. Une étendue considérable de tranchées, 
en face du village de St-Eloi fut commise à sa 
garde et il planta ses mitrailleuses sur un remblai 
qui s'éleva en plein centre de la ligne. 

Les premiers jours ne se signalèrent par aucun 
incident et les pertes ne dépassèrent pas la moyen- 
ne, bien que plusieurs officiers pleins de valeur 
aient été mis hors de combat. Le 28 février 1915, 
les Allemands terminèrent une sape d'où le batail- 
lon fut soumis à une série d'embûches, de dangers 
et de pertes. Le commandant décida d'en finir avec 
cette constante menace. Le commandant Hamilton 
Gault et le lieutenant Colquhoun entreprirent de 
nuit une périlleuse reconnaissance des positions 
allemandes et revinrent bien informés. Le lieute- 
nant Colquhoun se risqua une seconde fois seul 
pour compléter ses informations mais il ne revient 
jamais: il est aujourd'hui prisonnier en Allemagne. 

L'attaque fut organisée par le lieutenant Crab- 
be; les lanceurs de bombes se rangeaient sous le 
commandement du lieutenant Papineau. Cet offi- 



148 LES CANADIENS EN FLANDKE 

cier d'une particulière bravoure est un descendant 
direct du rebelle de 1837, et bien que fidèle auîfc 
traditions familiales, il témoigna de son loyalisme 
quand l'Empire fut en danger et menacé; en de 
pareils moments les hommes de sa trempe, portent 
malgré eux la main à l'épée. Le caporal Kqss diri- 
geait une escouade de tirailleurs. Un détachement 
muni de pelles, devait suivre pour démolir le pa- 
rapet et combler la tranchée ennemie. L'espace/à 
franchir était fort court; quinze mètres environ 
séparaient la tranchée canadienne du point le plus 
avancé de la sape. Le groupe d'attaque traversa le 
terrain au galop et se précipita dans la sape. Xe 
caporal Koss, qui fut le premier au but tomba 
mort immédiatement. Le lieutenant Crabbe con- 
duisit le détachement dans la tranchée tandis que 
le lieutenant Papineau en longeait le parapet en 
courant et lançait des bombes à l'intérieur. Le lieu- 
tenant Crabbe, avec ses hommes, poursuivit sa cour- 
se jusqu'à ce qu'elle fut interrompue par une bar- 
ricade élevée par les Allemands. Pendant ce temps, 
le reste des troupes occupait le revers de la sape 
pour prévenir une contre-attaque. Un peloton con- 
duit par le sergent-major Lloyd, qui fut tué, atta- 
qua le parapet ennemi et réussit à le détruire sur 
un long parcours. La tranchée fut tenue le temps 
qu'il fallut pour achever cette besogne. A l'aube les 
troupes reçurent l'ordre de se retirer, et, tandis 
que perçait la lumière grise du matin, ils s'en re- 
tournèrent dans leurs tranchées, satisfaits d'avoir 
mené à bonne fin une tâche difficile. Le major 
Gault fut blessé au cours de cet engagement où 
les soldats de tout rang se conduisirent avec un 
courage et un entrain que n'avaient en rien abattus 



INFANTEEIE PKINCESSE PATRICIA 149 

six semaines passées dans le froid et riiumidité 
des tranchées. 

Le 1er mars, l'ennemi lança, à l'aide de bombes 
une attaque vigoureuse soutenue par l'artillerie. 
Jusqu'au 6, une lutte acharnée se poursuivit pour 
la possession de l'emplacement de la sape détruite. 
Il était défendu tour à tour par les " Princess 
Patricia " et par les . Anglais avec qui ils for- 
maient une brigade où régnait la camaraderie la 
plus dévouée et la plus fidèle. 

Le 6 mars, exécutant un plan soigneusement 
conçu, nos hommes se retirèrent des lignes de tran- 
chées qu'une distance de vingt ou trente mètres 
seulement séparait de celles des Allemands ; par un 
tiré avec une précision parfaite, notre artillerie 
balaya la sape et la tranchée que les Allemands 
avaient creusée pour l'établir, fut bouleversée; des 
fragments de corps d'Allemands étaient projetés à 
des hauteurs qui atteignaient parfois vingt mètres. 
Le bombardement fut effectué avec des obus à ex- 
plosifs puissants. Le soldat canadien s'adapte faci- 
lement aux circonstances; en capturant la sape, le 
28 février nos hommes constatèrent que les tran- 
chées allemandes mesuraient un mètre et demi de 
profondeur avec des parapets de soixante centimè- 
tres de hauteur et qu'en les pompant tous les jours, 
elles restaient relativement sèches. Cette constata- 
tion les amena à améliorer considérablement leurs 
propres tranchées. L'epérience était heureuse, car 
ils avaient piétiné dans l'e^iu pendant les mois 
d^hiver et avaient souffert grandement de pieds 
gelés. 

Le 13 mars, alors que les " Princess Patricia " 
se trouvaient au cantonnement, les Allemands, en 
réponse i)eut-être à l'offensive de Neuve Chapelle, 



150 LES CANADIENS EN FLANDRE 

attaquèrent vigoureusement, avec forces écrasan- 
tes, les tranchées et le remblai de St-Eloi. 

Précédée par une copieuse préparation d'artil- 
lerie, l'attaque réussit assez pour qu'il fût jugé né- 
cessaire d'enrayer son développement par une 
contre-attaque. 

Le régiment était cantonné à Westoutre, où à 
cinq heures et demie, le 14 mars, l'ordre fut trans- 
mis de se préparer au départ immédiat. A 7 heures 
du soir, on se mit en marche. A Zevecoten, le ré- 
giment rejoignit un bataillon du King's Royal 
Rifle Corps et marcha jusqu'à Dickebush. A 9 heu- 
res et demie il parvint au carrefour de Kruistraat- 
hoek, où il fit une courte halte avant de pousser 
jusqu'à Voormezeele, où il s'aligna au bord de la 
route. C'est à ce moment que la nouvelle que les 
Allemands s'avançaient en grand nombre sur l'ex- 
trémité du village fut connue du régiment. 

Pour éviter d'être surpris le commandant envoya 
la 4e compagnie garder la position à l'est. Peu 
après 2 heures du matin, l'ordre fut envoyé de 
coopérer, avec un bataillon de la Rifle Brigade, 
à l'attaque du remblai de St-Eloi, tombé la veille 
aux mains des ennemis. La zone d'action du ba- 
taillon se trouvait à l'est de la route Voormezeele- 
Warneton. 

La ligne précise du combat n'était pas exacte- 
ment connue. On savait seulement que le remblai 
et quelques tranchées à sa droite étaient aux mains 
des Allemands, et qu'à la gauche certaines tran- 
chées que l'état-major désignait par les lettres P. 
et A. étaient perdues aussi. Mais on n'était pas sûr 
que la tranchée T. fût toujours tenue par nos trou- 
pes. Il fut décidé, en l'absence de toute certitude, 
de se diriger vers un bâtiment de ferme formant 



INFANTERIE PRINCESSE PATRICIA 151 

un objectif facilement repéré. Par ce moyen on se- 
rait renseigné car si la tranchée T. avait été cap- 
turée par Tennemi, il paraissait probable que le ba- 
taillon serait tout de suite attaqué avec violence. 
Si elle était encore au pouvoir de nos troupes, le 
bataillon pourrait, présumait-on, protéger d'abord 
le commencement d'un assaut dirigé sur les tran- 
chées allemandes aux points connus sous les let- 
tres A. et P. et, successivement, l'attaque du rem- 
blai. 

L'alternative comportait une avance vers le sud 
sur la route d'Yprès à St-Eloi. Mais avec ce plan, 
il fallait s'attendre, à ne progresser que très lente- 
ment à travers les enclos de St-Eloi et, les atta- 
ques à prévenir auraient été exposées à recevoir de 
liane un feu violent provenant des tranchées A. 
et P. 

Le plan sommaire ci-dessous indiquera claire- 
ment la situation : 




152 LES CANADIENS EN FLANDKE 

Le bataillon ne pouvait naturellement avancer 
que difficilement; la rue de Yoormezeele se trou- 
vait encombrée de traînards. Pour maintenir le 
contact pendant cette avance à travers champ, il 
était indispensable de faire de continuelles haltes, 
et de se protéger par des rideaux d'éclaireurs. 

On sut de façon certaine à St-Eloi que la tran- 
chée A. avait été reprise par les troupes britanni- 
ques, et les modifications nécessaires furent appor- 
tées au plan provisoirement adopté. Le bataillon 
changea d'objectif et délaissa la ferme pour se 
rendre vers un parapet à 200 mètres plus à l'ouest, 
qui fut atteint vingt minutes avant Paube. La 2e 
compagnie se disposa immédiatement à attaquer 
la tranchée P. qu'elle se proposait d'approcher par 
le revers de la tranchée A. L'attaque comprenait 
trois échelons. 

L'avance se fit avec sang-froid et résolution mais 
les troupes d'attaque furent reçues par le feu vio- 
lent des mitrailleuses du remblai. Nulles troupes 
au monde n'auraient pu se frayer un passage sous 
un feu qui fauchait tout ce qui se présentait. Il 
fallait renoncer à l'espoir d'une surprise et comme 
l'envoi d'une compagnie de renfort n'aurait déter- 
miné qu'un sacrifice inutile et sanglant, on laissa 
trois pelotons pour tenir la droite du parapet face 
au remblai et le reste du bataillon fut replié sur 
Voormezeele, parvenant à Dickebush à 8 heures 
du matin. 1 

1 Dans son " Histoire de la Guerre," panue chez Nelson, M. 
John DiDchan parle en ces termes du rôle des " Princess Patri- 
cia " à St-Eloi : " Le régiment de la Princesse Patricia fut^ le 
premier d'entre les troupes d'outre-mer qui prit part à une action 
d'importance capitale, et ses exploits sont l'orgueil de l'Empire 
entier — orgueil qui devait s'accroître encore de la gloire dont 
se couvrit la division canadienne dans les luttes désespérées du 
mois d'avril. Cinq jours plus tard, ce régiment subit une perte 



INFANTERIE PRINCESSE PATRICIA 153 

Les forces engagés firent preuve d'une grande 
fermeté pendant toute cette nuit ingrate que ne 
couronna aucun résultat heureux; au point du 
jour, elles durent en se repliant traverser un ter- 
rain très exi^osé. 

Le 20 mars, le colonel Farquliar tomba frappé 
d'une balle perdue, et ce fut une perte cruelle pour 
le régiment. Ancien secrétaire militaire du duc de 
Connaught, cet officier distingué avait fait, pour 
le régiment, plus qu'il n'est possible de relater 
dans un bref chapitre: en un mot, le régiment 
était son oeuvre. 

Bien qu'il imposât une discipline rigide, il fut 
néanmoins profondément aimé dans une armée 
assez peu disposée à accepter une règle appliquée 
sans tact. Il était toujours plein d'entrain et d'en- 
jouement et inépuisablement ingénieux. Le lieute- 
nant-colonel H. C. Butler lui succéda. 

Après la mort du lieutenant-colonel Farqubar, 
la bataillon alla prendre du repos ; il n'est pas en- 
core retourné sur ce théâtre de la guerre qui fut 
témoin de ses premières épreuves. 

Le 9 avril, il occupa une tranchée dans le bois 
du Polygone sur le saillant d'Ypres, tour à tour en 
première ligne et en cantonnement, selon les re- 
levés. A cette époque, les hommes s'étaient fami- 
liarisés avec l'ambiance et donnaient libre cours à 
leur ingéniosité naturelle. Auprès des tranchées, 
ils construisirent des huttes de rondins, et les 
officiers Français, Belges et Anglais venaient vi- 
siter le camp et admirer le travail du régiment. 
Ils construisirent aussi des parapets derrière les 

irréparable en la personne de son commandant, le colonel Fran- 
cis Farquhar le meilleur des amis, le plus fantaisiste et le plus 
agréable des camarades et le plus brave des soldats. 



154 LES CANADIENS EN FLANDRE 

tranchées sous le couvert du bois et améliorèrent 
grandement les tranchées elles-mêmes. 

Le bataillon gagna son cantonnement aux envi- 
rons d'Ypres, et le 20 avril, pendant l'infortuné 
bombardement de la malheureuse ville qui pré- 
céda la défense immortelle qu'opposa la division 
canadienne, ordre lui fut donné de quitter l'ar- 
rière; le soir même il revint aux tranchées. 

Le 21 avril et les jours suivants la deuxième 
bataille d'Ypres, le régiment occupa les tranchées 
à une légère distance sud et ouest de celles où se 
trouvait la division canadienne. Il fut bombardé 
sans interruption avec une intensité variable pen- 
dant ces jours critiques, il attendit, avec une im- 
patience croissante Tordre qui ne vint jamais, de 
prendre part à la bataille où leurs frères Cana- 
diens subissaient une épreuve si cruelle. 

Le 3 mai, après le changement que subit la ligne, 
le bataillon fut ramené en seconde ligne. De huit 
heures à minuit les escouades partirent silencieuse- 
ment l'une après l'autre et les tranchées ne furent 
bientôt plus tenues que par une arrière-garde de 
quinze hommes sous les ordres du lieutenant Lane, 
Elle maintint un feu nourri pendant plus d'une 
heure et elle se replia à son tour sans avoir eu à 
souffrir. 

Le 4 mai, le régiment occupa la nouvelle ligne; 
le matin même, l'ennemi entreprit une sérieuse at- 
taque qui fut repoussée. L'assaillant essuya des 
pertes considérables et bombarda toute la journée 
nos tranchées dont plusieurs furent bouleversées. 
Pendant la nuit, les King's Shropshire Light In- 
fantry relevèrent le régiment qui passa aux tran- 
chées de réserve. Mais dans ces parages dangereux 
aucun coin n'était sûr, et le 5 mai, le lieutenant- 



INFANTERIE PEINCESSE PATRICIA 155 

colonel Buller eut la malchance d'être éborgné par 
un éclat d'obus qui explosa à une centaine de mè- 
tres. Le commandant Gault arriva au cours de la 
journée et prit le commandement. Le bataillon n'a- 
vait rien perdu de son entrain et il acclama l'offi- 
cier à qui étaient attachés tous les hommes, sans 
distinction de grades. 

Peu après la tombée du jour, le 6 mai, le batail- 
lon retourna aux tranchées, relevant le 2e King's 
Shropshire Light Infantry. Toute la nuit et le len- 
demain, il fut assailli par un incessant bombarde- 
ment. A l'appel du 7 au soir, le bataillon comptait 
635 hommes. La journée qui suivit fut la plus cri- 
tique et la plus néfaste dans l'historique du régi- 
ment. De bonne heure, le matin, une profusion 
d'obus tomba sur le flanc droit, et prit bientôt la 
première ligne en enfilade. A 5 heures et demie, 
la canonnade et les projectiles asphyxiants s'en 
mêlèrent. Au même moment une nuée d'Allemands, 
dévalèrent la pente en face de la tranchée. Ce mou- 
vement fut enrayé par une fusillade énergique. 

Vers 6 heures du matin,, les fils téléphoniques 
communiquant avec le quartier général de la bri- 
gade et avec les autres tranchées avaient été rom- 
pus. Télégraphistes, bombardiers, sapeurs, em- 
ployés du quartier général du bataillon furent en- 
voyés aux tranchées d'appui car les besoins du 
moment exigeaient le concours de tous. Dès lors, 
les Canadiens, jusqu'au dernier, furent à l'avant 
flans l'une ou l'autre tranchée. Une lutte acharnée 
mais brève décida du résultat momentané. L'a- 
vance allemande était enrayée, et ceux des enne- 
mis, qui, morts ou blessés, n'étaient pas à l'abri de 
quelque ruine, regagnèrent en rampant leurs tran- 
chées sur la crête. L'ennemi avait réussi alors à 



156 LES CANADIENS EN FLANDRE 

installer, dans les décombres, deux et probable- 
ment trois mitrailleuses qui Jbalayaient les para- 
pets de la ligne de feu et de la tranchée d'appui. 
Un brancardier se chargea d'aller remettre un pli 
au quartier général de la brigade pour faire con- 
naître la situation exacte du bataillon. 

Aux environs de sept heures du matin, le com- 
mandant Gault dont l'exemple et le sang-froid 
avait soutenu le moral des hommes fut grièvement 
blessé au bras gauche et à la cuisse par un obus. 
Il n'était pas possible de le transporter, et il dut 
rester allongé dans la tranchée avec beaucoup de 
ses compagnons de souffrance, pendant plus de dix 
heures, sans que ses angoisses lui arrachent la 
moindre plainte. 

Le commandement revenait par l'ancienneté au 
lieutenant Niven, qui jusqu'ici n'avait pas été bles- 
sé. Le feu des lourds obusiers lançant des projec- 
tiles à explosifs violents, combiné avec celui des ca- 
nons de campagne, s'attaqua cruellement aux tran- 
chées de première ligne et aux tranchées d'appui. 
Les premières sur la droite, furent en certains 
points, bouleversées. ^ 

A 9 heures la canonnade décrut mais ce n'était 
que l'accalmie avant la tempête, car l'ennemi en- 
treprit immédiatement une deuxième attaque d'in- 
fanterie qui fut reçue de pied ferme. Une rafale 
lancée par les mitrailleuses et les fusUs arrêta net 
les assaillants qui, après quelques moments d'hé- 
sitation, reculèrent et se mirent à couvert. Au 
cours de cette attaque, le bataillon abattit un 
grand nombre d'ennemis mais il eut gravement à 

1 Le bombardement allemand avait été si intense depuis le 4 
mai qu'un bouquet de bois dont le régiment s'était servi comme 
abri fut complètement anéanti. 



INFANTERIE PRINCESSE PATRICIA 157 

souffrir lui-même. Le capitaine Hill, les lieutenants 
Martin, Triggs et De Bay furent blessés pendant 
l'engagement. 

A neuf heures et demie, le lieutenant Niven éta- 
blit sa liaison avec les King's Own Yorksliire Light 
Infantry à gauche, et avec la 4e Rifle Brigade à 
droite. Un tir d'enfilade faisait alors subir de lour- 
des pertes à ces deux unités qui ne pouvaient four- 
nir aucun renfort. C'est alors que le bombardement 
reprit avec vigueur. Nos mitrailleuses furent re- 
pérées avec une extrême précision et furent sans 
exception, complètement enterrées. Les mitrail- 
leurs se conduisirent avec une intrépidité et un 
sang-froid admirables. Deux machines furent dé- 
terrées ,montées à nouveau et se remirent à tirer. 
L'une fut exhumée jusqu'à trois fois et ne cessa 
de fonctionner que lorsqu'un obus eut annihilé son 
équipe. Le caporal Dover ne lâcha pas un instant 
sa mitrailleuse et, bien que blessé, continua à tirer 
avec autant de calme que s'il se fût agi d'un tir 
de parade. Le projectile qui anéantit sa malheu- 
reuse machine, lui trancha du même coup un bras 
et une jambe, et le couvrit de débris. Perdant et 
recouvrant ses sens tour à tour il resta ainsi jus- 
qu'au soir où il eut la force de se dégager des dé- 
combres qui l'enterraient dans la tranchée boule- 
versée ; ses gémissements furent entendus. Deux de 
ses camarades sortirent de la tranchée de deuxième 
ligne — devenue alors ligne de feu — mais au mo- 
ment où ils descendaient son corps mutilé et en- 
sanglanté une balle mit fin à ses souffrances, sans 
mettre jamais fin à sa gloire. 

A dix heures et demie, la moitié gauche de la 
tranchée de droite fut complètement détruite, et 
le lieutenant Denison passa l'ordre au lieutenant 



158 LES CANADIENS EN FLANDEE 

Clarke de replier le reste de ses hommes, dans la 
tranchée de communication de droite. Lui-même, 
avec le lieutenant Lane et quelques hommes va- 
lides, défendait ce qui restait tenable de la tran- 
chée de droite. Le lieutenant Edwards avait été 
tué» La moitié droite de la tranchée de gauche avait 
souffert terriblement ; elle était en partie démolie et 
la mitrailleuse hors de combat. Le sergent Scott 
et quelques survivants, capables encore de répon- 
dre à rappel se glissèrent jusqu'à la tranchée de 
communication et s'y cramponnèrent tenacement 
jusqu'à ce qu'elle fût rasée à son tour. Le lieute- 
nant Crawford, qui ne perdit pas un instant son 
entrain pendant cette terrible journée fut griève- 
ment blessé. Le capitaine Adamson qui distribuait 
les chargeurs fut touché à l'épaule mais continua 
sa tâche en se servant d'un seul bras. Le sergent- 
major Fraser, occupé aussi à passer des munitions 
aux combattants des tranchées d'appui fut tué sur 
l>lace par une balle qui le frappa à la tête. A ce 
moment il ne restait plus que quatre officiers, 
les lieutenants Papineau, Vandenberg, Niven et 
Clarke; les deux derniers étaient simples soldats 
au début de la guerre. 

Vers midi, le stock de munitions était fort di- 
minué. En cette extrémité, les tirailleurs du ba- 
taillon se chargèrent de la mission dangereuse de 
porter de pressants messages au quartier général 
de la brigade et au bataillon de réserve, posté à 
l'arrière, près de l'Etang de Belle-Waarde. La 
tâche était périlleuse, car il fallait franchir un es- 
pace continuellement et abondamment bombardé. 

De midi à une heure et demie, le bataillon ré- 
sista en dépit de furieuses difficultés jusqu'à ce 
qu'un détachement de la 4e Rifle Brigade fut en- 



INFANTERIE PRINCESSE PATRICIA 159 

V03^é en renfort. Les défenseurs si éprouvés de la 
tranchée d'appui reconnurent de vieux amis ve- 
nant à leur aide au moment où ils soutenaient une 
suprême épreuve et ils les acclamèrent. Le lieute- 
nant Niven les plaça à Pextrême droite pour pro- 
téger les flancs du bataillon, sur la même ligne que 
la tranchée d'appui canadienne, protégée par des 
arbres et des haies. Ils avaient amené une section 
de mitrailleurs qui rendit les plus appréciables 
services. 

A deux heures le lieutenant Niven, en compa- 
gnie d'un brancardier se rendit au quartier gé- 
néral où l'appelait un ordre de la Brigade, pour 
donner par téléphone au général des détails com- 
plets sur la situation. Il fut de retour une demi- 
heure après. Les brancardiers qui l'accompagnè- 
rent à l'aller et au retour furent blessés par des 
éclats d'obus. 

A 3 heures un détachement du 2e King's Shrop- 
shire Light Infantry, frères d'armes eux aussi des 
" Princess Patricia " apporta dans la tranchée 
d'appui vingt caisses de munitions aussitôt distri- 
buées. Le détachement qui les apportait prit place 
dans la tranchée dont il occupa l'extrême gauche. 
A 4 heures les tranchées d'appui furent inspectées 
et l'on s'aperçut que la liaison n'était plus assurée 
sur une brèche de cinquante mètres avec le régi- 
ment de gauche. Les quelques hommes que l'on put 
détacher furent placés dans la brèche pour la dé- 
fendre de leur mieux. Peu après, la nouvelle par- 
vint que le bataillon de gauche après une résis- 
tance acharnée, avait été forcé de reculer jusqu'à 
la ligne de tranchées d'arrière. 

A ce moment, les Allemands livrèrent leur 
troisième et dernière attaque. Elle fut arrêtée par 



160 LES CANADIENS EN FLANDRE 

la fusillade encore que quelques ennemis eussent 
réussi à pénétrer à droite dans la tranchée de 
première ligne, où tous les " Princess Patricia " 
avaient été tués, laissant la ligne sans défenseurs. 
Un petit nombre d'ennemis seulement y avaient 
pris pied, et ils en furent peu à peu délogés. 
Comme les précédentes la troisième et dernière at- 
taque était repoussée. 

L'après-midi tira en longueur, la liste des pertes 
allant en augmentant; à dix heures du soir, les 
commandants de la compagnie étant tous morts 
ou hors de combat, les lieutenants Niven et Papi- 
neau firent l'appel, auquel répondirent 150 hom- 
mes et quelques brancardiers. 

A 11 heures et demie la relève du régiment fut 
faite par le 3e King's Royal Riile Corps, qui prit 
sa part du devoir final et pénible d'enterrer les 
morts restés dans les tranchées d'appui et de com- 
munication. Ceux qui étaient tombés dans les tran- 
chées de première ligne n'avaient plus besoin de 
tombe: en s'écroulant leur abri les avait recou- 
verts d'un linceul digne d'eux. Derrière les tran- 
chées endommagées, à la clarté des fusées éclai- 
rantes de l'ennemi et dans le sifflement ininter- 
rompu des balles les troupes anglaises et cana- 
diennes unirent leurs efforts pour rendre à leurs 
camarades le suprême service qu'un soldat peut 
rendre à un autre. Au bord de la tombe béante, 
têtes nues, les survivants se serrèrent, tandis que 
le lieutenant Niven tenant ferme le drapeau de la 
princesse Patricia, déchiré, sanglant, mais tou- 
jours glorieux, récita les quelques passages dont 
il se souvenait de l'office des morts. Après le rite 
religieux les survivants restèrent un long moment 
plongés dans une solennelle rêverie, incapables 



INFANTERIE PRINCESSE PATRICIA 161 

d'abandonner leurs camarades jusqu'à ce que le 
colonel des troupes de relève leur donna l'ordre 
de se retirer; alors sous la conduite du lieutenant 
Papineau, les cent cinquante héros s'en retournè- 
rent vers les tranchées de réserve, d'où on les di- 
rigea vers une autre partie de la position, qui au 
cours de la journée, fut bombardée, ce qui aug- 
menta leurs pertes de cinq tués et trois blessés. 

Au soir du 10, le bataillon eut à fournir un 
groupe de cinquante hommes avec un officier pour 
transporter vingt-cinq boîtes de munitions à l'é- 
tang de Belle-Waarde. Il y eut un porteur tué et 
deux blessés. Un autre détachement de 100 hom- 
mes partit sous la conduite du lieutenant Clarke, 
creuser une tranchée d'appui supplémentaire. 

Le 13 mai, le régiment se trouvait à l'arrière. 
La nouvelle arriva que la 4e Rifle Brigade, leurs 
vieux et fidèles camarades, soutenait une lutte dé- 
sespérée. Requis d'aller à leur secours, les soldats 
du régiment de la Princesse Patricia joints au 4e 
King's Royal Rifle Corj^s formèrent un bataillon 
et flrent avec succès le dernier effort qui leur fut 
demandé à cette période de la guerre. 

Le 15 mai, le commandant Pelly, venant d'An- 
gleterre où il avait été envoyé en convalescence le 
15 mars, prit le commandement à la place du lieu- 
tenant Niven, qui avait fait preuve des qualités 
dignes d'un chef consommé. Au début de juin, les 
soldats de la Princesse Patricia occupèrent une 
ligne de tranchée à Armentières où ils restèrent 
jusqu'à la fin d'août. Au milieu de juillet, le lieu- 
tenant C. J. T. Stewart, officier fort brave qui 
avait été grièvement blessé dans les premiers jours 
du printemps, rejoignit le bataillon. Le retour 
d'autres officiers, guéris de leurs blessures, et lô 



162 LES CANADIENS EN FLANDEE 

complément débarquant du Canada portèrent Pef- 
fectif du régiment à son maximum. 

Les jours alternèrent entre le travail des tran- 
chées et le repos au cantonnement. Vers la mi-sep- 
tembre, le bataillon, suivant la 27e division partit 
occuper une ligne de tranchées défendues par la 
3e armée au sud. 

Quand la 27e division fut relevée, le régiment de 
la princesse Patricia alla cantonner très loin de 
la zone de feu et pendant quelque temps il fut 
chargé des troupes qui devaient former la 3e ar- 
mée. 

Le 27 novembre 1915, après une longue sépara- 
tion, les " Princess Patricia '' furent heureusement 
réunis au corps canadien. 

Eacontée à dessein dans les termes les moins 
recherchés et sans l'ombre de rhétorique, telle est 
Phistoire du régiment d'infanterie légère de la 
princesse Patricia depuis le moment où il débar- 
qua en Flandre jusqu'à ce jour. 

Bien peu ont survécu de ceux qui assistèrent 
dans le parc Lansdowne, une année environ au- 
paravant, à la remise du drapeau, mais ceux-là et 
les amis de ceux qui sont tombés, trouveront quel- 
que consolation à penser que jamais, à travers 
l'histoire militaire, hommes n'ont plus vaillamment 
défendu le dépôt sacré confié par leur Dame ni 
mieux mériter sa confiance. 



CHAPITRE IX 

LE PREMIER MINISTRE. 

La visite du Premier Ministre. — L'éclipsé politique. — Fin des 
dissensions intérieures. — L'idée impériale. — La prévoy- 
ance de Sir Robert. — Arrivée en Angleterre. — A Shorn- 
cliffe. — Rencontre avec le Général Hughes. — Revue des 
troupes canadiennes. — La tournée en France. — Un hôpital 
canadien. — Un hôpital anglais. — Les tombes canadien- 
nes. — Les blessés sous la tente. — Le Prince Arthur de 
Connaught. — Visite aux champs de bataille. — Reçu par 
le Général Alderson. — Allocution aux hommes. — La lère 
et la 2e Brigades. — Sir Robert dans les tranchées. — 
Acclamé par les " Princess Patricia." — Aéroplanes enne- 
mis. — Rencontre avec Sir John French. — Le Prince de 
Galles. — Avec l'armée française. — Le Général Joffre. — 
Une conférence en français. — Les tranchées françaises, — 
La cité d'Albert en ruines. — A Paris. --Le Président de 
la République. — Conférence avec le Ministre de la guerre 
français. — Encore Shorncliffe. — La maison des convales- 
cents. — Mille convalescents. — L'émotion de Sir Robert. 
— Son admirable discours. — Fin du voyage. 

» ''Mais il viendra pour eux le jour de la vengeance, 

Et l'on brisera leurs tombeaux. 
Des peuples inconnus comme un torrent immense 

Ravageront leurs coteaux. 
Sur les débris de leurs cités pompeuses. 

Le pâtre assis alors ne saura pas 
Dans ce vaste désert quelles cendres fameuses 

Jaillissent sous ses pas. F.-X. Garnëau. 

** De nouveaux dévouements ces preux toujours en quête. 
Cent ans marchent ainsi de conquête en conquête, 

Distribuant l'aurore à toute cette nuit 

Et l'Eiurope applaudit ces sublimes cohortes 
Qui d'un monde inconntui brisent ainsi les portes 
Devant le progrès qui les suit.'* 

Louis Frêchette. 

Le projet du premier ministre de se rendre en 

Angleterre et de là, en France, an front, provoque 

163 



164 LES OANADIENiS EN FLANDEE 

un vif intérêt. Depuis le commencement de la lutte 
titanique qui boulevei^se le monde, les données 
d'après lesquelles on mesure les hommes d'état ont 
subi une modification profonde. Le don de l'élo- 
quence, la pratique des débats parlementaires, l'ha- 
bileté qui fait triompher une campagne électorale, 
tout cela, dans la cruelle perspective de la guerre, 
a été réduit à sa juste valeur. Aujourd'hui en An- 
gleterre, tout le monde, et surtout ceux d'entre 
nous contre qui cette accusation peut se formuler, 
reconnaissent qu'il en coûtera beaucoup aux paliti- 
ciens de se disculper devant la nation du reproche 
d'avoir compromis la sécurité de l'empire en se 
laissant absorber par des dissensions domestiques 
qui maintenant .semblent à la fois si éloignées et si 
mesquines. 

Déjà une tendance se remarque à adopter un 
système de comparaison absolument différent, lors- 
qu'il s'agit de juger les hommes qui, durant les 
années gaspillées, ont toujours maintenu un regard 
pénétrant et perspicace sur la situation de l'Em- 
pire, qui n'en ont distrait ni leur pensée ni leurs 
efforts alors que tant d'autres prêchaient le désar- 
mement au milieu d'un monde armé, entretenant 
par là même l'instinct combatif par la furie avec 
laquelle ils se jetaient dans ces querelles domesti- 
ques insensées. 

La personnalité de Sir Robert Borden n'était 
peut-être pas de celles qui pouvaient produire une 
impression rapide et facile sur l'opinion impériale 
collective dont les conclusions importent infini- 
ment plus que les conclusions particulières de cha- 
cune des parties constituantes de l'Empire. 

Modeste, sans prétention, au-dessus de toute ré- 
clame personnelle il ne chercha jamais à se hisser 



LE PREMIER MINISTRE 165 

sur la scène pour faire montre des services qu'il 
se sentait de force à rendre à l'Empire. Il n'en 
est pas moins reconnu aujourd'hui que Borden a 
pris rang à coté des Rhodes, des Chamberlain, des 
Botha dans la phalange sacrée de ces hommes 
d'état clairvoyants, dont les efforts, nous pouvons 
l'espérer, ont sauvé l'Empire, dans notre généra- 
tion, aussi sûrement que la clairvoyance des Cha- 
tham, des Pitt, des Clive et des Hastings l'a sauve- 
gardé lors d'une crise antérieure de violent boule- 
versement. 

Sir Robert Borden est le premier homme d'état 
des colonies qui ait assisté à une réunion du Ca- 
binet britannique, précédent qui peut entraîner 
pour la Constitution des conséquences importan- 
tes. 

Je me demande si quelqu'un des ministres pré- 
sents à cette réunion se souvenait de la prescience 
et de l'éloquence grave et noble qui marquèrent la 
conclusion du discours — prononcé si peu de temps 
auparavant — par Sir Robert Borden sur la par- 
ticipation canadienne à l'effort naval britannique. 
Le passage vaut la peine d'être cité : " Les dix ou 
vingt prochaines années seront fertiles en résultats 
énormes pour cet Empire, et il est d'importance 
infinie, que des questions purement domestiques, 
aussi urgentes soient-elles, n'empêchent aucun de 
nous de nous élever à la hauteur cet argument ca- 
pital. Mais aujourd'hui que les nuages sont bas, 
que les roulements du tonnerre s'entendent au 
lointain et que les éclairs sillonnent l'horizon, nous 
ne pouvons pas, et nous le voulons pas, attendre 
et délibérer jusqu'au moment où l'orage mena- 
çant éclatera sur nous furieusement et désastreu- 
sement. Presque sans aide, la mère-patrie, non 



166 LES CANADIENS EN FLANDRE 

pour elle toute seule, mais pour nous tous, porte 
le fardeau d'un devoir impérial essentiel et fait 
face à l'écrasante nécessité de sauver son exis- 
tence nationale. Apportant tout notre concours 
dans Furgence de l'heure, nous arrivons à son aide 
témoignant ainsi de nôtre détermination à proté- 
ger et à assurer la sécurité et l'intégrité de cet 
Empire et témoignant aussi de notre résolution de 
défendre sur mer et sur terre notre drapeau, notre 
honneur et notre héritage." 

Cette éloquence sage et ample a plus d'une fois 
déjà produit une impression profonde, pendant la 
visite du premier ministre en Angleterre et parti- 
culièrement au Guildhall. " Tout ce pourquoi nos 
pères ", dit-il, " se sont battus et ont versé leur 
sang, toutes nos libertés et nos institutions, toutes 
les aspirations vers le bien qui font vibrer l'huma- 
nité entière, sont aujourd'hui dans la balance. 
C'est pourquoi nous ne pouvons pas, parce que 
nous ne le devons pas, être vaincus dans cette 
guerre." 

Il fut de mon devoir d'accompagner Sir Robert 
Borden lorsqu'il se rendit au front et je saisis 
avec empressement l'occasion de substituer aux ta- 
bleaux de sang et de gloire qui nous ont occupé 
jusqu'ici, le compte-rendu d'une mission qui quoi- 
que paisible, ne manqua pas d'être d'un intérêt 
profond et souvent fort émouvant. 

Sir Robert Borden arriva en Angleterre au mi- 
lieu de juillet. Le vendredi 16, il se rendit en au- 
tomobile à Shornclifîe, acconupagné de Sir George 
Perley et de Mr. R. B. Bennett, membre du Parle- 
ment. Là, il rencontra le général Hughes. A 9 heu- 
res du matin, le 17, les troupes canadiennes de la 
2e division défilèrent devant le Premier Ministre. 



LE PKEMIER MINISTRE 167 

Il était impossible à un Canadien de contempler 
sans émotion ces troupes superbes, venant de tous 
les coins du Dominion et de les voir animés, quel 
que fût leur rang, du désir de prendre place aux 
côtés de la 1ère division et, si possible, d'arracher 
à cette guerre d'aussi glorieux lauriers que les 
leurs. Dans l'ensemble on n'aurait pu imaginer 
un plus bel assemblage d'hommes et si, à l'œil cri- 
tique, il semblait que les qualités tactiques des 
troupes de l'ouest atteignaient un degré légère- 
ment plus élevé que celles de l'est, cette réflexion 
s'imposait immédiatement que la 1ère division en- 
tière provoqua des remarques analogues, et que 
dans cette guerre entre toutes, la victoire ne sera 
pas remportée sur le champ de parade. 

Le voyage qu'entreprenait Sir Robert Borden 
commença le mardi, 20 juillet. Accompagné par 
M. R. B. Bennett et d'une escorte militaire, il 
s'embarqua pour la France. Le colonel Wilber- 
force, commandant du camp, qui avait fait partie 
jadis de l'état-major d'un Gouverneur Général du 
Canada, vint à sa rcn'-cntre sur la jetée d'arrivée. 
Après le déjeûner. Sir Robert visita le grand hô- 
pital canadien dirigé par le colonel McKee, de 
Montréal. C'était touchant de voir la joie que sa 
présence donnait aux blessés et la franche cordia- 
lité avec laquelle ils la manifestaient malgré la 
souffrance qui tenaillait beaucoup d'entre eux. 

A l'hôpital britannique, qu'il visita aussitôt 
après. Sir Robert vit le capitaine George Bennett 
du régiment de la princesse Patricia, qui revenait 
à lui, après cent- vingt-cinq jours d'une fièvre in- 
tense. 1 

1 Depuis lors le capitaine Bennett a été ramené en Angleterre 
dans une maison de convalescence où il se rétablit lentement- 



168 LES CANADIENS EN FLANDKE 

Ensuite le Premier Ministre se rendit au cime- 
tière où il planta des graines d'érable sur les tom- 
bes de nos officiers et de nos soldats. La scène fut 
impressionnante et Sir Robert était profondément 
ému. Tout auprès des Anglais repose le cajpitaine 
Muntz du 3e bataillon du régiment de Toronto, 
le commandant Ward du régiment de la Princesse 
Patricia, dont le verger de la Vallée d'Okanagan 
est en friches, et le lieutenant Campbell du 1er 
bataillon du régiment d'Ontario qui obtint la croix 
de Victoria mais qui mourut avant de pouvoir en 
être informé. Nous avons vu, dans un précédent 
chapitre, comment il la gagna, contre combien 
d'adversaires et comment il fit face à une mort 
certaine. 

Sir Robert visita alors l'hôpital du Collège Mc- 
Gill, dirigé par le colonel Birkett, le grand hôpital 
de la base canadienne ayant à sa tête le colonel 
Shillington et enfin la tente-hôpital du colonel 
Murray MacLaren, établi dans les dunes qui lon- 
gent la côte. Partout se remarquait chez les sol- 
dats, la même patience dans la douleur, la même 
reconnaissance envers ceux qui soulageaient leurs 
souffrances et le même sincère et simple plaisir de 
ce fait que le Premier Ministre du Canada avait 
désiré les voir et les remercier. 

Les longues tentes rectangulaires au creux des 
dunes, laissent une impression particulièrement 
profonde dans la mémoire. Les convalescents s'é- 
taient alignés, au garde ~k vous, pour recevoir le 
Premier Ministre, et il y en avait là quelques-uns 
que les docteurs auraient préféré voir rester assis. 
Combien également touchante cette réunion des 
membres du corps médical, dont beaucoup étaient 
des sommités illustres, et qui accueillaient là le 



LE PKEMIER MINISTRE 169 

premier citoyen du Canada. Le colonel Murray 
MacLaren, le colonel Finlay, le colonel Cameron 
et bien d'autres, s'ils supputent jamais l'immense 
sacrifice personnel qu'ils ^e sont imposé, trouvent 
une riche compensation à penser que leur habileté 
et leur savoir ont calmé dans des cas innombrables 
les souffrances des héroïques soldats du Canada. 
Dans les quelques mots d'adieu qu'il prononça Sir 
Robert se fit le porte-parole du Canada en expri- 
mant à ces hommes dévoués un haut témoignage de 
respect et de gratitude. 

De bonne heure le mercredi matin, le Premier 
Ministre partit pour le front et fut rejoint en route 
par le prince Arthur de Connaught qui représen- 
tait le Gouverneur Grénéral du Canada. 

L'itinéraire amena le groupe de voyageurs à l'en- 
droit où les Canadiens avaient défendu la gauche 
de la ligne britannique, lors de la seconde bataille 
d'Yprès. Le Premier Ministre examina les posi- 
tions avec vif intérêt, contempla les ruines d'Yprès 
et put apercevoir au loin, celles de Messines. Avant 
de quitter ces lieux, il exprima à ceux qui l'entou- 
raient ses sentiments d'orgueil et de reconnaissance 
pour ceux qui défendirent jusqu'à la mort l'hon- 
neur du Canada. 

A midi, Sir Robert arriva au quartier général 
de la division canadienne où il fut reçu par le 
général Alderson. Deux figures familières man- 
quaient parmi les officiers d'état-major qui avaient 
dirigé l'action lors de la grande bataille. Le colonel 
Romer, qui, à cette époque, était un chef d'état- 
major, plein de sang-froid, de lucidité et d'ingé- 
niosité, avait été promu brigadier général, étape 
rapidement franchie d'une carrière qui sera sans 
doute brillante et distinguée et atteindra aux plus 



170 LES CANADIENS EN FLANDEE 

Lauts grades, s'il est permis à un profane de ha- 
sarder cette prédiction. Quelque brillante et quel- 
que longue soit sa carrière, cet officier remarquable 
n'oubliera jamais la seconde bataille d'Yprès, ni 
les efforts des camarades pleins de bravoure, qu'il 
lui incombait, avec le général de coordonner et de 
diriger. 

Il manquait là aussi la tranquille et cordiale per- 
sonne du colonel Wood, (actuellement brigadier 
général) qui avait été transféré à Shorncliffe pour 
y organiser rétat-major. De retour au front, il y 
a pris la direction de notre " administration ". Le 
général Wood passa plusieurs années au Collège 
Militaire Koyal de Kingston, Ontario, où il se fa- 
miliarisa avec les idées canadiennes et leur donna 
toute sa sympathie. 

Fort dévoué aux troupes canadiennes, il est ex- 
trêmement fier d'elles qui de leur côté, le compren- 
nent et l'estiment. 

Le général Alderson accompagna Sir Kobert 
dans la visite qu'il rendit aux unités de la division 
qui n'étaient pas dans les tranchées. A cette occa- 
sion, le général Turner se mit pour la dernière 
fois à la tête de sa brigade qu'il passa au Briga- 
dier Général Leckie avant de prendre le comnian- 
dement de la 2e division canadienne que lui va- 
laient ses mérites. 

Sir Robert s'adressa aux hommes en des paroles 
vibrantes qui éveillèrent chez tous, sans distinction 
de grade, le plus débordant enthousiasme. Les 
hommes suivirent en courant l'auto qui partait et 
le dernier à abandonner la course fut le capitaine 
Ralph Markman, courageux officier, qui malheu- 
reusement tomba quelques jours après atteint d'un 
éclat d'obus dans une tranchée de communication 
alors qu'il regagnait son cantonnement. 



LE PREMIEK MINISTRE 171 

Le trajet se poursuivit par une visite à la 2e bri- 
gade commandée alors par le général Currie, passé 
depuis lors au commandement de la première di- 
vision. Pendant la visite à la 1ère brigade, com- 
mandée par le général Mercer le cortège croisa le 
colonel Watson, de Québec, à la tête de ses troupes 
qu'il emmenait aux tranchées. Cet officier capable, 
brave et fort modeste, commande à présent une 
brigade de la 2e division canadienne. 

Sir Robert se rendit ensuite aux tranchées ac- 
compagné du général Alderson et du brigadier- 
général Burstall, et après avoir inspecté les ser- 
vices de ravitaillement dirigés par le colonel Simp- 
son, il prit congé du général Alderson et de ses 
belles troupes. ^ 

La visite au régiment de la Princesse Patricia 
ne fut ni moins importante ni intéressante. Les 
500 hommes du régiment se massèrent dans un 
champ distant de 8 kilomètres du quartier 
général canadien. Des acclamations sans cesse 
reprises accueillirent le Premier Ministre et le 
frère de la princesse sous le nom et sous la 

1 Avant de retourner en Angleterre, Sir Robert Borden en^ 
voya le message suivant au général Alderson qui le porta à la 
coonnaissance générale le 30 juillet: "La belle attitude de la 
division canadienne, et son apparente capacité pour la grande 
tâche qui lui incombe, m'ont profondément impressionné. Ce fut 
un grand privilège de voir les hommes qui la composent et de 
leur transmettre, de la part de la population canadienne, un mes- 
sage de fierté et d'appréciation. Comme je l'ai dit, de vive voix 
aux officiers et aux hommes, ils ne sauraient deviner à quel 
point tout le Canada a frémi au récit de leurs hauts faits. Le 
Président de la République Française, ainsi que le Général Joffre 
et Sir John French m'ont parlé dans les termes les plus flat- 
teurs des troupes placées sous votre commandement. Mes vœux 
vous accompagnent pour l'heureuse réussite de la grande tâche 
à laquelle vous vous employez," 



172 LES CANADIENS EN FLANDEE 

faveur de laquelle le régiment s'était si bravement 
battu. Le commandant Pelly était à leur tête, 
secondé par le lieutenant Niven (aujourd'hui 
capitaine) dont j'ai essayé de retracer en partie 
les exploits dans le chapitre précédent. Le ré- 
giment se disposa en fer à cheval et lorsque 
le Premier Ministre et le Prince s'avancèrent, le 
drapeau, si solennellement offert par la Princesse 
au parc de Lansdowne, à une date qui paraissait 
si reculée, fut cérémonieusement déroulé. Et com- 
me les plis de l'étendard déchiré claquaient sous 
la brise légère, les nuages se dissipèrent et le ciel, 
pendant un moment fut tout ensoleillé. Deux aéro- 
planes ennemis parurent, poursuivis par les flo- 
cons de fumée des shrapnels qui éclataient autour 
d'eux. 

En quelques phrases très simples le Premier 
Ministre transmit le message dont l'avait chargé le 
gouverneur général. En un langage sobre et mar- 
tial le prince exprima ses sentiments d'effection à 
l'égard du régiment dont la gloire était si chère 
au cœur de sa sœur, et ses paroles touchèrent vive- 
ment le cœur des hommes. A son retour au quar- 
tier général, le Premier Ministre fut invité à pren- 
dre part à une conférence qui réunissait le Maré- 
chal commandant en chef et son état-major. Son 
Altesse Koyale le prince de Gralles devait y assis- 
ter aussi. 

Sur les instances courtoises du Gouvernement 
Français, Sir Robert continuait son voyage par 
une visite à l'armée française. Dans une petite 
ville qu'il serait indiscret de nommer. Sir Robert 
fut reçu par le Général Joffre. Le fameux général, 
plein de confiance et d'espoir, était entouré par 
l'état-major le plus distingué dont une armée 



LE PREMIER MINISTRE 173 

puisse se faire honneur. Longuement, avec la fran- 
chise la plus charmante et les explications les plus 
claires, il exposa la situation des forces alliées et 
leurs chances de victoire. 

Les officiers de l'état-major français semblaient 
fort désireux d'entrer dans les détails des plans 
dont le Premier Ministre conversait avec eux. 
Pour le spectateur canadien, rien n'était plus 
intéressant que ces colloques fort animés poursui- 
vis en français. Quelles réflexions cette entrevue 
suggérait à l'esprit! Le Commandant en Chef de 
la grande armée de France en conférence avec le 
Premier Ministre du Canada pendant les angois- 
santes péripéties de cette effroyable guerre. 

Jacques Cartier, Frontenac, De Lévis, De Sala- 
berry, Wolfe, Montcalm, les Hauteurs d'Abraham, 
l'antagonisme aboli entre les grandes nations bri- 
tannique et française — que de souvenirs enva- 
hissaient l'esprit de ceux qui assistaient à cette en- 
trevue historique î De toutes ces réflexions, plus 
persistante peut-être que les autres, cette réflexion 
s'imposait qu'il suffit d'une période relativement 
fort brève pour effacer les antagonismes humains 
les plus amers. 

Après tout un long jour passé dans les tranchées 
françaises et jusque dans les postes d'observation 
avancés d'où le Premier Ministre pouvait distinc- 
tement apercevoir les premières lignes de tran- 
chées allemandes il traversa la ville d'Albert si tris- 
tement mutilée. L'édifice ei majestueux de son 
église a été irrémédiablement atteint. Il n'en reste 
plus que des ruines méconnaissables et abandon- 
nées, et la statue de la Madone — vraie Mère de 
Douleur — surplombant l'espace, demeura accro- 
chée au clocher mutilé. 
7 



174 LES CANADIENS EN FLANDKE 

En roulant vers Paris, dans notre esprit assom- 
bri par la vision de tant de misères, de ruines, 
d'horreur, la confiance grandissait que le droit 
triomphera de Pinjustice, qu'une fin sera imposée 
à cette sauvagerie sanguinaire et calculée qui a 
ravagé tant de belles régions en Europe, dans Tes- 
poir fou de dominer le monde. 

Le reste de la semaine se passa à Paris où le 
Premier Ministre Canadien eut l'occasion de s'en- 
tretenir avec le Président de la Eépublique et le 
Ministre de la Guerre. Là encore. Sir Robert fut 
accueilli avec les égards les plus distingués et les 
plus affables. Rien de ce qui pouvait être favorable 
ou défavorable à la cause des alliés ne lui fut 
caché et à l'heure du départ, le Premier Citoyen 
de France conféra au Premier Citoyen du Canada 
la plus haute distinction de l'Ordre de la Légion 
d'Honneur. 

Au retour, le cortège s'arrêta au grand hôpital 
de la base canadienne dirigé par le colonel Bridges 
du corps médical de l'armée permanente qui 
compte parmi ses collaborateurs le commandant 
Keenan, de Montréal, médecin du régiment de la 
princesse Patricia. Les voyageurs arrivèrent à 
Boulogne le dimanche, et de là passèrent sur le 
sol anglais. 

La matinée du lundi se passa à visiter le grand 
hôpital de Shorncliffe dirigé par le colonel Scott 
de Toronto. Partout il fut possible de constater le 
même entrain, la même patience à supporter la 
souffrance, et le même plaisir spontané à recevoir 
la visite du Premier Ministre. 

Dans l'après-midi. Sir Robert se rendit à la mai- 
son de convalescence canadienne où, de tous les 
hôpitaux d'Angleterre, viennent les blessés qui doi- 



LE PKEMIEK MINISTRE 175 

vent soit rejoindre leur dépôt, soit être libérés du 
service militaire. Cette admirable institution, di- 
rigée par le capitaine McCombe, qui Ta créée en 
grande partie, offre un exemple remarquable de ce 
que peut devenir un établissement administré 
d'une façon intelligente et humaine. 

Parmi les mille convalescents qui s'y trouvaient, 
ceux dont Pétat le permettait se tinrent au garde 
à vous. Les autres portant Tuniforme bleu et blanc 
des hôpitaux se campèrent de leur mieux sur leurs 
béquilles. D'autres restèrent allongés sur les chai- 
ses longues incapables de bouger mais observant 
et écoutant attentivement. Tout le Canada se trou- 
vait représenté, depuis Halifax jusqu'à Vancouver. 
Il y avait là les survivants des combats livrés dans 
le bois de St-Julien ; les héros qui chargèrent pour 
sauver l'aile gauche britannique, les braves qui 
s'élancèrent glorieusement à l'assaut du verger, 
et les vétérans du 1er régiment d'Ontario qui re- 
vinrent de l'attaque du 15 juin. 

Le Premier Ministre fut profondément ému, 
même après ce qu'il avait vu en Flandre, alors que 
le spectacle poignant des troupes canadiennes se 
rendant aux tranchées lui avait serré le cœur. 

En face des survivants mutilés de quatre glo- 
rieuses batailles il s'abandonna à un mouvement 
d'émotion et d'affection tel que ceux qui en furent 
les témoins en chériront précieusemest le souvenir. 

Sa nature chaleureuse et sincère lui dicta un 
des plus beaux discours qui aient jamais été pro- 
noncés. Il n'a pas été reproduit, et ne peut l'être 
car ceux qui Tentendirent étaient eux-mêmes bien 
trop émus pour se remémorer les termes précis. 
Mais c'était un discours vibrant d'humanité, l'orai- 
son d'un père qui pleure ses fils morts, et qui, dans 



176 LES CANADIENS EN FLANDKE 

un élan d'austère ins/piration^ prophétise la venue 
du jour d'expiation pour la race sans conscience 
qui de sang-froid a perpétré cet outrage contre 
l'humanité. 

Ainsi se termina ce voyage mémorable, dont la 
lelation est inévitablement écourtée. Cependant, 
notre but sera atteint si nous avons réussi à mon- 
trer la dignité, la réserve, l'éloquence et la sagesse 
avec lesquelles le Premier Ministre du Canada a 
représenté notre vaste Dominion auprès des chefs 
militaires et les principaux hommes d'Etat d'Eu- 
rope. 



CHAPITKE X 

IvE CORPS CANADIEN. 

Les lignes canadiennes sont calmes. — Une reconnaissance alle- 
mande. — Incident à " Plug Street." — Le soldat Bruno 
sauve le Capitaine Tidy. — Le mois du tireur isolé. — Le 
pacte des bons tireurs. Le sergent Ballendine. — Le fusil 
Ross. — Le " Pays de Personne." Nos bombardiers. • — 
Le sergent William Tabernacle. — Sa nouvelle profession. — 
La visite du Général Hughes. — Patriotisme canadien. 
" Armée de civils." — Le " dernier mot " des Rois. — L'art 
de parler au soldat. — L'inspiration de Lord Kitchener. — 
Lord Roberts et les Indiens. — Le Général Hughes arrive 
en France. — Au Grand Quartier Général Britannique. — 
Consultation avec le roi Albert. — Rencontre avec le prince 
Alexandre de Teck. — Conférence avec le Général Aider- 
son. — Le second contingent canadien. — Dans la ligne du 
feu. — Nombreux amis. — L'artillerie du Général Burstall. 
— L'inspection de la cavalerie. — Rencontre avec le prince 
de Galles. — Les " Princess Patricia," — Conférence avec 
Sir Douglas Haig. -^ Les indications du Général Hughes. — 
Rencontre avec le Général Foch. — Profonde impression 
produite par le Général Joffre. — Les ruines de Reims. — 
Message du Général Hughes à son départ, — Un mois 
d'août trnaquille. — Le corps canadien. — Le nouveau com- 
mandement du Général Alderson. — Appréciation d'un chef 
valeureux. — Conclusion. 

" O Canada ! terre de nos aïeux, 
Ton front est ceint de fleurons glorieux, 
Car ton bras sait porter l'épée, 
Ton histoire est une épopée 
Il sait porter la croix ; 
Des plus brillants exploits ; 
Et ta valeur de foi trempée 
Protégera nos foyers et nos droits.'^ 

A. B. RouTHiER. — "Chant National." 

177 



178 LES CANADIENS EN FLANDKE 

" L'intrépide guerrier que l'on vit des lis d'or 
Porter à Carillon l'éclatante bannière, 
Vivait au milieu d'eux. Il conservait encor' 
Ce fier drapeau qu'aux jours de la lutte dernière. 
On voyait dans sa main briller au premier rang, 
Ce glorieux témoin de ses nombreux faits d'armes, 
Qu'il avait tant de fois arrosé de son sang, 
Il venait chaque soir l'arroser de ses larmes. 

Octave Crémazie. 

Fortes a fortihus creantur 
Les braves naissent de braves. 

A part la visite du Premier Ministre, Sir Robert 
Borden, qui causa un si vif intérêt, une tranquillité 
presque étrange régna sur le front canadien pen- 
dant le mois de juillet. 

L'ennemi fut vite au courant que de nouvelles 
troupes défendaient les positions et de fréquentes 
13atrouille^ s'efforçaient de venir constater quelles 
étaient ces troupes. Quelques mots qu'ils surpri- 
rent, venant de nos tranchées, leur témoignèrent 
suffisamment qu'ils avaient affaire à des Canadiens 
mais il s'agissait surtout pour eux, de savoir si 
leurs adversaires étaient ces vétérans aguerris qui 
avaient montré leurs qualités à Ypres, ou les re- 
crues de la 2e division qui entraient pour la pre- 
mière fois sur le champ de bataille. 

De notre côté une curiosité semblable nous ani- 
mait. Nous aussi, nous tâchions de découvrir l'iden- 
tité et partant les qualités des hommes abrités der- 
rière des tranchées qu'il nous incombait de sur- 
veiller nuit et jour. 

Sachant, néanmoins, que. leurs patrouilles rô- 
daient aux alentours, nous nous contentâmes d'at- 
tendre le moment propice pour capturer un de 
leurs détachements inattentif, mal conduit ou trop 
hardi. 



LE CORPS CANADIEN 179 

Cette occasion nous arriva .à " Plug Street " vers 
huit heures et demie du matin, le 27 juillet. Un 
observateur du 3e bataillon (Toronto Régiment) 
signala une patrouille ennemie se dissimulant dans 
les blés semés d'eux-mêmes et qui ne devaient ja- 
mais être engrangés, entre les lignes britanniques 
et allemandes. Ce fut alors que le capitaine Tidy et 
le soldat Bruno, quittèrent les tranchées, accompa- 
gnées de deux autres soldats des noms de Candlish 
et de. Subervitch, et s'avancèrent en rampant pour 
surprendre l'ennemi. Ils y parvinrent. Deux des 
Allemands se rendirent devant le revolver du capi- 
taine braqué sur eux, mais le troisième, qui avait 
d'abord levé les bras, les rabaissa et fit feu sur 
l'officier. Sur ce, Bruno, qui était encore baissé 
dans les blés tira deux balles et tua le perfide Alle- 
mand. Le groupe s'en revint sain et sauf, amenant 
les deux prisonniers, bien que tout l'épisode se dé- 
roulât sous les yeux même des Allemands. Les pri- 
sonniers questionnés révélèrent qu'on les avait en- 
voyés la nuit espérant bien qu'ils arriveraient à 
découvrir l'identité de nos troupes. 

Juillet fut un mois propice aux tirailleurs, com- 
me les autres mois du reste, car le tirailleur ne 
chôme à aucun moment; mais le ralentissement 
complet de tout autre genre de combat pendant 
juillet laissa le champ absolument libre à l'action 
des tireurs isolés. 

Pendant le combat de Givenchy en juin 1915, 
quatre tireurs du 8e bataillon canadien (Winnipeg 
Rifles) convinrent de tenir compte désormais, au 
moyen d'encoches taillées dans la crosse de leurs 
fusils, de leurs coups de fusil heureux. Le soldat 
Ballendine, l'un des quatre, est originaire de Bat- 
tleford. Il est de haute taille et d'aspect dégin- 



180 LES CANADIENS EN FLANDEE 

gandé. Son teint basané, ses yeux noirs, ses che- 
veux raides et bruns lui donnent plein droit de pré- 
tendre à tous les titres de citoyen canadien, con- 
férés par des générations d'ancêtres, tous tireurs, 
aux cheveux noirs. Il apprit à manier un fusil dès 
l'âge de dix ans et depuis lors il a toujours tiré. 
Pour le moment, la crosse de son fusil porte trente- 
six entailles. Chacune d'elles signifie un Allemand 
mort, autant qu'il peut le certifier. Une encoche 
plus longue et plus profonde que les autres désigne 
un officier. 

Jusqu'à présent, le soldat Smith, de Roblin, Ma- 
nitoba, n'a taillé le bois de son fusil que quatorze 
fois; mais c'est un bon viseur qui a foi en son arme 
et envisage l'avenir d'un œil confiant. 

Le soldat McDonald, de Port Arthur ne se mon- 
tre pas autrement fier de sa série de vingt-six échan- 
crures. 

Le soldat Patrick Riel offre un intérêt particu- 
lier bien que son nombre d'encoches soit inférieur 
par deux ou trois à celui de McDonald. Descendant 
de feu Louis Riel, il s'enrôla dans le 90e régiment 
des Winnipeg Rifles au début de la guerre; lors- 
qu'un de ses officiers l'informa que le régiment 
avait combattu contre son cousin Louis à Fish 
Creek et à Batoche, il n'attacha qu'un intérêt se- 
condaire à cette plaisanterie du sort. Riel, de même 
que McDonald, est des environs de Port Arthur. 
Avant la guerre, il gagnait sa portion quotidienne 
de lard et de tabac comme contre-maître charpen- 
tier sur le fleuve Kaministiquia. 

Les armes dont se servent ces quatre tirailleurs 
sont des fusils Ross modifiés et adaptés à leurs be- 
soins spéciaux. On leur a ajouté un viseur télesco- 
pique, et une grande partie du fût a été supprimée. 



; LE CORPS CANADIEN 181 

Les hommes tirent de jour car le viseur à longue 
distance ne sert à rien par une mauvaise clarté. 
On dispense ces soldats de toute corvée dans les 
tranchées et ils s'employent à leurs occupations 
sans être gênés par leurs supérieurs. Ils choisis- 
sent eux-mêmes les postes d'où ils observent l'en- 
nemi et tirent sur lui; ils s'abritent quelquefois 
sous les branchages derrière notre tranchée de pre- 
mière ligne, ou s'installant derrière notre parapet. 
Rarement se placent-ils dans l'espace neutre, la 
" Contrée sans Personne ", entre les tranchées hos- 
tiles, car le danger des balles de Tennemi s'aug- 
mente de la possibilité d'être atteint par les balles 
tirées par un camarade trop zélé. Sur le front ca- 
nadien, cette bande de terrain qui sépare les tran- 
chées est dénommée par les hommes " Le Canada ", 
impliquant par là que nos patrouilles y ont tou- 
jours le dessus, de jour ou de nuit — que nous 
gouvernons cette région, quoique nous n'y ayons 
pas installé jusqu'ici de gouverneur ou de magis- 
trat en résidence. 

Nos bombardiers, aussi, forment un corps inté- 
ressant que les exigences de ce genre de guerre 
ont fait recruter dans toutes les positions sociales. 
Le sergent William Tabernacle est bombardier. Il a 
vécu si longtemps dans des espaces restreints, pas- 
sant atlernativement cinq jours et cinq nuits dans 
les tranchées étroites et des abris souterrains sui- 
vis de cinq jours et cinq nuits dans des huttes exi- 
guës à l'arrière, pendant des semaines et des se- 
maines et des mois et des mois, qu'il se demande 
quelquefois, si les images qui subsistent dans son 
esprit, de maisons aux planchers secs, de lits lar- 
ges, de rues où on peut circuler en toute sécurité — 
sont des souvenirs réels ou des rêves; mais main- 



182 LES CANADIENS EN FLANDEE 

tenant il s'accommode de cette existence et s'ha- 
bitue à vivre au jour le jour sans se poser plus de 
questions au sujet de l'avenir qu'il ne s'en pose à 
l'égard du passé. C;e qui préoccupe William ce sont 
les objets présents — les mortiers à bombes placés 
derrière le parapet d'en face, les canons à couvert 
dans le bois derrière nos lignes, la nourriture et sa 
ration de rhum. 

William aime les bombes bien qu'il n'en eût ja- 
mais entendu parler avant la guerre et n'y eût 
jamais cru presqu'à ce que deux eussent éclaté 
près de lui, dans la première tranchée avec laquelle 
il ait fait connaissance, il y a longtemps, avant la 
seconde bataille d'Ypres. Il semble qu'il soit venu 
en France muni, à son insu comme à l'insu de ses 
camarades, d'une compréhension et d'une affection 
instinctives pour tous les engins explosifs. Il sai- 
sit l'idée et l'utilité de ces objets de guerre en un 
éclair de temps, le laps de temps que la grenade 
hostile demanda pour éclater — éclater à côté de 
lui. Il fut désigné pour être bombardier; il le de- 
vint donc, et tout ce qu'il lance, éclate avec préci- 
sion. Son colonel le nomma caporal, et il ajouta à 
ses devoirs de lanceur la responsabilité d'examiner 
les bombes des autres et d'en confectionner quel- 
ques-unes lui-même. Il devint sergent — et main- 
tenant ses connaissances en fait de bombes sont 
acceptées de tous. Il les fait, les répare, les monte, 
en prend soin, les passe à ses hommes, et quelque- 
fois en décoche quelques-unes, simplement pour 
montrer aux bleus comment il faut s'y prendre. 

Kien n'embarrasse William. S'il arrive aux bom- 
bes ou aux grenades qui pénètrent dans sa tran- 
chée de ne pas exploser, elles sont tout aussitôt 
sérieusement étudiées et tôt ou tard les récalci- 



LE COKPS CANADIEN 183 

trantes retournent à leurs propriétaires d'origine 
en bon état de fonctionnement. Les grenades fu- 
sées qui éclatent non loin de William ne manquent 
jamais d'attirer son attention et tandis que les 
autres s'empressent autour des blessés, lui recher- 
che la baguette. Dès qu'il la tient, il la soude à la 
base d'une petite bombe de forme conique de ses 
réserves — et voilà une grenade parfaite, prête à 
être lancée contre la meurtrière de l'ennemi. 

D'après certains, William serait devenu un peu 
bizarre. Sa cagna est encombrée de toutes sortes 
de matériaux, d'outils, d'armes de son état. Il ché- 
rit des spécimens de bombes anglaises, françaises 
tt allemandes comme une grand'mère chérit ses 
petits-enfants. Il ne tarit pas sur leurs qualités et 
leurs défauts. Il a naturellement ses préférés et si 
quelqu'un s'aventure à dénigrer la fusée, la charge, 
la force explosive de l'une quelconque de ses favo- 
rites, il devient arrogant, et querelleur. 

William vit aujourd'hui en vue de l'explosion de 
demain. S'il était Lord Kitchener, cette guerre 
bien sûr, finirait vite, un beau jour, par un de ces 
fracas qui éventrerait d'un bout à l'autre tout le 
pays compris depuis la mer jusqu'aux montagnes. 

William est canadien. Avant la guerre ses com- 
patriotes jugeaient qu'il n'avait pas suffisamment 
d'ambition et qu'il fumait trop de cigarettes. Mais 
ici il s'acquitte de sa bizarre besogne à sa propre 
façon dans une tranchée de la plaine, un des points 
d'attache les plus ardus à briser ou à ployer de 
toute cette longue barrière que les légions d'Alle- 
magne ne peuvent arriver à briser ni à ployer. 

On se demande ce que William fera dans sa joie 
de retourner dans sa petite ville de la province 
d'Ontario — s'il y retourne jamais. Peut-être, en 



184 LES CANADIENS EN FLANDKE ! 

oncle Toby, du nouveau monde, il racontera " avec 
souvenirs " à Pappui, la façon dont il " se battit en 
Flandre " sur le vieux sol avec les armes d'autre- 
fois. 

Au commencement d'août les hommes furent ré- 
confortés par la venue d'un compatriote, le Major- 
Général Sir Saim Hughes, K. C. B., que les hommes 
considèrent naturellement comme le père du con- 
tingent canadien. 

L'amour passionné de la patrie, le patriotisme 
élevé et silencieux auxquels répondirent les travail- 
leurs du chantier ou de la mine, du bureau ou du 
magasin aboutirent à la formation d'une grande 
armée sous l'influence dirigeante du ministre de la 
milice. 

A ce moment suprême dans l'histoire du pays, 
lorsque la destinée du Canada se trouvait à la croi- 
sée des chemins il est en vérité heureux qu'un 
homme se soit trouvé qui réunît et disciplinât avec 
une rapidité et une noble énergie rarement, — peut- 
être même jamais égalées, — les multitudes de civils 
pleins de bonne volonté mais non préparés, accou- 
rant des bords de l'océan Pacifique, des montagnes 
Rocheuses, de la Prairie, d^s champs, des forêts, 
des villes de l'est, à l'heure où l'Empire avait be- 
soin d'eux. 

Il est inutile de s'étendre sur les efforts au prix 
desquels se levèrent en quelques semaines les pre- 
mières armées du Canada, des armées qui, en peu 
de temps, réussirent à tenir tête aux descendants 
de la soldatesque de Frédéric le Grand. Pour don- 
ner une idée exacte de ce que signifie et représente 
la grande armée du Canada, on ne saurait trop 
insister sur ce fait prodigieux que des hommes qui 



• LE COEPS CANADIEN 185 

n'avaient jusqu'ici passé leur vie qu'à des occupa- 
tions paisibles se virent à la suite d'un suprême 
effort d'organisation, transformés en une armée ca- 
pable d'affronter avec honneur et succès les hordes 
soigneusement préparées d'une nation façonnée de- 
puis des siècles par le militarisme. 

Ces soldats de chez nous ont fait montre d'une 
vaillance qui n'a jamais été surpassée; ils sont ins- 
truits dans les arts de la guerre avec une perfec- 
tion et une rapidité qui leur ont communiqué une 
confiance altière, même lorsqu'ils furent aux prises 
avec les cohortes innombrables du Kaiser. Ils se 
réjouissent, avec un vif orgueil, quand ils consi- 
dèrent qu'une armée improvisée de civils, a accom- 
pli tant de besogne. 

Le soldat canadien est encouragé aussi par la 
certitude que tout ce qui concerne les armes, l'é- 
quipement, le ravitaillement, l'organisation de l'ar- 
rière tendent assidûment à donner à chaque hom- 
me les moyens les meilleurs de combattre. Il sait 
aussi que le Major-Général Carson, délégué en An- 
gleterre du ministère de la milice, veille à ce qu'il 
reçoive sans retard tout ce matériel prévu jusqu'au 
plus minime détail. Cette certitude contribue gran- 
dement au bien-être physique et moral, et un sens 
instinctif du combat fait le reste. 

Le Général Hughes ajoute aux qualités de cœur 
qui en font un vrai soldat, des capacités adminis- 
tratives de premier ordre. L'armée, a-t-on coutume 
de dire, est une grande muette. Quand les hommes 
d'Etat et les politiciens ont cessé de parler, quand 
tous leurs discours n'ont servi à rien et que la pa- 
role est laissée aux canons pour proférer " le der- 
nier mot des rois ", le civil croit volontiers que ses 
dirigeants militaires ne possèdent nullement l'art 



186 LES CANADIENS EN FLANDRE 

de faire des discours. Cette idée est erronée. L'étude 
de rhistoire militaire démontre que tous les grands 
chefs qui ont inspiré à leurs troupes le courage de 
combattre jusqu'à la mort alors que le désastre 
semblait certain, tous les grands chefs qui ont en- 
traîné victorieusement leurs soldats à des assauts 
apparemment suggérés par le désespoir ont eu le 
talent de faire ce qu'on nomme aux armées un 
" discours de soldat ". 

C'est un art qui ne s'apprend pas. C'est l'instinct 
de savoir précisément quelle route mènera droit au 
cœur du soldat au moment suprême où cet appel 
peut décider du succès ou de la défaite. ^ 

La guerre tourne l'esprit des hommes vers la 
simplicité et le sentiment. C'est par le sentiment 
qu'il est possible, dans des communautés libres, de 
lever des armées et de les conduire. Lord Kitçhener 
a prouvé qu'il possédait l'art de prononcer un 
"discours de soldat" quand il adressa son mes- 
sage au corps expéditionnaire sur le point de s'em- 

1 L'exemple classique de cette forme d'éloquence est la pro- 
clamation de Napoléon à l'armée d'Italie, le 26 avril 1796. 

" Soldats I vous avez remporté en quinze jours six victoires, 
pris vingt et un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon, t^Iu- 
sieurs places fortes et conquis la partie la plus riche du Pié- 
mont Vous avez fait 15,000 prisonniers, tué ou blessé phis de 
10,000 hommes. 

Vous vous étiez jusqu'ici battus pour des rochers stériles, 
illustrés par votre courage, mais inutiles à la patrie. Dénués 
de tout vous avez suppléé à tout. Vous avez gagné des batailles 
sans canons, passé des rivières sans ponts, fait des marches for- 
cées sans souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et sauvent sans 
pain. Les phalanges républicaines, les soldats de la liberté étaient 
seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert. Les plus 
grands obstacles sont franchis sans doute, mais vous avez encore 
des combats à livrer, des villes à prendre, des rivières à passer 
Tous brûlent de porter au loin la gloire du peuple fran- 
çais ! Tous veulent dicter une paix glorieuse. Tous veulent, 
en rentrant dans leurs villages, pouvoir dire avec fierté ! "J'é- 
tais de l'armée conquérante d'Italie/' 



LE COKPS CANADIEN 187 

barquer pour la France. Ses paroles firent une im- 
pression ineffaçable sur les hommes et leur inspi- 
ration les soutint pendant les heures tragiques de 
la longue retraite de Mons. 

A la veille de sa mort, Lord Koberts adressa aux 
troupes indiennes des paroles qui leur inspirèrent 
une ardeur capable de les faire traverser sans flé- 
chir les rencontres les plus sanglantes dans les- 
quelles le courage des meilleurs soldats au monde, 
aurait pu sombrer. 

Le rédacteur de la chronique militaire du 
Times a également mainte fois certifié que Sir 
John French* sait exactement dire les mots qui 
auront leur écho dans le coeur du soldat et par- 
viendront à la faire vibrer. 

Le Général Hughes possède aussi ce don-là. Il 
,en fit un heureux usage lorsqu'il visita les troupes. 
Il parla peu, mais ses paroles produisirent un effet 
électrique qui enflamma le patriotisme des hom- 
mes et les envoya se battre pour la liberté avec 
une énergie plus grande; pendant qu'il exaltait en 
eux la valeur guerrière, il leur faisait oublier les 
horreurs et les pertes des mois précédents. 

Ce fut le jeudi, 5 août que le Ministre de la 
Guerre traversa la Manche de Folkestone à Bou- 
logne sur un contre-torpilleur britannique, accom- 
pagné par le brigadier-général Lord Brooke, aide 
de camp de Lord Kitchener et le lieutenant-colonel 
Carrick, membre du parlement, représentant du 
Canada au quartier général de l'armée britannique 
en France. A Boulogne, les voyageurs furent reçus 
par le capitaine Frédéric Guest, membre du parle- 
ment et aide de camp de Sir John French. 

De bonne heure, le lendemain, Sir Sam Hughes 
se rendit en auto au quartier général où il fut reçu 



188 LES CANADIENS EN FLANDRE 

par le commandant en chef. Après un entretien ra- 
pide, les visiteurs se rendirent en automobile au 
quartier général belge d'où ils rayonnèrent dans 
les lignes belges et inspectèrent les tranchées. 

Plus tard, le ministre fut reçu par le roi Albert 
dans un pavillon au bord de la mer et là, avec le 
roi, il étudia l'ensemble des positions et en parti- 
culier les lignes de défense pendant que les obus 
fendaient Pair en sifflant au-dessus d'eux. Le soir, 
il retourna au quartier-général britannique où il 
rencontra le prince Alexandre de Teck qui jus- 
qu'au début de la guerre avait été désigné pour 
occuper le poste de gouverneur génral du Canada. 

Le lendemain, accompagné par le prince Alex- 
andre, le ministre rencontra le général Alderson et 
son état-major près d'Armentières. Il fut profon- 
dément intéressant d'assister à la rencontre de ces 
deux hommes : l'un créateur de l'armée canadienne, 
et l'autre qui la commandait sur le champ de ba- 
taille. 

C'est alors que furent prises les décisions rela- 
tives à l'envoi en France de la 2e Division cana- 
dienne. 

Après ce rendez-vous, les deux généraux se ren- 
dirent à la ligne de feu, le général Hughes passa 
l'inspection des hommes qu'il était de si loin venu 
voir. Il remarqua combien gais, dispos et valides 
ils étaient tous malgré les périls et les rigueurs 
qu'ils avaient eu à affronter. 

Tout le long des tranchées, le général rencontra 
un bon nombre d'officiers et de soldats de connais- 
sance. Eux, le connaissaient tous. Des rencontres 
animées se produisirent, avec de rapides poignées 
de mains et de brefs entretiens tout rayonnants 
de fierté, de cordialité et de bon sens. 



LE CORPS CANADIEN 189 

Plus tard, le ministre se rendit au principal 
poste d'observation d'artillerie et là, le Général 
Burstall procéda à une démonstration probante de 
ce que les canons canadiens savent faire, — dé- 
monstration soulignée par une réponse de Pennemi 
dont les obus arrivèrent en sifflant. 

Ensuite le général inspecta les Strathcona's 
Horse, les Royal Canadian Dragoons, et les King 
Edward's Horse, commandée par le brigadier-gé- 
néral, le très honorable J. C. Seely, membre du 
parlement, avec qui le ministre se trouva vite en 
complète sympathie, tant leurs personnalités avait 
de ressemblance. 

Ce soir-là, à son retour au quartier général bri- 
tannique il dina avec Sir John French et le prince 
de Galles. Le dimanche matin le général inspecta 
le régiment de la princesse Patricia et dans la jour- 
née, il passa quelques heures avec le général Sir 
Douglas Haig. Sir Douglas comprit à quel péné- 
trant auditeur il s'adressait et il lui exposa longue- 
ment le système de défenses de la 1ère armée. 
Nul doute que les Canadiens ne soient satisfaits et 
franchement fiers aussi d'apprendre que leur mi- 
nistre fut à même de suggérer quelques idées de 
grande valeur. Puis le général se mit en route pour 
Festubert et Givenchy, après quoi il passa l'ins- 
pection de l'artillerie royale canadienne que com- 
mandait le colonel Panet. 

Le lundi matin le ministre se rendit en auto au 
quartier du général Foch et la rencontre fut très 
cordiale car les deux hommes étaient d'anciens 
amis. Trois années de suite, ils avaient suivi en- 
semble les manoeuvres anglaises et françaises, et 
toute l'après-midi ils trouvèrent amples sujets de 
conversation tandis qu'ils traversaient les lignes 



190 LES CANADIENS EN FLANDKE 

françaises. Le Major Général Hughes passa la soi- 
rée avec le généralissime français. 

Il fut vivement frappé par la personnalité ro- 
buste et affable du commandant en chef dont il 
admira Pintelligence hardie et claire. 

Le mardi, il se dirigea sur Reims où le général 
d'Esperey de la 1ère armée française, vint à sa 
rencontre et dans la compagnie duquel il exa- 
mina les terribles vestiges de violents combats ré- 
cents, caissons démantelés, fûts de canons démolis, 
bâtiments ruinés et par dessus tout, comme le cou- 
ronnement de la sauvagerie allemande, la masse 
abîmée de la grande cathédrale. 

Le jour suivant, le major-général Hughes se ren- 
dit à Paris où il fut reçu par Lord Bertie, ambas- 
sadeur britannique, et où il vit aussi le Président 
de la République et le Ministre de la Guerre. 

Il rentra en Angleterre comme il en était venu, 
sur un contre-torpilleur. 

Avant de s'embarquer à Liverpool, le Ministre 
adressa aux troupes une lettre d'adieu : 

" En partant pour le Canada, je tiens à remer- 
cier toute la magnifique armée — celle de ces Ca- 
nadiens dont nous sommes si justement fiers — à 
son poste au front où elle sert si vaillamment le 
Roi, la Patrie et la glorieuse cause de la liberté 

^^ Quand notre armée quitta Valcartier Tannée 
dernière et s'éloigna des rives canadiennes, je me 
permis de prédire que quand elle rencontrerait 
l'ennemi, elle se comporterait de façon à faire hon- 
neur au glorieux Empire dont nous nous efforçons 
tous de maintenir haut les libertés. 

Les plus hautes prédictions ont été plus que réa- 
lisées. Je vous laisse tous, plus fier que jamais de 
nos vaillants soldats. ♦ 



LE COKPS CANADIEN 191 

Ils se sont déjà acquis la gratitude d'un pays re- 
connaissant. Par quelques épreuves que passent 
nos braves, ils seront encouragés et soutenus par 
la pensée que là-bas, au Canada, ceux qui leur sont 
proches et chers savent qu'ils accomplissent leur 
devoir noblement et sans peur. 

Que la bonté céleste sauvegarde et protège ces 
vaillants soldats dans leurs grands efforts. 

(Signé) Sam Hughes, Major-Général, 
" Ministre de la milice et de la défense nationale.'^ 

Le mois d'août passa tranquillement. ^ L'ennemi 
bombarda parfois nos tranchées mais jamais très 
violemment et les Canadiens jouirent d'un mois 
d'été comi)arativement calme. 

Dans les premiers jours de septembre, le gouver- 
nement canadien résolut, en réponse aux besoins 
de l'Empire, d'envoyer une autre division, mettant 
ainsi en campagne un corps d'armée entier. 

Les Canadiens apprirent avec une extrême satis- 
faction que le général Alderson, qui javait conduit 

1 Ce fut le 1er août que l'ennemi se mit à bombarder violem- 
ment une position connue sous le nom de " Ferme de la Ra- 
tion" en face de Messines ; les hommes du chef d'escadron Hes- 
keth, des Strathcona Horse qui étaient là en réserve se réfugiè- 
rent dans leurs abris souterrains. La ferme fut à maintes re- 
prises atteinte et tout d'un coup le vacarme d'une décharge nour- 
rie de mitrailleuse éclata dans l'intérieur des bâtiments. Le major 
Hesketh quitta son refuge et entra dans la ferme pour se rendre 
compte de ce qui se passait. Un obus avait mis le feu au dépôt 
contenant 100,000 ceintures de cartouches et toute une réserve 
de bombes et de grenades. Bien que ce point fût continuelle- 
ment exposé au feu ennemi, que les munitions fissent rapide- 
ment explosion sous l'action de la chaleur et que tout le contenu 
du dénôt pût sauter d'un moment à l'autre, le commandant Hes- 
keth lutt^ contre l'inccnd'e à l'aide de sacs et réussit à l'éteindre. 



192 LES CANADIENS EN FLANDRE 

avec tant de succès la première division durant les 
terribles et acharnés combats en Flandre était 
nommé commandant du corps. 

Soldat aguerri et doué de grandes capacités mi- 
litaires, le Général Alderson possède par dessus 
tout le génie de mener ses hommes. Ses qualités 
de soldat mises à part, sa personnalité se distingue 
par une charmante et noble simplicité. Il n'est pas 
exagéré de dire que les officiers et les hommes pla- 
cés sous son commandement lui témoignent une 
affection et une confiance parfaites. Non seulement 
ils ont confiance en lui comme chef militaire mais 
ils savent que son jugement des choses et des gens 
est d'une clairvoyance, à laquelle ils peuvent se 
fier. Avec l'arrivée en France de la 2e division, ^ 
et la formation du corps d'armée canadien nous 
arrivons au point qui marque la fin de la première 
phase de la participation du Canada dans la guerre 
mondiale. 

Dorénavant, nous serons représentés sur le 
champ de bataille par un corps d'armée, apportant 
notre aide à l'Empire. Quand, à part sa valeur 
morale, nous réfléchissons à l'immense participa- 
tion matérielle des Dominions, nous pouvons sou- 
rire ironiquement des erreurs dont sont capables 
des hommes remarquables. 

Le professeur Goldwin Smith écrivit au sujet des 
Canadiens : " Pouvez-vous croire que ces hommes 
vont verser leur sang à cause de leur parenté an- 

1 Avant de partir pour la France, la 2e Division était com- 
mandée par le Général Sam Stecle, M. B., M. V. O.. canadien 
aussi distingué comme soldat que comme citoyen. L'expérience 
militaire du général Steele date de l'expédition à la Rivière 
Rouge et sa nomination fut fort appréciée par les officiers et les 
hommes de la 2e division pendant leur période d'instructions. 
Depuis lors, il a été attaché au Service Impérial et exerce le 
commandement en chef à Shorncliffe. 



: LE COKPS CANADIEN 193 

glaise ? Voyez d'abord si du moins ils sont prêts 
à verser quelque peu de leur argent ou à diminuer 
les tarifs douaniers dont ils taxent vos produits." 
Et il cita joyeusement Cobden : " Le loyalisme ast 
un terme ironique lorsqu'il vise des gens qui n'o- 
béissent pas à nos ordres et qui ne se trouvent pas 
tenus de se battre avec nous." 

On nous accordera peut-être la permission de 
souhaiter que l'étude du passé puisse mieux éclai- 
rer ceux qui se risquent à prédire l'avenir. 

La 2e division ne manquera pas d'être inspirée 
par le superbe exemple de celle avec laquelle elle 
est liée. Elle a l'avantage d'être commandée par 
un officier aguerri des plus distingués, le major- 
général Turner, V. C, le même qui, étant brigadier- 
général maintint notre aile gauche à Ypres, durant 
les grandes journées d'Avril. 

Parmi les officiers de haut rang qui commandent 
en Flandre il n'en est pas de plus modeste, de plus 
habile ni de plus courtois. Il est, au Canada, une 
de nos grandes figures nationales. Au premier rang 
des héros d'Ypres, il aura l'occasion dans son nou- 
veau poste d'établir des états de service qui ne 
seront certes pas plus glorieux mais simplement de 
proportions plus grandes. 

Pour le moment, nous prenons congé des Cana- 
diens en Flandre. Après des rigueurs incroyables 
patiemment endurées, après des batailles désespé- 
rées intrépidement disputées, leur œuvre est jus- 
qu'ici incomplète. Mais ils la compléteront, répon- 
dant à de nouvelles exigences par des efforts sou- 
tenus, car ils contribuent à une œuvre de Civili- 
sation et de Liberté. 



- LES CANADIENS-FRANÇAIS 

CHAPITRE XI 

LES CANADIENS-FRANÇAIS. 

Retour au sol des ancêtres français et anglais aux bords oppo- 
sés de l'Atlantique. — La puissance maritime anglaise et 
les fils de la France. — La compagnie française du 14e' ba- 
taillon. — De Saint-Nazaire à Rouen. — Les vieilles chan- 
sons. — Le vieux parler. — Voyage romanesque dans les 
wagons à bestiaux. — Le 14e dans les tranchées. — Expé- 
ditions nocturnes. — Le poste d'écoute. — Attente anxieuse. 

— La bataille d'Ypres. — Le commandant Hercule Barré. — 
Le torpillage de VHesperian. — L'Eglise catholique romaine 
au Canada. — La lettre pastorale des évêques. — L'obliga- 
tion sacrée de combattre. — Le colonel Gaudet et le 22e 
bataillon. — Le P. Doyon bénit le drapeau. — Le général 
Watson. — L'épreuve des officiers. — Le commandant Roy. 

— La noble mort d'un brave. — Le capitaine G. Vanier. — 
Le soldat E. Léger. — Les soldats Deblois et Lebrun. — 
Le capitaine Papineau. — L'expédition défendue du soldat 
Brunel. — Le matelas de la vieille avare. — Le colonel 
Tremblay. — Trois nouveaux régiments français. — Le 
total des Canadiens-Français enrôlés. — Le retour à Mont- 
réal des blessés réformés- — L'allocution du colonel Dan- 
sereau. — Les hommes politiques. — Le commandant Olivar 
Asselin et le 163e bataillon. — L'hon. T. C. Casgrain et Sir 
Wilfrid Laurier. — La Gazette de Montréal. — Les diver- 
gences de races dans l'empire britannique. — L'alliance 
anglo-française et l'union des races dans le Dominion. — 
Les raisons du poète. — Les liens historiques. — Les ra- 
cines de la France au Canada. 

La France nous avait laissés grandir loin d'elle, 
Nous léguant son nom seul avec son souvenir ; 
Et le pauvre orphelin, à tous les deux fidèle, 
N'avait su, dans son cœur, qu'absoudre et que bénir. 

Ce beau jour fut pour nous presque la délivrance ; 
L'embrassement fut long ; on pleurait à genoux ; 
Car, si nous étions fiers de notre belle France, 
Notre France, elle aussi, pouvait l'être de nous ! 

Louis Fréchêttk. 

194 



LES CANADIENS-FKANÇAIS 195 

-L'Histoire n'offre aucun exemple comparable à 
celui du retour des descendants de ceux qui avec 
Ohamplain, aux premières années du XVIIe siècle, 
fondèrent Port-Royal et Québec, et qui, après trois 
cents ans d'absence, dont cent cinquante passés 
sous un autre drapeau, reviennent combattre en- 
core pour le sol où naquirent leurs ancêtres. 

La menace allemande a soudé les deux grandes 
nations de l'ouest aux bords opposés de l'Atlan- 
tique et elle a renoué les siècles au delà de toute 
imagination et presque de toute croyance. Sur la 
ligne de feu, à Ypres, on trouva côte à côte avec les 
Anglais restés dans leur Ile et les Français demeu- 
rés en France, qui s'étaient les uns et les autres 
rencontrés en des batailles acharnées en Europe, 
les fils de ceux qui avaient combattu devant les 
retranchements de Ticonderoga et dans les plaines 
historiques d'Abraham. 

Quand, après la guerre de sept ans, en 1763, 
l'empire de l'ouest passa finalement à la Grande- 
Bretagne, sous la pression de la puissance mari- 
time britannique et l'inspiration militaire de Cha- 
tham, la France dut pleurer ce qu'elle crut être la 
perte irrévocable de ses fils. Mais aujourd'hui en 
France et dans les Flandres, ils se sont levés pour 
la servir, ils sont revenus à elle, grâce à cette même 
puissance maritime qui jadis les revendiqua, et ils 
<îombattent maintenant sur la terre que possé- 
daient leurs pères avec le même courage et la même 
vaillance dont leur race fit preuve au XVIIIe siè- 
cle contre la Grande-Bretagne. 

De tous les peuples, les Français sont ceux qui 
répondent le mieux à l'appel de l'imagination his- 
torique. On s'imagine ce que furent leurs senti- 
ments lorsqu'ils apprirent que deux mille Cana- 



196 LES CANADIENS EN FLANDRE 

diens-Français avaient débarqué à Saint-Nazaire 
avec la première division. Une compagnie du 14e 
bataillon était entièrement composée de Canadiens- 
Français qui, pendant le long voyage jusqu'au 
front, chantaient à pleine voix les vieux airs qui 
leur étaient venus de France et qu'ils conservaient 
comme un héritage depuis trois siècles. Ces vieilles 
chansons sont oubliées au pays de France, mais nul 
ne les a oubliées dans la Nouvelle-France. 

A la claire fontaine 
, M'en allant promener. 



Il y a longtemps que je t'aime, 
Jamais je n't'oublierai. 

Bien étrange dut être la rencontre entre ces deux 
branches d'une race séparées depuis si longtemps 
par l'océan et par le temps. " Les populations," 
écrit un officier canadien-français, " nous applau- 
dissaient; les gens se précipitaient sur le seuil de 
leurs demeures pour nous offrir des fruits et du 
vin; aux haltes, les soldats français nous appor- 
taient du café au rhum. La joie et la gaieté ré- 
gnaient partout." Peu à peu, les gens se rendirent 
compte que parmi les soldats étrangers qui arri- 
vaient de par delà l'océan, il y en avait qui par- 
laient leur langue maternelle — peut-être pas le 
français que l'on parle actuellement en Bretagne 
ou en Normandie, mais le français tout de même. 
On se représente le joyeux effet de retrouver l'idio- 
me et l'accent communs ; ceux de la vieille contrée 
remontant le cours de la mémoire à travers les 
années jusqu'au point où les deux fleuves du lan- 
gage se séparèrent — et la jeune nation au vieux 
parler descendant le flot pour recueillir le français 
nouveau surgi depuis la séparation. C'est là un su- 



LES CANADIENS-FRANÇAIS 197 

jet qui relève de l'écrivain d'imagination, ou du 
peintre, plus que de l'historiographe, mais ce mer- 
veilleux voyage, prenant fin comme une rencontre 
d'amants perdus qui se retrouvent, laissera une im- 
pression ineffaçable dans le souvenir de la France 
et de l'Angleterre. Les moments dramatiques sont 
rares dans la guerre moderne, mais là, nous en 
avons un — qui est le pendant de cette autre scène 
qui s'est déroulée, il y a quelques années, lorsque 
le monument commun élevé à Montcalm et à Wolfe 
fut inauguré sur le plateau de Québec. 

Pour la plupart, la découverte de cette mutuelle 
fraternité se fit inconsciemment; mais quelques- 
uns eurent une notion plus nette du côté romanes- 
que que comportait l'incommode voyage dans des 
wagons à bestiaux. Faisant allusion au trajet de 
Saint-Nazaire à Rouen, un autre officier canadien- 
français écrit : " Je pensais aux Chevaliers de la 
Table Ronde, à Anne de Bretagne, aux romans de 
Paul Féval et aux Vendéens, à toutes mes lectures 
d'enfant." Mais, au roman allait se substituer bien 
vite la sévère réalité d'une campagne d'hiver dans 
le Nord. Les Canadiens-Français de la première 
division furent bientôt pris dans cette série d'et- 
forts et de rudes corvées qui constitue la vie de 
tranchée. 

A la fin de février, le 14e bataillon fut dans les 
tranchées, apprenant sa tâche avec un bataillon ré- 
gulier (3e Rifle Brigade). Nous l'y suivrons pour 
y relater la première aventure de la compagnie 
franco-canadienne. L'incident ne se distingue par 
rien d'extraordinaire, mais c'est justement ce ca- 
ractère de banalité qui en fait un exemple typique 
de la routine quotidienne de la ligne de feu; de 
même que les hommes, après des années, retour- 



198 LES CANADIENS EN FLANDEE 

nent au souvenir de leur premier amour, de même, 
des troupes fraîches attachent un intérêt capital 
à la première épreuve qu'elles ont eu à subir. 

Un poste d'écoute allemand, porté très en avant 
des lignes, tourmentait les réguliers anglais par 
des coups de feu persistants et toujours bien diri- 
gés. Il faut savoir que dès que la nuit tombe, com- 
mence le réel labeur de la journée. De chaque côté, 
partent dans Pobscurité de petits détachements qui 
s'avancent devant les fils de fer pour se garder de 
toute surprise ou pour harceler l'ennemi. Ces déta- 
chements gagnent des postes fixes d'écoute ou de 
tirailleurs, ou sont employés comme patrouilles mo- 
biles pour s'assurer que l'ennemi n'avance pas, 
pour faire un prisonnier ou ramener un blessé ou 
un cadavre grâce auquel on saura quelles troupes 
sont en face de soi, ou bien encore pour tirer sur 
des ennemis travaillant aux retranchements. Qui- 
conque part pour cette aventure doit avoir fait 
d'avance le sacrifice de sa vie, ainsi qu'il convient 
lorsqu'une différence d'un quart de seconde pour 
presser la gâchette ou se jeter à plat ventre est une 
affaire de vie ou de mort. 

Une première expédition ne se passe pas sans 
angoisses. A droite, à gauche, dans l'ombre, le rou- 
lement de la mousqueterie gronde ou^ s'apaise, tan- 
dis que le soudain éclat d'une fusée éclairant ré- 
vèle la silhouette enchevêtrée des ruines sans cesse 
bouleversées, des fils de fer barbelés, tordus et rat- 
tachés en tous sens, et les troncs d'arbres déchi- 
quetés entre les trous d'obus dans le sol. Ici, la 
guerre conserve un peu de son pittoresque, et pen- 
dant que les hommes s'aplatissent dans la clarté 
des fusées ou rampent dans l'ombre, les vieux ins- 
tincts du chasseur reparaissent sous le vernis du 



LES CANADIENS-FRANÇAIS 199 

civilisé. La vie devient trépidante d'émotion lors- 
que la mort vous guette derrière une souche ou une 
ombre. Un officier de la 3e Rifle Brigade proposa 
d'aguerrir à cet exercice la compagnie franco-cana- 
dienne. Il fit part à l'officier qui la commandait de 
son " désir " de voir détruire le poste d'écoute, et 
un vétéran de la brigade, qui venait de recevoir la 
croix Militaire pour un exploit du même genre, 
devait servir de guide. Un officier canadien deman- 
da des volontaires et tous les hommes de la compa- 
gnie s'offrirent. Les cinq premiers furent pris : Vic- 
tor Hardy, T. Martin, Valin, A. Lacroix et E. de 
Longchamps se hissèrent donc hors des tranchées 
pour leur première escarmouche avec les Boches. 
De peur qu'un peloton ou une compagnie ne tirât 
sur eux, le mot fut donné qu'un détachement était 
sorti. Puis, il y eut un quart d'heure d'attente 
anxieuse, de cette tension qu'éprouvent ceux qui 
restent derrière, et en particulier l'officier respon- 
sable qui écoute le bruit de crécelle de la fusillade 
pour discerner, sans qu'il soit possible de s'y mé- 
prendre, le fracas spécial qui signale que la pa- 
trouille a commencé sa besogne. Soudain, les mi- 
trailleuses allemandes lancèrent de rapides volées 
et cinq minutes après la patrouille rentrait saine 
et sauve dans la tranchée. Elle avait atteint le 
poste avancé allemand, qui était vide, et elle en 
avait détruit le parapet; en poussant jusqu'aux fils 
de fer ennemis, elle avait été vue et accueillie par 
les balles. Le colonel de la Rifle Brigade compli- 
menta l'officier commandant la compagnie sur l'ex- 
pédition de ses hommes, et cet incident inspira une 
confiance plus grande au bataillon. 

Cette menue affaire était un jeu d'enfant à côté 
de la furieuse épreuve qui attendait les troupes ca- 



200 LES CANADIENS EN FLANDRE 

nadiennes, le mois d'après à la bataille d'Ypres. 
Des cinq hommes qui prirent part à cette première 
escarmouche, il n'en reste que deux aujourd'hui 
sous les armes, et deux autres furent grièvement 
blessés pendant ces journées d'avril dont les phases 
critiques ont été relatées dans un précédent cha- 
pitre vol. 1, chap. IV. Les Canadiens-Français du 
14e bataillon jouèrent consciencieusement leur rôle 
dans les flux et reflux de la bataille entre Lange- 
marck et Saint- Julien ; et, pendant toute cette sai- 
son d'avril, ils partagèrent la gloire immortelle de 
la 3e brigade canadienne. Ceux d'entre eux qui 
tombèrent, sont morts, au sens exact du terme, en 
défendant la terre de France, car si les Canadiens 
ne s'étaient pas jetés dans la brèche fatale, la pous- 
sée allemande aurait pu atteindre Calais et la mer. 
" Cette vermine," a dit avec une amertume intense 
un offlcier allemand fait prisonnier, " nous a em- 
pêchés d'aller à Calais." 

Plusieurs officiers d'origine française se distin- 
guèrent au cours de cette lutte prolongée. Le com- 
mandant Hercule Barré y fit preuve de qualités 
militaires qui lui ont valu le commandement du 
150e bataillon canadien-français. Grièvement bles- 
sé à la jambe pendant qu'il rejoignait son unité, il 
réussit, en rampant dans un fossé, à parvenir jus- 
qu'à ses hommes et à leur transmettre ses ordres. 
Une demi-heure après, deux brancardiers volon- 
taires arrivèrent par le chemin où volaient les bal- 
les et les obus. Le commandant leur expliqua le 
risque qu'ils couraient sous la canonnade ennemie 
qui s'abattait sur les routes d'arrière pour arrêter 
les renforts : — " Très bien," répliquèrent-ils. 
" Mais il faut qu'on vous emmène ! " Et sous un feu 
terrible ils l'emportèren'^ jusqu'à une ambulance. 



LES CANADIENS-FRANÇAIS 201 

De là il fut transporté à Londres; puis, après plu- 
sieurs longs mois d'hôpital, il passa à Paris une 
brève convalescence, et rentra au Canada. Mais les 
aventures viennent aux audacieux, car après avoir 
échappé à la mort à Ypres, il fut sur le point de 
périr dans l'Atlantique avec le paquebot Hes- 
periariy sur lequel il se trouvait lorsque ce navire 
fut torpillé au large de Queenstown, en septembre 
1915. En cette circonstance le commandant dirigea 
avec un grand sang-froid le détachement de cin- 
quante blessés réformés dont il avait la charge, et, 
pour citer les paroles du capitaine de VHesperian: 
" De grands éloges sont dus au commandant Barré 
pour sa magnifique conduite." Finalement il par- 
vint au Canada pour y prendre le commandement 
du 150e bataillon. 

Il fallut remplacer les pertes subies pendant la 
bataille d'Ypres, et le Canada compléta les effectifs 
de la ligne de feu par de nouveaux contingents qui 
vinrent grossir le corps expéditionnaire. 

En ce qui concerne le Canada français, dès le dé- 
but de la guerre, une puissance influente avait pesé 
de tout son poids sur la balance impériale et sti- 
mulé le recrutement. Depuis l'aube de l'histoire 
canadienne, l'Eglise catholique romaine a exercé 
sur le séculier une influence beaucoup plus grande 
qu'elle n'en exerça ailleurs, à part peut-être en Es- 
pagne et en Italie. Sous la domination française, 
ses chefs avaient tenu tête avec un succès presque 
constant à l'autorité des gouverneurs; après l'oc- 
cupation britannique, elle conserva sa position 
privilégiée. Pendant la guerre de l'Indépendance 
américaine, elle demeura loyale à la Couronne et 
aida à repousser l'invasion que les Etats-Unis ten- 
tèrent en 1812. Lorsque éclata la guerre de 1914, 



202 LES CANADIENS EN FLANDRE 

les archevêques adressèrent à leurs diocésains une 
lettre pastorale les invitant à répondre à Pappel du 
devoir et à servir le drapeau. L'année suivante, 
Monseigneur Bruchési rappella à son diocèse que 
l'Angleterre prenait part à la guerre pour venger 
les droits sacrés foulés aux pieds par l'envahisseur 
allemand et que lorsque l'Angleterre avait décidé 
de se ranger du côté de la justice, le devoir inéluc- 
table du Canada était de se rallier à elle : " C'est 
une obligation sacrée envers le pays qui nous a 
donné notre liberté et qui cherche à écraser ceux 
qui menacent la liberté du monde. Nous ne som- 
mes pas un pays neutre et comme partie d'un em- 
pire de liberté et de gloire, notre place est auprès 
de l'armée britannique en France, pour rendre la 
liberté à la Belgique et faire triompher notre dra- 
peau." La destruction de Louvain et les ravages des 
envahisseurs dans les cathédrales et les églises de 
France confirma une attitude d'esprit qui, «'expri- 
mant dans un tel milieu, décida les Français de la 
province de l'est à ne pas se ranger avec ceux qui, 
avant la guerre, semaient cette idée que les luttes 
européennes ne regardaient pas le Canada. 

Les Canadiens-Français avaient apporté un ap- 
point considérable à la première division. Il se pré- 
parait maintenant un effort beaucoup plus grand, 
et à l'automne de 1914, c'est-à-dire plusieurs mois 
avant que la première division ne s'embarquât 
pour la France, le colonel Gaudet commença à re- 
cruter entièrement dans le province de Québec le 
22e bataillon destiné à la 2e division. Les énergi- 
ques efforts du colonel eurent le plus grand succès ; 
les rangs se remplirent rapidement et le bataillon 
tout entier fut transporté à Saint-Jean, Québec, 
pour y être instruit. Avant qu'il ne s'embarquât 



LES CANADIENS-FRANÇAIS 203 

pour l'Angleterre le 20 mai 1915, une cérémonie 
impressionnante eut lieu. L'aumônier du régiment 
prononça dans l'église de Saint-Jean la formule qui 
consacrait le 22e régiment royal canadien-français 
au Dieu des batailles. Le drapeau est pour le régi- 
ment de nos jours ce que les aigles étaient aux lé- 
gions romaines, l'emblème de son âme. En présen- 
tant au 22e régiment ses couleurs intactes, le Père 
Dojon rappela à ses auditeurs que le drapeau est 
le symbole de la patrie, du devoir et du sacrifice. 

L'occasion de prouver que ce n'étaient point là 
de vains propos se présenta bientôt, car en sep- 
tembre 1915, le bataillon était aux tranchées avec 
le reste de la 2e division. 

Ils arrivaient à un instant critique. La grande 
offensive anglo-française à Loos et en Champagne 
avait commencé dans la dernière semaine de sep- 
tembre. Des réserves avaient été tirées d'autres 
parties de la ligne en vue de cet assaut et l'ensem- 
ble du front avait été proportionnellement affaibli. 
En conséquence, qu'il le voulût ou non, l'état- 
major était obligé de placer immédiatement en pre- 
mière ligne des troupes qui auraient autrement pu 
être amenées à la guerre de tranchées par une pré- 
paration graduelle. En outre, à un assaut sur un 
point, l'ennemi peut répondre par une contre-at- 
taque sur une autre partie du front. Tout le monde 
était quelque peu inquiet, et surtout les comman- 
dants de troupes neuves comme l'était le 22e régi- 
ment. Dans la nuit du 5 octobre pendant que 
la lutte faisait rage autour de Lens, les bataillons 
placés à la droite et à la gauche du 22e avaient été 
soumis à un cruel bombardement. Ces perpétuelles 
colonnes de fumée jaune et verte lancée vers le 
ciel avec toute sorte de débris noirs n'encouragent 



204 LES CANADIENS EN FLANDEE 

guère même les plus aguerris des combattants. 

Le général Watson n'avait cessé de se transpor- 
ter tout le long des tranchées pour «soutenir ie mo- 
ral de sa brigade et juger de la tenue de ses offi- 
ciers. Quelle que soit la qualité des hommes — et 
les Canadiens ont donné des preuves de leur cou- 
rage trop fréquentes pour qu'on en doute — ils ont 
besoin d'être guidés et dirigés dans leur première 
rencontre, et c'est sur leurs officiers qu'ils comp- 
tent pour les guider et les conduire. La confusion 
est probable si les hommes s'aperçoivent que leurs 
chefs, qui dans un cas comme celui-ci sont aussi 
inexpérimentés qu'eux, montrent des signes d'hési- 
tation et d'inadaptation aux conditions du combat. 
Mais s'ils remarquent chez leurs chefs une atti- 
tude calme et confiante et un complet dédain du 
danger inévitable, ils perdront eux aussi tout sen- 
timent d'ignorance et d'hésitation nerveuse. Tous 
les officiers ont, une fois au moins dans leur vie, 
passé par cette épreuve où il leur faut montrer à 
leurs homnies qu'ils sont maîtres d'eux-mêmes et 
de la situation. 

Dians ce secteur, les lignes adverses étaient fort 
rapprochées et grenades et bombes avaient copieu- 
sement plu partout. Pour ajouter aux difficultés et 
aux dangers de la situation, une partie de la tran- 
chée s'était éboulée, et il fallait la réparer tout en 
construisant une nouvelle derrière; de sorte que la 
position n'avait rien de favorable pour des troupes 
neuves. 

Pendant que le général procédait à son inspec- 
tion, disant un mot d'encouragement ou de conseil 
aux uns et aux autres, il rencontra le commandant 
Roy qui examinait des fusils dans cette allée bou- 
euse flanquée de sacs de terre qu'on appelle une 



LES CANADIENS-FRANÇAIS 205 

tranchée. Ils échangèrent quelques paroles et le gé- 
néral continua sa route. A peine avait-il dépassé 
le prochain épaulement en retour qu'un de ces 
énormes projectiles que lancent les gros mortiers 
de tranchée tomba à l'endroit qu'il venait de quit- 
ter, au milieu de la tranchée pleine d'hommes et 
prêt à éclater d'une seconde à l'autre. Comprenant 
le danger le commandant Roy bondit pour sauver 
la vie de ses hommes. Comme il se baissait pour 
saisir le cône d'acier graisseux et le lancer par 
dessus le parapet, il glissa dans la boue et le pro- 
jectile éclata dans ses bras. Ainsi mourut brave- 
ment un noble soldat, et sa mort effaçait tous les 
doutes et les incertitudes sur la fermeté des offi- 
ciers et des hommes du 22e canadien-français. Des 
hommes conduits par de pareils officiers et enflam- 
més par de tels exemples d'héroïsme et d'abnéga- 
tion étaient capables de tout affronter et de tout 
risquer. 

A mesure qu'avança l'hiver, le 22e devint fort 
expert dans le travail de patrouille et dans ces pe- 
tites expéditions contre les avant-postes ennemis 
qui distraient quelque peu de la monotone rou- 
tine des tranchées. Le 2 janvier 1915, le capitaine 
Georges Vanier, un jeune avocat de Montréal, s'of- 
frit pour conduire un petit détachement contre un 
ouvrage avancé, charpenté de bois brut, et cons- 
truit évidemment pour abriter une mitrailleuse ou 
un mortier à une proximité désagréable de nos li- 
gnes. Au plus fort de la nuit, ils s'avancèrent en 
rampant, coupèrent les fils barbelés de l'ennemi 
sans être découverts et firent sauter l'ouvrage. Au 
cours de cette expédition le capitaine Vanier fut 
efficacement secondé par le soldat de première 
classe Lauréat Rancourt et par le simple soldat 
8 



206 LES CANADIENS EN FLANDKE 

Watt qui tous deux, en plusieurs occasious, avaient 
déjà fait d^excellente besogne dans Tespace d'entre- 
tranchées et dans cette nuit du 2 au 3 firent preuve 
du sang-froid et du courage le plus grand. 

Plus ostensible fut Pexploit du soldat E. Léger, 
qui répara une ligne téléphonique à cinquante mè- 
tres en arrière de la tranchée. La nécessité de con- 
server intactes les communications téléphoniques 
est un des problèmes les plus difficiles et les plus 
importants dans la guerre moderne; un fil brisé 
rend une unité incapable de demander de Taide ou 
d'être appelée à en donner, ou elle empêche un ob- 
servateur d'artillerie de diriger le tir de sa batte- 
rie. Si la ligne téléphonique passe par les tranchées 
de communication, elle court le risque constant 
d'être ronxpue par les troupes de passage. Si die 
est posée en plein champ, elle est coupée par les 
obus ennemis et c'est au risque de sa vie que le té- 
léphoniste la réparera. Néanmoins, par deux fois 
le soldat Léger se rendit derrière la tranchée dans 
un espace découvert, et sous le feu acharné des ti- 
railleurs ennemis grimpa au poteau et répara le fil. 

Il serait possible d'énumérer maint autre acte de 
courage personnel, dont celui qu'accomplirent les 
soldats Deblois et Lebrun qui allèrent devant la 
tranchée relever un éclaireur blessé qui agonisait 
depuis plusieurs heures sans que ses camarades se 
fussent aperçus de son absence prolongée. C'est au 
petit jour, qu'amis et ennemis disitinguèrent le 
blessé et ses deux sauveurs qui le ramenaient. 

Parmi ses meilleurs officiers le 22e compte le 
capitaine Papineau, descendant direct du fameux 
rebelle de 1837, et cousin du lieutenant Papineau, 
M.C. du régiment de la Princesse Patricia (cf. vol. 
1, p. 147). Le capitaine possède à fond et d'ins- 



LES CANADIENS-FRANÇAIS 207 

tinct Part de la reconnaissance; chaque fois qu'il 
est besoin d'une patrouille il est là. Sa prédilec- 
tion était devenue proverbiale par la façon dont il 
découvrait à coup sûr les cachettes de tirailleurs 
isolés, mais finalement l'un de ceux-ci lui envova 
une balle dans l'œil. Néanmoins le capitaine Papi- 
neau ne voulut point admettre que son œil unique 
valût moins que deux yeux d'Allemand et en quit- 
tant l'hôpital, il refusa une pension de réforme et 
revint se mettre à l'ouvrage. 

Deux autres incidents ne sont pas sans offrir un 
certain côté humoristique. Le soldat Brunelle, bû- 
cheron fruste et joyeux, ne tint pas compte des 
ordres interdisant toute trêve de Noël, et il exé- 
cuta une téméraire reconnaissance au cours de la- 
quelle il entra en rapport avec un groupe d'enne- 
mis, conversant avec eux en français, et en échange 
de sucre d'érable et de cartes postales canadiennes 
revint chargé de cigarettes et de souvenirs boches. 
Cet exploit déplut fort à l'officier qui ordonna à 
Brunelle d'employer de façon sérieuse le talent 
qu'il montrait pour les reconnaissances. Comme 
punition, Brunelle fut dépêché contre une bande 
de tirailleurs importuns, repéra leurs divers postes 
et avec l'aide de tireurs experts rendit bientôt in- 
tenables leurs cachettes. 

Mais les incidents de ce genre sont innombrables 
et le dernier que je relaterai révèle un trait curieux 
de la guerre moderne, le mélange de la troupe et 
des civils à proximité de la ligne de feu. Tout au 
long de la zone de combat en France et dans les 
Flandres, quelques habitants, pour des raisons di- 
verses refusent de quitter leurs foyers délabrés, en- 
core que par cette obstination^ ils risquent leur vie 
à toute heure du jour. A une certaine période, il y 



208 LES CANADIENS EN FLANDRE 

avait, à quinze cents mètres en arrière de la ligne 
de feu du 22e deux chaumières dont l'une baptisée 
par les soldats " château Frontenatc " était occupée 
par une vieille femme et l'autre servait de quar- 
tiers au colonel Gaudet. Le bombardement de ces 
deux bicoques devint si acharné qu'il fut décidé de 
les évacuer. Néanmoins la vieille refusa absolument 
de partir. A la fin sous le déluge de projectiles deux 
Canadiens-Français, les lieutenants Laviolette et 
Brown s'offrirent pour l'emmener. Ils la découvri- 
rent terrifiée et tremblante de tous ses membres, 
couchée sur son grabat mais toujours obstinée à 
ne pas bouger. La raison en fut bientôt évidente : 
toute sa richesse était dans son matelas ! Sans plus 
l'écouter les deux officiers prirent la vieille et son 
matelas et les mirent tous deux en lieu sûr. 

A la fin de janvier 1916 le 22e bataillon changea 
de chef; le colonel Gaudet qui l'avait commandé 
avec tant d'habileté et de succès, fut appelé au mi- 
nistère des munitions à Londres, poste pour lequel 
le désignaient particulièrement dix-huit ans d'ex- 
périence à l'arsenal de Québec. Le commandant 
Tremblay lui succéda comme colonel et nous prî- 
mes congé du 22e pour le moment. • / 

Entre temps tout comme le 22e bataillon Royal 
Canadien-Français avait été recruté avant que la 
première compagnie de Canadiens-Français atta- 
chée au 14e ait été en action, de même les plus dili- 
gents efforts étaient faits au Canada pour fournir 
des effectifs de complément et de renfort aux 1ère 
et 2e divisions et à lever de nouveaux contingents 
dans la province de Québec. A la fin de 1915 trois 
nouveaux régiments avaient été formés dans le 
Canada français: le 41e, commandé par le lieute- 
nant colonel Archambault, le 150e par le lieute- 



LES CANADIEKS-FRAKÇAIS 209 

nant colonel Barré et le 69e par le lieutenant co- 
lonel Dansereau, qui avait servi avec distinction 
comme capitaine au 14e bataillon. Le nombre total 
des Canadiens-Français enrôlés dans les divers con- 
tingents reste problématique par suite de ce fait 
que les noms au Canada, ne dénotent pas toujours 
la nationalité, et il n'y a pas d'autre méthode de 
discerner la proportion de Français dans les régi- 
ments des autres provinces ; on estime que ce nom- 
bre peut varier de quinze à vingt milles. 

Le 23 novembre 1915, Montréal eut le privilège 
de souhaiter la bienvenue aux blessés revenus du 
front; une réception leur fut faite à laquelle rien 
ne manquait, et l'on assista à des scènes touchantes 
et émouvantes. Le lieutenant colonel Dansereau 
profita de l'occasion pour demander de nouvelles 
recrues en un discours que l'historien futur pourra 
étudier comme un exemple de simplicité et d'élo- 
quence : " Si la lutte avait lieu plus près de vos 
foyers, vous auriez été prêts, le fusil en main, et 
vous vous seriez jetés dans la mêlée. Imaginez-vous 
dans un coin de Flandre. — Jetez les yeux sur les 
sombres tranchées où, pleins d'ardeur et d'enthou- 
siasme sous un ciel sillonné de balles et d'obus, les 
soldats ornés de la feuille d'érable tiennent en échec 
les hordes de barbares qui voudraient subjuguer 
l'univers. Si vous étiez là-bas, combien de vos ca- 
marades tombés ne vengeriez-vous pas ? Combien 
de balles ennemies n'empêcheriez-vous pas d'abat- 
tre vos amis ? Si vous aviez été à Saint- Julien ! 
Si vous aviez été à Langemarck ! Vous auriez vu le 
délirant enthousiasme de nos troupes et la promp- 
titude avec laquelle elles répondaient aux comman- 
dements de leurs officiers. Debout, Canadiens, et 
défendez vos tranchées ! " 



210 LES CANADIENS EN FLANDKE 
> 

L'appui des hommes politiques ne manqua pas 
non plus au mouvement de recrutement. M. Olivar 
Asselin, l'un des lieutenants de M. Henri Bou- 
rassa au journal nationaliste, Le Devoir ^ déclara 
qu'il fallait soutenir la cause des Alliés et il s'offrit 
à lever un autre régiment pour servir outremer, 
faisant appel à la mémoire de la France, de Jeanne 
d'Arc, la France immortelle de nos ancêtres, la 
France que le monde n'oubliera jamais. Son offre 
fut acceptée, et l'ancien mécontent devenu le com- 
mandant Asselin se mit en devoir de lever le 163e 
bataillon. 

" C'est l'orgueil et le privilège du Canada fran- 
çais, déclara l'Hon. M. Casgrain, de prendre, dans 
cette grande cause, notre pleine part des charges 
imposées à notre Empire." Et Sir Wilfrid Laurier 
disait en janvier 1916 : " Nous venons à cette cham- 
bre avec un seul but : contribuer autant qu'il peut 
être en notre pouvoir à la victoire anale et com- 
plète des Alliés contre l'Allemagne. Notre suprême 
aspiration est de voir la Belgique libre et aussi 
prospère qu'elle l'était, si c'est possible, avant l'é- 
pouvantable destruction qu'elle a subie. C'est notre 
but aussi que soient rendus à la France ses terri- 
toires perdus et ses frontières naturelles et que la 
vieille Angleterre conserve, aussi entiers que ja- 
mais son prestige et sa puissance dans le monde." 

Dans la Gazette de Montréal du 4 décembre 1915 
on lisait : " Il n'est pas de Canadiens qui aient été 
plus énergiques dans leurs appels à l'unité d'effort 
contre l'ennemi teuton que ne l'ont été les chefs 
reconnus de l'opinion canadienne-française, libé- 
raux ou conservateurs." L'ïïon. P. E. Blondin, Sir 
Lomer Gouin, l'Hon. Juge Brodeur, l'Hon. Rodol- 
phe Lemieux ne sont que quelques-uns des notables 



LES CANADIENS-FEANÇAIS 211 

qui ont employé leurs dons oratoires pour soulever 
l'enthousiasme contre Tennemi commun et pour 
recommander l'unité entre tous les Canadiens, en 
fournissant les hommes et les moyens de vaincre 
l'ennemi. La politique impériale suivie à l'égard du 
Canada a reçu une triomphante justification dans 
les efforts que chaque race, croyance et dan du 
Dominion a faits pour aider à la poursuite de la 
guerre. 

Il serait futile de nier que l'Empire britannique 
n'ait souffert des divergences de races tant au Ca- 
nada que dans l'Afrique du Sud, divergences qui 
ont été transportées naturellement dans le domaine 
politique, pendant que l'Irlande et l'Inde ajou- 
taient à ce problême leurs difficultés propres. Mais 
la différence entre notre Empire et ceux qui ont 
jamais existé, réside en ce fait que toute tentative 
d'agression extérieure en rassemble les parties 
constituantes. Les efforts de l'ennemi pour enfon- 
cer des coins dans ce qui lui paraît des fissures 
contribue simplement à consolider la structure en- 
tière, et nous en arrivons à voir le plus remarqua- 
ble des chefs boers employant ses talents militaires 
à expulser les Allemands de l'Afrique, tandis que 
les petit-fils des rebelles canadiens versent leur 
sang pour la cause de l'Angleterre et de la France. 

Il faudrait une plume plus experte que la mienne 
pour expliquer ces faits, pour exposer les raisons 
par suite desquelles les anciens différends entre 
Anglais et Français sur les deux rives de l'Atlan- 
tique ont été réglés et une nouvelle alliance est 
cimentée par le sang sacré versé pour la cause com- 
mune. Saint-Paul disait qu'il se laisserait traiter 
de fou pour la cause de sa foi ; de même, les grands 
hommes d'état qui dans le passé ont édifié l'Em- 



212 LES CAîJADIENS EN FLANDRE 

pire ont dû s'accommoder de eirconstances bles- 
santes pour Porgueil de leur race. Pour réussir à 
fondre ensemble les races différentes, nous avons 
toujours préféré à la doctrine prussienne, Tidée de 
Disraeli de VImperium et Libertas. Empire n'ex- 
clut pas Liberté; néanmoins la réconciliation du 
Canada français à FEmpire présentait une diffi- 
culté particulière à cause de l'antagonisme sécu- 
laire entre la Grande-Bretagne et la France en 
Europe. Nous avons d'innombrables fois combattu 
la France féodale, la France monarchique, la 
France républicaine, la France impériale; nos an- 
cêtres dont le sang coule rouge dans nos veines et 
dont les pensées dominent nos pensées, ont lutté 
avec un égal acbarnement les uns contre les autres 
à Crecy, à Blenheim, à Minden, à Busaco, à Wa- 
terloo, et, dépassant les limites de l'Europe, le con- 
flit s'étendit des plaines du Gange aux bouches du 
Mississippi. Mais nous avons toujours combattu 
comme le font des hommes honnêtes et braves. 
Napoléon lui-même à qui on impute parfois l'inven- 
tion de mainte doctrine moderne observait stricte- 
ment les règles de la guerre. Avec l'alliance anglo- 
française, disparut le dernier grand obstacle à une 
union complète des races du Dominion. Mais tout 
cela n'est peut-être qu'une argumentation oiseuse 
et c'est à un poète que nous demanderons les rai- 
sons qui ont fait se réconcilier les deux grandes 
races de l'Europe Occidentale. C'est dans les luttes 
d'autrefois que Kipling discerne les raisons de 
notre estime mutuelle. 

" When did you refrain from us or we refrain from you ? 
Ask the wave that has not watched war between lus two, 
Others held ^us for a while but with weaker charms 
Thèse we quitted at the call for each other's arms." 



LES CANADIENS-FRANÇAIS 213 

(Quand vous êtes- vous écartés de nous, et nous de vous ? 
Cherchez la vague qui n'ait pas vu un combat entre nous deux. 
D'autres nous ont séduit pour un peu mais avec de plus faibles 

charmes, 
Et nous les avons quittés à l'appel réciproque de nos bras.") 

La différence même des races, à la fois dans le 
nouveau monde et dans l'ancien offre une base 
d'attraction éternelle et il serait difficile de dire 
si les Français admirent ee qui fut accompli à 
Ypres par la Guards Brigade et ensuite par les Ca- 
nadiens plus profondément que l'Empire britan- 
nique ne respecte l'héroïque défense de Verdun. 
Il y a si longtemps que nous connaissons chacun 
nos défauts réciproques, que nous sommes prêts à 
reconnaître nos vertus. L'esprit français est logi- 
que et passionné ; l'Anglais restreint son ardeur na- 
turelle sous un dehors de flegme. Nous admirons 
la littérature française autant que la France a ad- 
miré notre système politique. 

*'Eager towards the known delight equally we strove 
Each the other's mystery, terror need and love." 

("Un même désir nous fait également rechercher le délice qui 

nous est connu 
Nous restons l'un pour l'autre un mystère, une terreur, un besoin, 

un amour.") 

Mais le poète n'est pas disposé à acquitter les 
deux nations de crimes qui furent commis en com- 
mun — quand nous brûlâmes Jeanne d'Arc. 

'* Pardoning ail necessity — no pardomng with efface 
That undying shame we shared in Rouen's Market Place." 

(" Pardon à toute nécessité — aucun pardon n'effacera 
Cette honte éternelle que nous avons partagée sur la place du 
Marché de Rouen.") 



214 LES CANADIENS EN FLANDKE 

Les liens historiques sont réellement plus inti- 
mes entre les deux races qu'avec aucune autre, 
mais combien peu s'en rendaient compte quand 
l'armée britannique s'avançait hors de la forêt de 
Crécy, au nom significatif, pour culbuter les Alle- 
mands sur la Marne! Pas plus sans doute que ne 
s'en rend compte la recrue qui, à la base à Kouen, 
contemple la statue de Jeanne d'Arc dans le square. 
Après tout, nous ne sommes plus des provinces du 
Canada, nous sommes un Empire et nous sommes 
l'Histoire. 

Mais finalement le poète, avec cette prescience 
qui caractérise tous ses ouvrages, essayant en 1913 
de déchiffrer l'avenir, prédisait l'issue fatale que 
nous ne connaissons que trop bien aujourd'hui. 

"New we hear new voices rise, question, boast and gird 
As we raged (rememberest thou ?) when our crowds were 
stîrred." 

(" A présent nous entendons des voix nouvelles s'élever, discuter, 

s'enorgueillir, menacer. 
De même que nous nous mettions en rage (t'en souviens-tu ?) 

quand nos foules s'agitaient.") 

D'autres escadres sont à flot et d'autres armées 
nous menacent. Mais la solide union de la France 
et de l'Angleterre et du Canada français et anglais 
reste inébranlable. 

" We are schooled for dear life's sake to know eaoh other's 

blade, 
What can blood and iron make more than !we hâve made ? 
We hâve known by keenest use to know each other's mind 
What shall blood and iron loose that we cannot bind ? 

" Nous avons appris, par ce qu'il nous en coûta, à apprécier nos 

lames. 
Que peuvent le sang et le fer perpétrer de plus que nous n'ayons 

fait ? 



LES CANADIENS-FRANÇAIS 215 

Nous avons sii^ par un emploi subtil, connaître chacun notre 
esprit, 

Qu'est-CQ, que le sang et le fer dénoueraient que nous ne puis- 
sions lier ? '*) 

Ces vers prononcent la sentence de mort du prus- 
sianisme qui ne comprend pas qu'un homme puisse 
être à la fois lié et libre. La doctrine de sang et de 
fer est impuissante contre le sacrifice du sang et 
des hommes. Nous avons connu la France dans 
l'adversité et dans la prospérité, nous l'avons com- 
battue avec Pitt, nous avons été ses amis avec Fox, 
mais nous ne l'avons jamais trouvée dominée par 
ce sinistre plaisir dans la répression, la brutalité 
et le massacre qui obsède la Prusse moderne comme 
un cauchemar. C'est ainsi que nous arrive le der- 
nier appel. 

" Proved beyond the need of proof, matched in every clime, 
Oh ! Companion, we hâve lived greatly through ail time/' 

("Eprouvés jusqu'à ce que toute épreuve soit inutile, nous étant 

mesurés sous tous les cieux du monde. 
Oh! Compagnon, nous avons vécu grandement durant to'us les 

siècles.") 

Et la France après tout a poussé des racines 
profondes au Canada, comme ses fils en ont témoi- 
gné aujourd'hui dans leur corps et dans leur âme. 



APPENDICE I. 

MESSAGES DU EOI AUX CANADIENS 

A la Première Division. 

Le 4 février 1915, Sa Majesté le Roi inspecta 
la 1ère Division Canadienne, à Salisbury Plain, 
et il adressa aux troupes nn message qni fut lu à 
toutes les unités à bord des transports qui les em- 
menaient en France. Voici la version intégrale du 
message : 

" Officiers, sous-officiers et soldats : 

Au début de novembre, j'ai eu le plaisir d'ac- 
cueillir à son arrivée dans la Mère-Patrie le beau 
contingent du Dominion du Canada, et maintenant, 
après trois mois d'instruction, je vous dis adieu au 
moment où vous allez renforcer mon armée en 
campagne. 

Je sais quelles souffrances vous avez endurées 
par suite de rinclémence du temps et des pluies 
anormales, et j'admire l'esprit de bonne humeur 
dont vous avez fait preuve en supportant et en sur- 
montant ces difficultés. 

D'après tout ce qui m'a été dit et tout ce que j'ai 
vu à l'inspection et au défilé d'aujourd'hui, je suis 
certain que vous avez utilement employé le temps 
passé à Salisbury Plain. 

216 



APPENDICE I 217 

En vous ralliant spontanément et promptement 
à notre commun drapeau, vous vous êtes déjà ac- 
quis la gratitude de la Mère-Patrie. 

Par vos actions d'éclat et vos prouesses sur le 
champ de bataille, je suis convaincu que vous riva- 
liserez d'exemple avec ceux de vos compatriotes 
qui ont pris part à la guerre sud-africaine, et que 
vous nous aiderez efficacement à assurer le triom- 
phe de nos armes. 

Je suivrai avec intérêt et fierté tous vos mouve- 
ments. Je prie Dieu qu'il vous bénisse et vous 
garde. 

A la deuxième Division. 

Le 2 septembre 1915, le Koi, accompagné de 
Lord Kitchener, inspecta la 2e Division, à Beach- 
borough, Shorncliffe. En partant. Sa Majesté pria 
le Général Turner d'informer tous les comman- 
dants de troupes qu'il considérait la D^ivision 
comme une des plus belles qu'il eût inspectées de-, 
puis le commencement de la guerre. Par la suite, 
le message suivant, de la part du Eoi, fut porté 
à l'ordre du jour : 

" Officiers, sous-officiers et soldats de la deux- 
ième Division Canadienne : 

Il y a six mois, j'inspectais la première Division 
Canadienne avant son départ pour le front. L'hé- 
roïsme dont elle a, depuis lors, fait preuve, sur le 
champ de bataille lui a acquis une renommée im- 
mortelle. Vous allez maintenant la rejoindre, et je 
suis heureux d'avoir eu l'occasion de vous voir au- 



218 LES CANADIENS EN FLANDKE 

jourd'hui, car j'ai pu me convaincre que le même 
esprit qui inspirait vos prédécesseurs vous anime 
aussi. Les semaines passées à Shorncliffe ont été 
pour vous une période d'entraînement sévère et ri- 
goureux. Votre aspect, au cours de cette inspec- 
tion, témoigne du sentiment du devoir et de l'ap- 
plication avec lesquels vous vous êtes acquittés de 
votre ouvrage. Vous allez rencontrer des épreuves 
et des dangers, mais la fermeté et la discipline qui 
ont caractérisé votre attitude à la parade aujour- 
d'hui vous aideront à surmonter toutes les diffi- 
cultés. L'histoire n'oubliera jamais le loyal em- 
pressement avec lequel vous êtes accourus pour 
aider votre Mère-Patrie à l'heure du danger. Que 
Dieu vous bénisse et vous donne la victoire. 



APPENDICE II 

EXTRAITS DU COMPTE RENDU OFFICIEL 

DES DEBATS DE LA CHAMBRE DES 

COMMUNES CANADIENNE. 

Discours de Sir Wilfrid Laurier. 

Lundi, 17 janvier 1916. 

. . . Quand la guerre éclata, les deux parfis de 
cette Chambre convinrent que c'était le devoir du 
peuple canadien de participer à cette guerre avec 
toutes ses ressources. Cette décision du Parlement 
fut unanimement ratifiée par le peuple canadien... 

... Il n'y eut de la part du Gouvernement Bri- 
tannique ni ordre, ni sollicitation, ni requête. 
L'offre du Gouvernement canadien fut spontanée, 
et la ratification par le parlement fut consentie de 
propos délibéré. Nous avons agi dans la pleine sou- 
veraineté de notre indépendance législative, confor- 
mément à la Constitution que nous tenons du Par- 
lement Britannique. Nous avons agi délibérément, 
volontairement, sans aucun sentiment de contrain- 
te et parce que nous avons jugé qu'étant citoyens 
britanniques, ayant joui et jouissant encore du 
bénéfice de la liberté britannique, nous nous de- 
vions à nous-mêmes de faire le sacrifice de nos 

219 



220 LES CANADIENS EN FLANDKE 

biens et de notre sang afin de maintenir les insti- 
tutions britanniques et la liberté du monde. Tel 
est l'esprit des institutions britanniques, tel est le 
caractère élevé de la constitution sous laquelle 
nous vivons que ni le Roi d'Angleterre, ni le Par- 
lement anglais n'ont le droit d'ordonner qu'un seul 
soldat sorte du Canada ni de prélever un seul dol- 
lar de notre trésor. Nous sommes un peuple libre, 
et je suis sûr que j'exprime le sentiment de tous 
les Canadiens dignes de ce nom quand je dis que 
c'est en tant qu'hommes libres que nous nous som- 
mes engagés dans ce conflit et que nous continuons 
d'y prendre part . . . 

. . . Nous sommes ici dans un seul but : contri- 
buer, autant qu'il est en notre pouvoir, à la vic- 
toire finale et complète des Alliées sur l'Alle- 
magne. Notre suprême aspiration est de voir la 
Belgique redevenue libre et aussi prospère qu'elle 
était auparavant, si cela est possible après l'ef- 
froyable dévastation qu'elle a subie. C'est notre 
but aussi que la France reprenne possession de son 
territoire envahi et de ses frontières naturelles, et 
que la vieille Angleterre conserve intacte son pres- 
tige et sa puissance dans le monde. C'est notre but 
que l'Angleterre et la France reprennent de con- 
cert aussitôt que possible leur marche en avant 
vers le futur affranchissement de la race humaine, 
délivrée des entraves des passions et des préjugés, 
et nous voulons aussi que, dans une Allemagne 
affaiblie, la démocratie puisse triompher, et que le 
peuple allemand, dégrisé de ses rêves de conquête 
et de domination, puisse retourner aux habitudes 
de paix et de bienveillance qui jadis caractérisaient 
sa race • • ■ 



APPENDICE II 221 

Discours de M. Casgrain. 

18 janvier 1916 

. . . Je déclare — -ce que j'ai répété maintes fois 
dans ma province — que le but de l'Empire Ger- 
manique n'est pas seulement la domination du 
monde^ mais encore l'acquisition de colonies, et 
que la guerre actuelle n'est pas seulement la guerre 
de la Grande Bretagne, la guerre de la France, 
la guerre de la Kussie, la guerre de l'Italie, mais 
c'est aussi la guerre du Canada. Oui, c'est la 
guerre du Canada, c'est la guerre des hommes 
libres qui chérissent les institutions libres sous 
lesquelles ils vivent et prospèrent. Si le Canada 
devenait une colonie allemande, qu'arriverait-il à 
la province de Québec ? Pour répondre à cette 
question, il suffit de montrer ce qui est arrivé à 
la Pologne, ce qui est arrivé à l'Alsace-Lorraine, 
quand elles devinrent provinces allemandes. Quand 
on prétend que nous ne jouissons pas d'une pleine 
mesure de liberté dans ce pays, nous devons son- 
ger que si jamais nous devenions une dépendance 
de l'Allemagne — ce qu'à Dieu ne plaise — il fau- 
drait recommencer la lutte que nous avons soute- 
nue déjà pour les libertés que nous avons acquises. 
Avons-nous oublié la terrible lutte qui eut lieu en 
Alsace-Lorraine et en Allemagne — même après la 
guerre de 1870. Ceux d'entre vous. Messieurs, à 
qui rage donne le privilège de ces souvenirs, se 
rappelleront le Kulturkampf qui fut inauguré en 
Allemagne, la lutte terrible engagée contre l'Eglise 
catholique romaine, l'exil et l'emprisonnement de 
ses prêtres, de ses évêques, de ses cardinaux mêmes. 
Chacun sait qu'en Alsace et en Lorraine l'usage 



222 LES CANADIENS EN FLANDRE 

de la langue française a été interdit, et on Va, même 
effacée sur les croix et les monuments des cime- 
tières. Dans les provinces danoises, aujourd'hui 
encore, seules sont autorisées les réunions publi- 
ques où la langue allemande est employée. Voilà 
un aperçu de ce qui arriverait à la province de 
Québec si jamais elle devenait une possession alle- 
mande. . . 

... Ce n'est pas la guerre de la Grande Bretagne, 
c'est la guerre du Canada, c'est une guerre dans 
laquelle tout Canadien patriote est normalement 
obligé de faire son devoir. . . 

. . . Que devons-nous à l'Angleterre ? N'est-ce 
pas un fait que nous lui devons nos libres institu- 
tions, notre gouvernement autonome, les privilèges 
qui — je n'ai aucune hésitation à le dire — font 
de nous le peuple le plus libre du monde. N'est-il 
pas vrai que nous devons ces institutions et ces 
privilèges à l'Angleterre ? Nous possédons vrai- 
ment un gouvernement du peuple par le peuple. 
Notre gouvernement est démocratique dans le sens 
le plus vrai et le plus étendu. Si parfois nous n'a- 
gissons pas avec toute la sagesse désirable, c'est 
nous seuls qui sommes à blâmer et non la mère- 
patrie qui nous a donné les moyens de faire de 
bonnes lois et de les appliquer sagement . . . 

. . . Que devons-nous à la France ? Nous devons 
à la France ce que l'enfant doit à sa mère, notre 
plus grand amour et notre plus tendre admiration. 
Quel exemple la France nous donne aujourd'hui! 
Quel exemple donne-t-elle à la province de Québec ! 
Chacun sait qu'avant cette formidable lutte la 
France était divisée et déchirée par les factions. 
Chacun sait aussi que depuis le 1er août 1914 la 
France donne au monde entier un spectacle admi- 



APPENDICE II 223 

rable, qu'on a appelé le Miracle de la France. 
Quand les roulements des tambours ont retenti 
par les paisibles campagnes de France, quand son 
peuple a entendu Fappel des clairons, toutes les 
clameurs de discorde se sont tues ; on n'a 
plus entendu qu'un cri, et ce cri fut : " Vive la 
France ! " . . . 

. . . Permettez-moi de dire quelques mots des fem- 
mes de France. Je ne pense pas qu'il y ait en 
France un seul foyer que la main de la mort n'ait 
visité, où le deuil ne se soit installé. Néanmoins, 
les femmes poursuivent calmement le but unique 
de toute la nation : vaincre l'ennemi allemand. Un 
exemple montrera de quoi est fait le cœur de la 
femme française. Je l'ai trouvé, l'autre jour, dans 
un journal, où ont pu le lire aussi certains de mes 
collègues. Une jeune femme, avec un enfant sur les 
bras, se tenait au bord de la route où passait un 
régiment qui revenait des tranchées. Dans ce régi- 
ment, son mari était capitaine. Un des amis de 
l'officier, apercevant la jeune femme au bord de la 
route, quitta les rangs et lui dit : " Ne l'attendez 
pas, c'est inutile, vous ne le reverrez plus ! " Le 
cœur de l'épouse cessa de battre, mais soulevant 
son enfant au bout de ses bras, elle cria : " Vive 
la France ! " Voilà qui montre. Messieurs, le ca- 
ractère de la nation française, l'héroïsme du peu- 
ple de qui provient la majorité des habitants de 
la province de Québec ... 

Discours de M. Rodolphe Lemieux. 

. . . Avant la déclaration de guerre du 4 août 
1914, le très honorable chef du parti libéral (Sir 
Wilfrid Laurier) le doyen des conseillers privés 



224 LES CANADIENS EN FLAKDBE 

de la couronne, au Canada et probablement des 
Dominions de Sa Majesté, s'exprimait en ces ter- 
mes : 

" J'ai souvent déclaré que si la mèreipatrie se 
trouvait jamais en danger, ou seulement menacée 
de danger, le Canada lui porterait secours de toute 
rétendue de son pouvoir. Etant donné le caractère 
critique de la situation, j'ai décommandé toutes 
mes réunions. En face de si graves problèmes, les 
luttes de partis doivent faire trêve . . . 

... Le discours du trône reflète cette année l'ad- 
miration et l'orgueil qu'inspirent au peuple cana- 
dien les exploits de ceux qui ont combattu et sont 
morts dans les tranchées des Flandres. A Festu- 
bert, à Langemarck, à St-Eloi, nos soldats, comme 
l'a très bien dit Mer le très honorable chef de l'Op- 
position, se sont battus comme des vétérans et des 
héros. Ils ont maintenu haut et ferme les tradi- 
tions de la nation ; ils ont rendu immortels le nom 
et la gloire de notre commune patrie, le Canada . . . 

. . .Plus j'étudie les causes de ce conflit, plus je 
suis convaincu que la Grande Bratagne est dans 
son droit. Ce n'est pas à elle que s'impute le crime 
de cette effusion de sang. L'histoire dira qu'elle a 
cherché dès le début à éviter la lutte, mais qu'elle 
ne pouvait envisager avec indifférence le brutal 
outrage perpétré contre la pauvre Belgique et le 
terrorisme injustifié pesant sur les bords de la 
Meuse et jusqu'en Champagne. La Grande Bre- 
tagne n'a pas été attaquée; la France et la Russie 
l'ont été; l'Angleterre aurait pu attendre l'aggres- 
sion ; elle aurait même pu se tenir à l'écart, elle au- 
rait pu épargner ses ressources d'hommes et d'ar- 
gent, elle aurait pu se préparer rapidement, elle 
aurait même pu à la fin contempler les adversaires 



APPENDICE II 225 

épuisés et réclamer pour elle rhégémonie de l'Eu- 
rope; mais l'Angleterre ne l'a pas fait. A la clarté 
de l'histoire, il sera proclamé qu'elle ne l'a pas 
fait, que volontairement et bravement elle a jeté 
son trident dans la balance, qu'elle y a jeté son or, 
toute la gloire de sa race et de son prestige, qu'elle 
y a jeté et y jette sans cesse toutes les forces du 
puissant Empire Britannique. Et tout cela, pour- 
quoi ? Pour ce principe de liberté individuelle qui 
est le pilier des institutions britanniques contre 
l'autocratie médiévale. A la clarté de l'histoire, aux 
yeux de la civilisation, l'Allemagne au contraire 
est au banc des accusés. Elle, et elle seule, est res- 
ponsable de cette terrible conflagration. Son but: 
convoitise et conquête; son ambition: domination 
du monde. Et pour dominer le monde, il lui fal- 
lait écraser les petites nationalités. Pour dominer 
le monde, il lui fallait mutiler la France une se- 
conde fois. Pour dominer le monde, il lui fallait 
humilier l'Empire Britannique. C'est pourquoi, je 
déclare que dans le présent conflit, la défense com- 
mune de l'Empire Britannique, ainsi qu'elle est ex- 
posée dans le discours du trône, signifie la défense 
commune de nos libertés. 

On a prétendu que nous ne devions rien à l'An- 
gleterre. Messieurs, toute la structure de l'Empire 
Britannique est basée sur la liberté, sur la liberté 
civile et religieuse. La chute de l'Empire Britan- 
nique signifierait la destruction de ces institutions 
libérales qui sont si nécessaires à Inhumanité. Elle 
signifierait la résurrection de l'autocratie et la dis- 
parition de ces principes de gouvernement par le. 
peuple pour le peuple qui furent jadis si éloquem- 
ment définis par le plus grand des Américains, 
Abraham Lincoln. Ai-je besoin de dire, avec mon 



226 LES CANADIENS EN FLANDEE 

honorable ami, le Ministre des Postes, que nous, 
les Français d'origine, dans cette Chambre et dans 
le pays, inspirés par l'histoire du passé, nous sou- 
tenons l'idéal britannique de gouvernement dans 
cette crise. Etudiants de l'histoire, nous savons 
quelle est la véritable gloire de l'Angleterre. Sa 
véritable gloire. Messieurs, n'est-ce pas Azincourt, 
ce n'est même pas Waterloo. Sa véritable gloire, ce 
n'est pas son commerce, bien qu'il déploie ses voi- 
les sur les sept océans du monde; ce n'est pas sa 
littérature, si brillante, son éloquence si puissante, 
car dans ce domaine elle a des rivaux. Pour qui 
étudie l'histoire, la véritable gloire de l'Angleterre 
est son génie de libre gouvernement. Il est compa- 
rable au dôme majestueux de la grande cathédrale 
de Saint-Paul; aux yeux qui le regardent superfi- 
ciellement, il peut apparaître perdu dans le brouil- 
lard. Mais contemplez les piliers massifs qui le 
soutiennent. L'Empire Britannique lui aussi est 
surmonté par un dôme, et c'est la liberté étendue 
sur tous les Dominions. Les piliers, ce sont les Do- 
minions eux-mêmes: le Canada, l'Australie, Terre- 
Neuve, la Nouvelle-Zélande, l'Afrique du Sud, na- 
tions jeunes et vigoureuses, qui vivent libres et 
heureuses sous les institutions britanniques. • 

Avec le nombre des troupes que cette guerre a 
fait lever au Canada certains peuvent appréhender 
le danger du militarisme. Même à la vue de cinq 
cent mille soldats, les Canadiens, Messieurs, ne se 
laisseront pas entraîner par le prestige des armes. 
Ils ne seront pas éblouis par les exploits guerriers. 
Ils considèrent le militarisme comme un fléau, et 
ils comprennent que cette guerre est engagée con- 
tre le militarisme. C'est parce que l'existence de 
l'Empire, parce que les libertés de l'Empire ont 



APPENDICE II 227 

été défiées et menacées que le peuple canadien a 
décidé, avec la promptitude de l'éclair, de parti- 
ciper à cette guerre. Le peuple canadien comprend 
que ce n'est pas une guerre de conquête, que c'est 
un conflit d'idal . . . 

. . Il existe, maintenant, entre l'Angleterre et la 
France une union indissoluble, une union cimen- 
tée par le sang des braves répandu sur les plaines 
de la Flandre et sur les falaises des Dardanelles. 
Ne pouvons-nous pas espérer comme un résultat de 
cette guerre, à laquelle les deux mères-patries des 
deux principales races du Canada prennent une si 
noble part, pour laquelle les fils de ces deux races 
ont rejoint les drapeaux de leurs deux patries d'o- 
rigine — ne pouvons-nous pas espérer qu'un senti- 
ment plus intime existera à l'avenir entre les races 
française et anglaise au Canada ? 

Discours de M, Onésiphore Turgeon. 

21 janvier 1916 

. . . J'ai eu un grand plaisir à écouter l'éloquente 
allocution de l'honorable M. Casgrain, Ministre 
des Postes, qui a évoqué devant le Parlement et 
devant le pays, les exploits accomplis sur le champ 
de bataille par les Canadiens-Français de la pro- 
vince de Québec. Il nous a fourni des renseigne- 
ments sur le nombre de soldats de cette province 
qui sont au front, dont certains sont déjà revenus 
avec gloire, tandis que d'autres ont fait le sacrifice 
de leur vie et sont morts en héros pour défendre 
la cause sacrée de la liberté, de la justice et du 
droit. A mon tour, je rends honneur aux représen- 
tants de la race canadienne-française, de la pro- 



228 LES CANADIENS EN FLANDRE 

vince de Québec et du Canada occidental pour la 
part qu'ils ont prise à cette grande guerre. . . 

... A Test de Québec, au long de la côte de l'At- 
lantique et du golfe du St-Laurent, il y a aussi des 
Canadiens-Français, dans le pays d'Evangéline, la 
forêt primitive si poétiquement décrite par Long- 
fellow et convertie maintenant en villages et en 
villes prospères, où les foyers heureux abritent 
des familles nombreuses qui ont oublié les durs 
travaux de la conquête, en jouissant des glorieux 
privilèges du citoyen britannique. Dans la crise 
actuelle, ces Acadiens des provinces maritimes ont 
donné, de leur amour pour leur pays et du prix 
qu'ils attachent aux bénéfices de leur qualité d'^ 
citoyens britanniques, un témoignage égal à celui 
des autres sections du peuple canadien. En qualit3 
de plus ancien représentant dans cette Chambre, 
de la population acadienne, du plus grand nombre 
d'Acadiens des Provinces Maritimes, qui m'ont 
ouvert la porte de ce sanctuaire il y a seize ans et 
me les ont gardées ouvertes depuis lors, j'estime 
de mon devoir de vous informer de ce qui s'est 
passé dans nos Provinces. Permettez-moi de vous 
dire que les efforts accomplis par la race française 
dans la province de Québec ont été égalés, je le 
dis avec fierté, par ceux des Provinces Maritimes. 
Non seulement les plus humbles citoyens acadiens 
ont attentivement examiné la situation dans la- 
quelle le Canada s'est trouvé placé par le tumulte 
de la guerre européenne, mais tout homme intelli- 
gent, quelle que fût sa position sociale, tous les 
prêtres acadiens des provinces maritimes, ont con- 
sacré leur temps, leur activité, leur éloquence à 
inviter les jeunes gens à s'enrôler et à aller dé- 
fendre leur pays en défendant la puissance britan- 



APPENDICE II 229 

nique. J'ai eu maintes fois le plaisir, au cours de 
l'année écoulée, de haranguer dans mon pays des 
réunions de recrutement. Il n'est pas un district 
que je n'aie visité et dans beaucoup d'entre eux, 
surtout dans les localités importantes comme Ba- 
thurst, habitées par une population mixte, nons 
avons toujours vu les ministres des cultes non ca- 
tholiques se ranger au côté du prêtre catholique; 
et dans les autres districts, les districts français 
plus particulièrement, toutes les réunions étaient 
présidées par le prêtre de la paroisse . . . 



Discours de Mgr Leblanc, évêque de St-Jean, 
(Prononcé à St-Jean, dans une réunion publique). 

11 novembre 1914. 

. . . En tant que Canadiens, notre cause est liée 
à celle de la Grande Bretagne et ses intérêts sont 
les nôtres; si l'Angleterre succombe, nous succom- 
berons avec elle, et nous perdrons tous les glorieux 
privilèges dont nous jouissons comme citoyens de 
l'Empire Britannique. Le Canada, à présent si 
libre et si heureux, que Dieu a béni de ressources 
si grandes, le Canada devant qui s'ouvre un si 
riant avenir, sera réduit au vasselage et écrasé 
sou« le talon de fer d'un maître étranger et odieux. 

. . . L'échec de l'Angleterre dans cette guerre si- 
gnifie sa destruction, et le triomphe même devra 
être chèrement payé ; mais, Dieu merci, l'âge de la 
générosité chevaleresque n'est point passé; il reste 
encore assez de patriotisme et d'héroïsme chez les 
jeunes gens de cette province pour qu'ils tentent 



230 LES CANADIENS EN FLANDKE 

à présent un effort suprême pour la cause de l'An- 
gleterre. Notre espoir est dans nos jeunes gens, 
vers eux nos regards se tournent pour qu'ils sou- 
tiennent l'honneur et la gloire de PEmpire Britan- 
nique, de cet Empire qui, plutôt que de manquer 
à la parole donnée à la vaillante petite Belgique, 
a préféré sacrifier les meilleurs et les plus nobles 
de sies fils . . . 



APPENDICE III 

MENTIONS DES CANADIENS DANS LES 
DEPECHES 

du Commandant en Chef des Forces Britanniques 
le Field Marshal Sir John French. 

Dépêche du 2 février 1915. 

RÉGIMENT DE LA PRINCESSE PATRICIA. 

. . .Au sujet de ces inspections, je dois mention- 
ner en particulier le bel aspect présenté par les 
27e et 28e Division, composées principalement 
d'unités venus des Indes. 

Dans la première de ces divisions est incorporé 
le Eégiment Royal Canadien de la Princesse Pa- 
tricia, formé d'un magnifique choix d'hommes qui 
ont depuis fait d'excellente besogne dans les tran- 
chées . . . 

Dépêche du 5 avril 1915. 

ATTAQUE DE ST-ÉLOI PAR LE RÉGIMENT DE LA 
PRINCESSE PATRICIA. 

28 février 1915. 

... Le 28 février, de petits détachements de l'In- 
fanterie Légère Canadienne de la Princesse Patri- 
cia réussirent une attaque contre les tranchées de 

231 



232 LES CANADIENS EN FLANDKE 

Fennemi près de St-Eloi. L'attaque était repartie 
en trois groupes placés sous le commandement du 
lieutenant Crabbe. Chacun des trois groupes était 
conduit respectivement par le lieutenant Papineau, 
le sergent Patterson et Fadjudant Lloyd. Le pre- 
mier s'approcha à quinze ou vingt mètres des tran- 
chées et chargea, dans l'obscurité; il était 5 h. 15 
du matin. 

Le lieutenant Crabbe, qui fit preuve du plus vi- 
goureux élan entraîna son détachement dans les 
tranchée®, brisant toute résistance sur une dis- 
tance de 80 mètres, après quoi il se trouva arrêté 
par une barricade de poutres et de sacs de terre. 
Ljes détachements ;renversèrent les parapets idu 
front des tranchées ennemies; un certain nombre 
d'Allemands, furent tués ou blessés et quelques- 
uns faits prisonniers. 

Les services rendus par ce corps remarquable ont 
continué à être des plus appréciables depuis que 
j'ai eu l'occasion de le mentionner dans ma der- 
nière dépêche. Ils ont été admirablement organisés, 
instruits et commandés par le lieutenant-colonel 
F. D. Farquhar, D. S. O., qui, j'ai le profond re- 
gret de l'annoncer, a été tué pendant qu'il dirigeait 
des travaux de tranchées, le 20 mars. Sa perte sera 
vivement sentie . . . 

LE RÉGIMENT DE LA PRINCESSE PATRICIA A 
l'attaque de ST-ELOI 

Le 14 mars 1915. 

Dépêche du 5 avril 1915. 

. . . J'ai la satisfaction de rapporter que les trou- 
pes qui avaient été d'abord repoussées de la pre- 



APPENDICE III 233 

mière ligne, se sont ensuite très vaillamment con- 
duites au cours d'une contre-attaque destinée à re- 
couvrer le terrain perdu, et le Commandant d'ar- 
mée félicite particulièrement les unités suivantes: 
2e Roval Irisli Fusiliers : 2e Duke of CornwalPs 
Light Infantry, 1er Leinster Régiment, 4e Rifle 
Brigade, et Princesse Patricia's Canadian Light 
Infantry. 

ARRIVÉE DE LA DIVISION CANADIENNE A NEUVE 

CHAPELLE 
« 

Dépêche du 5 avril 1915. 

... Le 15 février, la division canadienne com- 
mença à arriver, sous le commandement du lieute- 
nant général E. A. H. Alderson, C. B. Je la passai 
en revue le 20 février; elle présentait un aspect 
splendide et fort martial. Les hommes étaient 
d'un excellent physique, solides et vigoureux. Par 
ce que je vis d'eux, j'estimerai qu'ils avaient été 
bien instruits et étaient parfaitement capables de 
prendre leur place dans la ligne de bataille. 

Depuis lors, la division a complètement justifié 
la bonne opinion que j'avais formée d'elle. 

Les troupes canadiennes furent d'abord atta 
chées par brigades, pour quelques jours et comme 
entraînement, aux tranchées du 3e Corps sous les 
ordres du lieutenant-général, Sir William Pul- 
teney qui me fit un rapport si engageant de leurs 
capacités que je pus les employer dans les tran- 
chées au début de mars. 

Pendant la bataille de Neuve Chapelle, elles tin- 
rent une partie des lignes attribuées à la pre- 
mière armée, et bien qu'elles n'aient pas été enga- 



234 LES CANADIENS EN FLANDRE 

gées dans la principale attaque, elles furent d'un 
utile secours en occupant activement Pennemi de- 
vant leurs tranchées. 

Tous les soldats canadiens servant dans l'armée 
placée sous mon commandement ont jusqu'ici splen- 
didement maintenu les traditions de l'Empire, et 
seront, j'en ai la certitude, un appoint précieux 
aux forces déjà en campagne. 



LA SECONDE BATAILLE D'YPRES. 

Dépêche du 15 octobre 1915. 

. . .'Ce fut au début de la seconde bataille d^Y- 
près, dans la soirée du 22 avril . . . que l'ennemi 
employa pour la première fois les gaz asphyxiants. 

Quelques jours auparavant j'avais accédé à la 
requête du Général Joffre d'installer nos troupes 
dans une ligne de tranchées occupées jusqu'ici par 
les Français, et dans cette soirée du 22, les troupes 
qui tenaient la ligne à l'est d'Ypres étaient dispo- 
sées comme il suit : 

De Steenstraate à l'est de Langemarck jusqu'à 
la route de Poelcappelle, une division française. 

De là, dans la direction sud-est, vers la route de 
Passchendaele-Becelaere, la division canadienne. 

De là une division reprenait la ligne dans la di 
rection du sud, à l'est de Zonnebeke jusqu'à un 
point à l'ouest de Becelaere, d'oil une autre divi- 
sion continuait la ligne sud-est jusqu'à la limite 
nord du corps, sur la droite. 

Quatre bataillons du 5e corps étaient en réserve 
de division aux environs d'Ypres ; la division cana- 



APPENDICE III 235 

dienne avait un bataillon en réserve divisionnaire 
et la première brigade canadienne était en réserve 
d'armée. Une brigade d'infanterie, ramenée du 
front après avoir subi de lourdes pertes à la hau- 
teur 60, était au repos à Vlamertinghe. 

La gauche de la division canadienne fut par 
suite dangereusement exposée à une attaque d\\ 
flanc ; il sembla même qu'elle était en danger d'être 
accablée, ce qui eût permis aux Allemands de cer- 
ner les troupes britanniques occupant le saillant 
de l'est. 

En dépit du danger qui les menaçait, les Cana- 
diens se cramponnèrent à leur terrain avec un cou- 
rage et une ténacité magnifiques; il n'est pas ex- 
cessif de dire que la conduite de ces troupes splen- 
dides a évité un désastre qui aurait pu être suivi 
des plus sérieuses conséquences. 

Elles furent soutenues, avec une grande promp- 
titude, par les réserves des divisions occupant le 
saillant et par une brigade qui était au cantonne- 
ment. 

Pendant toute la nuit, les attaques de l'ennemi 
furent repoussées, de vigoureuses contre-attaques 
furent effectuées, finalement le contact fut repris 
avec la droite française et une nouvelle ligne fut 
formée. 

La 2e London Heavy Battery, attachée à la di- 
vision canadienne était postée en arrière de la 
droite française, et, imupliquée dans la retrait 3, 
elle tomba aux mains de l'ennemi. Elle fut reprise 
par les Canadiens au cours de leur contre-attaque, 
mais les pièces ne purent être emmenées avant qu^ 
nos troupes aient été à nouveau repoussées. 



236 LES CANADIENS EN FLANDRE 

Après un violent bombardement, l'ennemi atta- 
qua la division française vers 5 heures du soir^ en 
employant pour la première fois les gaz asphy- 
xiants. Les observateurs aériens rapportèrent que, 
vers cette heure, une épaisse fumée jaune s'élevait 
devant les tranchées allemandes entre Langemarck 
et Bixschoote. Les Français rapportèrent que deux 
attaques simultanées avaient été faites à l'est de 
la voie ferrée Yprès-Staden, au cours desquelles 
ces gaz asphyxiants avaient été émis. 

Ce qui s'ensuivit défie la description. L'effet de 
ces gaz était si virulent que l'ensemble de la di- 
vision française qui tenait la ligne indiquée plus 
haut fut absolument mise hors d'état d'opposer la 
moindre résistance. Il fut d'iabord impossible pour 
quiconque de se rendre compte de ce qui se pas- 
sait vraiment. Les fumées et les vapeurs formaient 
un rideau opaque; des centaines d'hommes furent 
jetés dans un état comateux ou souffraient des 
affres mortelles ; en une heure, il fallut abandonner 
la position avec environ cinquante canons. 

Je désire particulièrement rejeter le moindre 
soupçon de blâme à l'adresse de la division fran- 
çaise dans ce malheureux accident. 

Après tous les exemples de courage acharné et 
tenace que nos vaillants Alliés ont donnés dans 
les nombreuses situations critiques oii ils se sont 
trouvés pendant tout le cours de cette campagne, 
il est absolument superflu pour moi d'insister sur 
cet aspect de l'incident, et je veux seulement ex 
primer ma ferme conviction que si des troupes au 
monde eussent été capables de tenir leurs tran- 
chées en face d'une attaque aussi déloyale et si com- 
plètement inattendue, la division frainçaise aurait 
tenu ferme. 



APPENDICE III 237 

Pendant la nuit, je donnai Tordre au corps de 
cavalerie et à la Northumbrian Division, qui 
étaient en réserve générale, de se transporter à 
l'ouest d- Yprés et je plaçai ces troupes à la dispo- 
sition du général commandant la deuxième armée. 
J'ordonnai aussi que d'autres troupes de réserve 
du 3e corps et de la première armée fussent tenues 
prêtes à toute éventualité. 

A la faveur de la confusion produite par les gaz 
et les fumées, les Allemands réussirent à capturer 
le pont de Steenstraate et divers ouvrages au sud 
de Lizerne, qui avaient été occupés par les Fran- 
çais. 

L'ennemi s'étant ainsi établi à l'ouest du canal 
de l'Yser je redoutai qu'il ne parvint à enfoncer un 
coin entre les troupes françaises et belges . à ce 
point. 

En conséquence, je donnai Tordre que quelques- 
uns des renforts envoyés au nord, fussent employés 
à appuyer et soutenir le Général Putz, au cas où 
il éprouverait des difficultés à empêcher une nou- 
velle avance allemande à l'ouest du canal. 

Le 23, vers dix heures du matin, le contact fut 
définitivement établi entre la gauche de la Divi- 
sion Canadienne et la droite française, à environ 
800 mètres à l'est du canal; mais comme cela exi- 
geait le maintien par les troupes britanniques 
d'une ligne beaucoup plus étendue qu'avant l'atta- 
que de la ville, il ne restait plus de réserves de 
disponibles pour des contre-attaques avant que les 
renforts prélevés sur la 2e armée eussent pu se 
déployer à l'est d'Ypres. 

De bonne heure, dans la matinée du 23, j'allai 
voir le Général Foch qui me fit un compte-rendu 
9 



238 LES CANADIENS EN FLANDRE 

détaillé de ce qui s'était passé, selon le rapport du 
Général Putz. Le Général Foch m'informa qu'il 
avait l'intention de reprendre les tranchées que la 
Division Française avait perdues* et de se reporter 
sur la ligne ancienne. Il exprima le désir que je 
maintinsse ma présente ligne m'assurant que l'an- 
cienne position serait rétablie dans quelques jours. 
En outre, le Général Foch m'informa qu'il avait 
demandé d'importants renforts, déjà mis en route, 
et que des troupes venant du nord étaient arrivées 
pour renforcer le général Putz. 

J'approuvai pleinement le sage désir du Général 
de rétablir notre ancienne ligne et j'acceptai de 
coopérer comme il l'indiquait, stipulant, néanmoins 
que, si la position n'était pas rétablie avant un 
certain délai, je ne pouvais permettre que les trou- 
pes anglaises restassent dans une situation aussi 
exposée que celle que Taction des précédents 24 
heures les avait contraints à occuper. 

Pendant toute la journée du 23, l'artillerie enne- 
mie fut très active, et ses attaques tout le long du 
front furent soutenues par des pièces de gros ca- 
libre qu'il avait amenées du voisinage d'Ostende. 

La perte de nos canons, dans la nuit du 22, nous 
empêchait d'imposer silence à ce feu et aggravait 
beaucoup la situation. Néanmoins nos positions fu- 
rent bien maintenues par les vigoureuses contre- 
attaques du 5e corps. 

Au cours de la journée, je donnai l'ordre d'ame- 
ner dans la région d'Ypres deux brigades du 3e 
corps et la division de Lahore du corps Indien et 
les plaçai à la disposition de la seconde armée. 

Pendant ces. deux ou trois jours maintes circons- 
tances contribuèrent à rendre la situation, à l'est 
du canal de l'Yser, extrêmement critique et fort 
difficile à conduire. 



APPENDICE III 239 

La confusion causée par la soudaine retraite de 
la division française et la nécessité de bouclier la 
brèche et d'enrayer à tout prix TaVance ennemie 
entraîna dans les régions de commandement un 
mélange d'unités et un brusque déplacement qui 
étaient absolument inévitables. A mesure qu'elles 
arrivaient du sud, les unités nouvelles devaient 
gagner la ligne de feu à travers une zone balayée 
par l'artillerie dont la capture des canons français 
rendait impossible d'abattre le feu. 

Tout cela eut pour conséquence de lourdes per- 
tes, et je désire exprimer ici la profonde admira- 
tion que je ressens pour les qualités d'initiative et 
la présence d'esprit dont ont fait preuve les chefs 
qui commandaient sur place. 

Le rôle joué par le major-général Snof et le bri- 
gadier général Hull m'a été rapporté comme par- 
ticulièrement remarquable à ce point de vue. Un 
exemple en est fourni par ce qui s'est passé dans 
l'après-midi du 24, lorsque l'ennemi réussit à rom- 
pre notre ligne à St-Julien. 

Le brigadier général Hull, agissant sous les or- 
dres du lieutenant général Alderson, organisa, le 
24, une puissante contre-attaque avec sa brigade et 
quelques-unes des unités disponibles les plus pro- 
ches. Avec son seul Etat-Major de Brigade, il lui 
incomba de diriger des parties de bataillons pro- 
venant de six divisions différentes, pour qui le ter- 
rain était tout à fait nouveau. Bien que l'attaque 
n'ait pas réussi à reprendre St-Julien, elle eut pour 
effet d'enrayer l'avance de l'ennemi. 

C'est seulement dans la matinée du 25 que l'en- 
nemi fut capable de forcer la gauche de la division 
canadienne à reculer du point où elle s'était origi- 



240 LES CANADIENS EN FLANDRE 

nairement trouvée en contact avec la ligne fran 
çaise. 

Pendant la nuit et à l'aube du 25, l'ennemi diri- 
gea contre la division, au carrefour de Broodseien- 
de une violente attaque soutenue par une puissante 
artillerie, mais il ne réussit pas à faire de nou- 
veaux progrès. 

Pendant ce temps, la ville d'Ypres et toutes les 
routes à l'est et à l'ouest furent sans interruptions 
soumises à un violent feu d'artillerie, en dépit du- 
quel le ravitaillement en munitions et vivres s'ef- 
fectua d'un bout à l'autre avec ordre et d'excel- 
lents résultats. 

Dans l'après-midi du 25, de nombreux Alle- 
mands, dont quelques officiers, furent faits prison- 
niers. Le combat corps à corps fut acharné et l'en- 
nemi subit de lourdes pertes. 

BATAILLE DE FESTUBERT 

Dépêche du 15 octobre. 

Le 15 mai, je fis passer la Division Canadienne 
dans la région du premier corps et la mis à la dis- 
position de Sir Douglas Haig. 

Le 19 mai, les 7e et 2e Divisions furent relevées 
de la première ligne et passèrent au repos. La 7e 
Division fut relevée par la Division Canadienne, 
et la 2e par la 51e Highland Division. 

Sir Douglas Haig plaça ses division»s, avec leur 
artillerie sous le commandement du lieutenant-gé- 
néral Alderson à qui il confia la conduite des opé- 
rations qui incombait jusqu'ici au Général Com- 
mandant le 1er corps, et il donna l'ordre à la 7e 
Division de se placer en réserve d'armée. 



APPENDICE III 241 

Pendant la nuit du 19 au 20, un petit poste de 
l'ennemi en face de la Quinque Rue fut capturé. 

Dans la nuit du 20 au 21 la Division Canadien- 
ne poursuivit l'excellente avance de la Te Division 
en S'cmparant de plusieurs tranchées ennemies et 
en poussant ses lignes à plusieurs centaines de mè- 
tres en avant. Un certain nombre de prisonniers 
et plusieurs mitrailleuses furent capturés. 

Le 22, la 51e Highland Division fut attaché au 
corps Indien, dont le commandant fut chargé des 
opérations à la Quinque Rue, pendant que le Lieu- 
tenant-Général Alderson, avec les Canadiens, con- 
duisait les opérations au nord de cette localité. 

Ce même jour, la division canadienne étendit lé- 
gèrement sa ligne vers la droite et repoussa trois 
contre-attaques très violentes. . . 

GIVENCHY 

Dépêche du 15 octobre 1915. 

Après la bataille de Festubert, les troupes de la 
première armée effectuèrent plusieurs opérations 
secondaires. Par une attaque lancée dans la soi- 
rée du 15 juin, après un bombardement prolongé, 
la première Brigade Canadienne s'empara des tran- 
chées allemandes de première ligne, au nord-est de 
Givenchy, mais elle ne put s'y maintenir, ses flancs 
étant beaucoup trop exposés. 



APPENDICE IV 

LE PREMIER MINISTRE ET LA GUERRE 

Extraits des discours du Très Honorable Sir 
Robert Laird Borden, G.G.M.G., M.P. 

l'avenir de l'empire 

Discours prononcé au Canadian Club, Winnipeg.' 

29 décembre 1914. 

... Il est dans les limites des choses probables 
que les quatre nations libres des Dominions d'Ou- 
tremer amèneront sur la ligne de bataille 250,000 
hommes, si la guerre se poursuit pendant encore 
un an. Ce résultat, ou même les résultats déjà ob- 
tenus, marqueront une grande époque dans l'his- 
toire des relations impériales. Il en est, parmi ceux 
qui m'entendent, qui verront les Dominions d'Ou- 
tremer dépasser les Iles Britanniques en richesse 
et en population. Des enfants qui jouent dans nos 
rues verront le Canada atteindre à cette éminence. 
Aussi, est-il impossible de croire que le statut exis- 
tant, en ce qui concerne le contrôle de la politique 
étrangère et des relations extérieures de l'Empire, 
puisse rester ce qu'il est aujourd'hui. Nous sommes 

242 



APPENiDICE IV 243 

tous conscients de la complexité du problème ainsi 
présenté, mais nul ne doit désespérer d'une solu- 
tion satisfaisante, et nul ne peut douter de l'in- 
fluence profonde que les formidables événements 
de ces derniers mois, et ceux que nous réserve un 
avenir immédiat, doit exercer sur l'une des ques- 
tions les plus intéressantes en elles-mêmes et dans 
leurs répercussions qui aient été offertes à l'atten- 
tion des hommes d'état. ^ 

LA DESTINÉE DES DOMINIONS D'OUTREMER 

Discours prononcé au Gmldhall, en recevant le 

droit de cité, de la Cité de Londres, 

le 29 juillet 1915. 

. . .J'ai écouté avec la plus profonde gratitude 
les paroles qui ont été prononcées sur l'action du 
Canada dans la guerre actuelle. Cette action n'est 
due ni au gouvernement, ni à un homme politique, 
ni à un groupe d'hommes politiques; elle est due à 
l'esprit du peuple canadien, esprit qui fera triom- 
pher la cause que nous défendons et animera jus- 
qu'au bout les Dominions. Je n'ai pas besoin de 
vous exposer le rôle que le Canada a joué et qu'il 
se propose de jouer. Mais il ne saurait être mau- 
vais de remarquer, en passant, que quatre grands 
Dominions d'Outremer, Dominions autonomes de 
l'Empire, ont été inspirés par une commune impul- 
sion en cette conjoncture — l'Australie, la Nou- 
velle-Zélande, l'Afrique du Sud et le Canada. Pour- 
quoi ces grandes nations libres ont-elles, des coins 
les plus lointains de la terre, envoyé leurs hom- 
mes lutter avec vous pour cette querelle ? Pour- 
quoi voyons-nous, au Canada, les descendants de 



244 LES CANADIENS EN FLANDRE 

ceux qui combattirent avec Wolfe et ceux qui com- 
battirent avec Montcalm, debout côte à côte sur 
le front de bataille de FEmpire ? Pourquoi, pour 
en venir à une date plus rapprochée, vojons-nous 
le petit-fils de Durham et le petit-fils de Papineau 
coude à coude par delà la Manche, en France ou 
en Belgique ? Quand l'historien de l'avenir en vien- 
dra à analyser les événements qui ont rendu pos- 
sible cette union de l'Empire, il verra qu'une im- 
pulsion irrésistible dut contribuer à ce merveilleux 
résultat. 

Il distinguera, dans cette impulsion, l'amour de 
la liberté, la poursuite de l'idéal démocratique, le 
désir et la résolution de maintenir l'esprit d'unité 
basé sur cet idéal, sentiments qui assurent l'union 
de tout l'Empire, pour un seul but, dans une même 
volonté. Mais il y avait aussi, dans les Dominions 
d'Outremer, la profonde conviction que cette guer- 
re a été imposée à l'Empire, que nous ne pouvions 
sans déshonneur nous tenir à l'écart et assister in- 
différents à l'écrasement, à coups de talons, des li- 
bertés et de l'indépendance d'une nation faible et 
inoffensive dont nous avions garanti l'indépen- 
dance. Et au-dessus et au-delà de tout cela, nous 
avons discerné cette vérité suprême, que la que- 
relle dans laquelle nous sommes engagés surpasse 
même les destinées de notre propre Empire et im- 
plique l'avenir du monde et de la civilisation . . . 

. . .Pour moi, je n'ai pas de doute quant à l'issue 
finale, parce que je me souviens que, si nous pre- 
nons l'Empire Britannique tout entier, nos ressour- 
ces sont infiniment plus grandes que celles de l'Al- 
lemagne, et si nous considérons la question de po- 
pulation, celle des Iles Britanniques et des Domi- 



APPENDICE IV 245 

nions d'Outremer est presque égale à celle de TAl- 
lemagne. Il est vrai qu'à rencontre de l'Allemagne 
nous n'étions pas préparés pour une guerre enga- 
gée sur une si vaste échelle. Mais je crois qu'il 
n'est pas trop tard pour se préparer encore, et je 
suis persuadé aussi que nous avons toutes raisons 
de nous féliciter des splendides préparatifs accom- 
plis déjà, non seulement dans ces Iles, mais dans 
les Dominions. Cependant je voudrais faire péné- 
trer dans l'esprit des peuples de l'Empire que tout 
ce pour quoi nos pères ont combattu et souffert, 
toutes nos libertés et nos institutions, toutes les 
influences bienfaisantes que l'activité de l'Empire 
a répandues par le monde, sont aujourd'hui dans 
la balance et par conséquent, nous ne pouvons pas, 
parce que nous ne le devons pas, échouer dans 
cette guerre. 

Au cours de la semaine écoulée, j'ai visité la 
France et j'ai vu une partie de nos forces au front. 
C'est un spectacle réconfortant de voir une nation 
sous les armes. Toute la population mâle de 
France, à part ceux qui sont indispensables dans 
l'industrie, est au front aujourd'hui. J'ai vu les 
campagnes, jusqu'à la ligne des tranchées, couvertes 
de moissons abondantes. Le sol a été labouré, la 
semence répandue, et la récolte est faite mainte- 
nant par les vieillards, les femmes et les enfants. 
C'est mon inébranlable conviction qu'une nation 
ainsi inspirée ne pourra jamais ni périr ni être as- 
servie. Et je suis heureux de rappeler que cette 
grande nation alliée est de notre sang, parce que, 
dans les Iles Britanniques, vous tous vous réclamez 
d'ancêtres Celtes et Normands, autant que de Sa- 
xons. Et si cela est vrai de vous en Grande-Bre- 
tagne, combien plus vrai encore de nous au Canada. 



246 LES CANADIENS EN FLANDRE 

La semaine dernière, j'ai contemplé les visages 
ardents et attentifs de 10,000 soldats canadiens, à 
portée des canons allemands. Il y a trois jours, 
mon regard croisait les regards indomptés de 1,000 
convalescents canadiens qui revenaient de la Vallée 
de rOmbre de la mort. Dans les yeux et dans les 
visages de ces hommes, je n'ai lu qu'un seul mes- 
sage — une résolution inébranlables de faire tri- 
ompher notre cause, de protéger nos institutions 
et nos libertés, de maintenir l'unité de l'Empire 
et son influence par le monde. Ce message, que je 
vous apporte de la part de ces soldats, je vous l'ap- 
porte aussi de la part du Grand Dominion qui a 
envoyé ces hommes par delà l'Océan. 

Pendant que l'ombre redoutable de cette guerre 
s'étend sur notre Empire, je ne m'attarderai pas 
à disserter sur les modifications qui surviendront 
dans la constitution de ses rapports. Sur ce qui a 
été édifié dans le passé, il est possible, à mon avis, 
d'ériger un monument plus noble encore et plus 
solide. Ce monument devra englober à la fois l'au- 
tonomie des Dominions et des Iles Britanniques 
et il devra aussi englober la majesté et la puis- 
sance d'un Empire uni par des liens tels que ceux 
que je viens d'énumérer, et plus complètement et 
efficacement organisé dans le but de préserver son 
existence. Ceux qui seront les architectes de ce mo- 
nument auront un grand rôle à jouer et je ne doute 
pas qu'ils ne s'en acquitteront dignement. A ceux 
qui seront appelés à dessiner cette magnifique cons- 
truction, couronnant les labeurs du passé et em- 
brassant les espérances à venir, nous adressons 
tous nos vœux dans leur grande tâche . . . 



APPENDICE IV 247 

UNE LUTTE MONDIALE 

La Participation du Canada. 

Discours prononcé à rassemblée patriotique tenue 
le 4 août 1915 à l'Opéra de Londres. 

. . . Debout sur ce que nous tenons pour un sol 
sacré, nous, qui venons des Dominions d'Outremer, 
méditons peut-être plus que vous sur les admira- 
bles souvenirs du passé et sur les grands événe- 
ments auxquels aboutit l'existence de notre Em- 
pire. N'oublions jamais un seul instant que de tous 
les puissants événements de notre histoire, il n'en 
est pas de plus grands que ceux qui se déroulent 
aujourd'hui. Est-ce qu'il vaut la peine de vivre 
pour un Empire comme le nôtre ? Oui, et il vaut 
la peine aussi qu'on meure pour lui. Il est plus 
grand aujourd'hui qu'il ne l'était il y a un an. 
A vrai dire, il ne sera plus jamais le même. L'ordre 
ancien, en une certaine mesure, a été aboli. Une 
fois pour toutes, il est entré dans nos esprits et 
dans nos âmes que les grandes décisions politiques 
de qui dépendent la paix et la guerre ne concer- 
nent pas seulement le peuple qui habite ces îles. 

Plus encore, nous nous comporterons de telle fa- 
çon dans cette guerre, que, dans ces Iles, comme 
dans les Dominions d'Outremer, être citoyen de 
cet Empire sera un privilège plus grand et plus 
noble dans l'avenir qu'il ne l'a été même dans le 
glorieux passé. Je me suis exprimé franchement 
devant vous sur quelques questions d'extrême im- 
portance; si je ne l'avais fait, j'aurais été indigne 
de ma position, et maintenant, avant de terminer, 



248 LES CANADIENS EN FLANDKE 

j'ai à vous transmettre de la part du Canada ce 
dernier message : 

De ceux qui sont tombés dans cette lutte, nous 
ne cesserons de porter le deuil ; pour la cause à la- 
quelle ils ont sacrifié leur vie nous ne cesserons 
de travailler. Nous avons la suprême confiance que 
cette cause triomphera certainement, et pour Ta- 
chèvement de ce grand dessein, nous sommes ins- 
pirés par une inflexibl-e détermination d'apporter 
notre participation. 



Lo Bibliothèque 

Université d'Ottowa 

Éehéone* 



The Library 

University of Ottawa 

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